Créolophonie et identité dans la Caraïbe multilingue et multiculturelle ?

Pour une créolophonie caribéenne intégrative

Renauld Govain

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Renauld Govain, « Créolophonie et identité dans la Caraïbe multilingue et multiculturelle ? », Archipélies [Online], 9 | 2020, Online since 20 June 2020, connection on 12 August 2020. URL : https://www.archipelies.org/699

Les colonisations européennes d’îles caribéennes sont à l’origine d’une Caraïbe multilingue et multiculturelle où sont pratiquées des langues indoeuropéennes appartenant à des groupes linguistiques divers et des créoles à bases lexicales diverses, hérités de ces langues indoeuropéennes. Cela a conduit à une identité caribéenne plurielle construite sur une tradition orale communautaire – l’oraliture issue de la créolité. Cette Caraïbe est caractérisée par une configuration archipélagique, une histoire, des écosystèmes, un bioclimat commun. Des créoles y sont ainsi omniprésents. Des États de langue espagnole (héritée de la colonisation espagnole) tels Cuba, la République dominicaine, Porto-Rico, n’ont pas développé de créole. Néanmoins, le créole haïtien (CH) y est peu ou prou présent grâce à l’expérience migratoire. Par exemple, à Cuba, les chants de la tumba francesa sont en général composés en CH. Pour mieux intégrer la mondialisation, la Caraïbe crée des institutions régionales favorisant la circulation inter-caribéenne et le développement d’un discours transcaribéen, posant ainsi la nécessité d’une intercompréhension nous faisant penser à la création d’une créolophonie caribéenne intégrative (CCI), un univers pan-créole des peuples caribéens. Dans cette contribution, après un bref examen de l’identité et des pratiques linguistiques caribéennes en s’appuyant sur les créoles, je propose la création de cette CCI au service de la région.

The European colonization of Caribbean islands are at the origin of a multilingual and multicultural Caribbean where Indo-European languages belonging to various linguistic groups are practiced and Creoles with various lexical bases inherited from these Indo-European languages. This has led to a plural Caribbean identity built on a community oral tradition – in liaison with creolity. This Caribbean is characterized by an archipelagic configuration, a common history, ecosystems and bioclimate. Creoles are thus omnipresent there. Spanish-speaking states (inherited from Spanish colonization) such as Cuba, the Dominican Republic, Puerto Rico have not developed Creole. Nevertheless Haitian Creole (HC) is more or less present there thanks to the migratory experience. For example, in Cuba, the songs of tumba francesa are generally composed in HC. To better integrate globalization, the Caribbean creates regional institutions promoting inter-Caribbean circulation and the development of a trans-Caribbean discourse, thus posing the need for intercomprehension making us think of the creation of an integrative Caribbean Creolophony (ICC), a pan-Creole universe of Caribbean peoples. In this contribution, after a brief examination of the Caribbean identity and linguistic practices based on Creoles, I propose the creation of this ICC at the service of the region.

Introduction

La créolophonie désigne un espace composé des communautés de locuteurs pratiquant un créole, de quelque base lexicale qu’il soit. En ce sens, elle est l’ensemble des personnes, des États, des territoires ou communautés, des institutions qui utilisent un créole comme moyen de communication vernaculaire, administrative, institutionnelle, etc. Au sens large, la créolophonie désigne les communautés américano-caribéennes, de l’Océan pacifique, de l’Océan indien (ou de partout) pratiquant un créole. L’utilisation du mot est liée à celle du mot créolophone dans les études sociolinguistiques ou dans la créolistique. Nous comprenons, dès lors, que la créolophonie est consubstantielle des langues créoles qui, de manière générale, sont nées entre le XVIe et le XVIIIe siècles, dans des régions très variées du monde (généralement des îles) à l’occasion des colonisations européennes (Hazaël-Massieux 2011). Créole et colonisation sont donc étroitement liés. Le créole haïtien (désormais CH), lui, est né dans la colonie française de Saint-Domingue au cours de cette même période, à la faveur du brassage linguistique et ethnoculturel entre les esclaves africains de langues diverses et différentes, qui ont été extirpés d’Afrique et amenés de force dans cette colonie dans le cadre de la traite négrière, et les colons français pratiquant le français.

Les créoles sont très présents dans la Caraïbe, région multilingue et multiculturelle où sont pratiquées des langues indo-européennes appartenant à des groupes linguistiques divers et des créoles à bases lexicales diverses hérités de celles-ci du fait de colonisations européennes (XVIe–XVIIe siècles) de différentes îles de la région. Cela a conduit à une identité caribéenne plurielle construite de l’intérieur, en majeure partie sur une tradition orale communautaire – l’oraliture issue de la créolité, proche de la diversalité (Bernabé, Chamoiseau, Confiant 1989 ; Dorismond 2013) caractéristique d’un universel caribéen flirtant avec l’Universel.

Le CH est présent un peu partout dans la Caraïbe, à la faveur de l’expérience migratoire d’Haïtiens dans la région. À Cuba, par exemple, on retrouve même des domaines culturels – comme la tumba francesa – où les chansons sont en général composées dans cette langue (Martinez Gordo 2018). En effet, la tumba francesa est un style de danse sur fond de chant et de jeu de tambour apporté dans la partie orientale de Cuba par les esclaves de Saint-Domingue, après d’intenses troubles ayant agité Haïti dans les années 1790, dans le cadre de luttes pour l’indépendance. Elle est inspirée de rites musicaux d’Afrique de l’Ouest et de danses traditionnelles françaises de l’époque. L’omniprésence des créoles dans la Caraïbe révèle la nécessité d’une créolophonie caribéenne intégrative. Sachant que le discours, l’une des manifestations du langage, est le lieu de l’expression des vibrations identitaires, qu’est-ce qui fait et comment se manifeste l’identité caribéenne dans le discours transcaribéen ? Quels peuvent être les apports de la créolophonie à l’identité caribéenne et au développement régional ? Comment construire cette créolophonie intégrative au service d’une identité caribéenne ? Quelle(s) variété(s) de créole privilégier ? Quels pourraient être les intérêts de cette institution pour les Caribéens ? Cette contribution tente de répondre à ce questionnement en examinant l’aspect de l’identité et des pratiques linguistiques caribéennes en s’appuyant sur les créoles. Elle propose la création d’une créolophonie caribéenne intégrative (CCI) au service de la région en dégageant des voies et moyens pour y parvenir.

1. La Caraïbe et sa situation linguistique

Il est difficile de définir la Caraïbe, qui est caractérisée par une configuration archipélagique, une histoire, des écosystèmes, un bioclimat communs. Et, pour mieux se comprendre et prendre sa place dans la mouvance de la mondialisation, elle crée des institutions d’ordre politique : Association des États de la Caraïbe, économique : la Caribbean Community (CARICOM) ou Banque caribéenne de développement, universitaire : Conférence des recteurs et présidents des universités de la Caraïbe, littéraire : Association des écrivains caribéens, etc. Ces associations favorisent le développement d’un discours transcaribéen en construction et une littérature caribéenne en expansion, posant ainsi la nécessité d’une intercompréhension1 (Govain 2018a, 2018b), ce qui justifie la nécessité de la création de la CCI, les créoles étant majoritaires dans la Caraïbe et les identités caribéennes fortement marquées par la créolité. Un ordre d’idées à propos du discours et de l’identité transcaribéens peut être donné par Rodriguez (2011).

En effet, lorsqu’on évoque l’Amérique ou même les Amériques, on voit assez rapidement de quoi on parle. Il s’agit de ce continent qui a été découvert par le navigateur espagnol Christophe Colomb en 1492 qui le considèrera comme le Nouveau-Monde et auquel un autre navigateur européen – l’Italien Amerigo Vespucci ou Americo Vespuce – va donner son nom. Un ordre d’idées pourrait être donné à ce propos par Fernández-Armesto (2007). Mais, quant à la Caraïbe, il n’est guère facile de la définir, vu les représentations diverses dont elle est l’objet, notamment en rapport avec les aires linguistiques spécifiques, le côté flou de ses frontières, etc. Cruse (2014) donne une idée de cette difficulté à définir, voire à circonscrire la Caraïbe sans discussion. Girvan (2005) voit la Caraïbe comme un miroir à trois dimensions : la Caraïbe insulaire, la Grande Caraïbe et les West Indies. La première englobe les îles des Antilles et quatre territoires continentaux : le Belize, le Guayana, le Suriname, la Guyane française. La deuxième englobe cette Caraïbe insulaire, le Venezuela, la Colombie, et l’ensemble de l’Amérique centrale, inclut une partie de l’Amérique du Nord : le Mexique et une partie de l’État de Floride des États-Unis d’Amérique. Les îles hispanophones caribéennes peuvent être comprises dans cet ensemble. Cette définition situe la Caraïbe au cœur des Amériques : elle constitue donc la mâchoire de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud. Les West Indies – la troisième dimension de la définition – renvoient à une conception plus restreinte. Elles ont connu une certaine vitalité dans le temps, se limitant aux territoires anglophones : la Jamaïque, la Dominique, Sainte-Lucie, la Barbade, Trinidad, Saint-Kitts-et-Nevis, le Guyana, etc. Mais aujourd’hui, on parle plus spontanément de Caraïbe anglophone au lieu de West Indies. Ce sont ces dernières qui ont été à l’origine de la CARICOM.

Ainsi, le brassage ethnolinguistique accompagnant la colonisation a conduit à l’avènement d’une Caraïbe créolophone où un imaginaire commun et une identité multiple se construisent autour de langues créoles provenant de langues européennes diverses, suivant la puissance colonisatrice qui a dirigé le système esclavagiste de telle ou telle partie de la région. Cette identité construite en majeure partie sur une tradition orale communautaire est ce que Bernabé, Chamoiseau, Confiant (1989) appellent la « diversalité », un universel caribéen qui flirte avec l’Universel. Cette culture diverselle plurielle, bastion du particulier caribéen composé d’apports divers (caribéen, européen, africain, asiatique, américain…) et de l’universel, est la caractéristique fondamentale de la créolité.

2. L’identité caribéenne

Nous avons, ci-dessus, présenté la Caraïbe comme une région à la fois multilingue et multiculturelle aux identités plurielles mais se reposant sur des socles peu ou prou communs, au premier rang desquels la créolité. Nous n’exagèrerons pas si nous considérons l’identité caribéenne comme, au départ, diasporique parce que formée d’apports d’origines diverses et variées. La notion de métissage semble dès lors une caractéristique de l’identité caribéenne. À ce propos, Dorismond (2013) peut nous en dire long. Mais cette identité diasporique va se « vernaculariser » en devenant des cultures sédentarisées et communautaires plus ou moins singulières. Cependant, si l’on doit parler d’une identité caribéenne, il faudra l’envisager comme plurielle, en la considérant comme un projet en construction. En effet, chez un individu même, l’identité peut être envisagée comme multiple car il s’agit d’un processus intégrant les différentes expériences de l’individu et qui se forme par l’interaction entre ce dernier et le monde qui l’environne. Cependant, il n’est pas le lieu où des identités se juxtaposent, mais ces apports identitaires pluriels fonctionnent chez lui comme un tout structuré, cohérent et fonctionnel (Camilleri 1990).

Cette créolité, expression de la culture diverselle, se manifeste dans l’oraliture (Zumthor 1987, 1983), dont les productions se modèlent sur les configurations mythologiques de nos communautés. Il s’agit là de l’un des éléments caractéristiques de l’identité caribéenne, une identité façonnée par le métissage et qui est à saisir non en termes de cloisonnement de chaque communauté mais « en termes de mouvements, de mobilité, de flux et d’influences en tous genres et non pas simplement de structures statiques » (Dubesset 2012). Cette CCI nous invite à approcher la Caraïbe à partir de son hétérogénéité culturelle, politico-administrative, voire aussi linguistique. Cette considération a conduit Buléon et Bégot (2006) à voir dans la Caraïbe une méditerranée par rapport à l’hétérogénéité socioculturelle qui la caractérise : elle est, pour ainsi dire, un carrefour de cultures et d’identités où, par les aléas de l’histoire, le Nord côtoie et tutoie le Sud.

Un mot sur la notion d’oraliture. Le mot a été proposé en 1971 par Ernst Mirville, dans son mémoire de licence – Le créole peut-il être clair ? – soutenu à la Faculté d’Ethnologie de l’Université d’État d’Haïti. Il l’a utilisé pour remplacer le syntagme nominal littérature orale qui semblait être contradictoire. Dans la tradition littéraire, on avait jusque-là toujours considéré la littérature comme ce qui est écrit et qui vise une certaine esthétique dans la forme. C’est ce qu’on appelait la « lettrure » aux XIIe et XIIIe siècles. Le mémoire d’Ernst Mirville est soutenu une douzaine d’années avant Zumthor (1983), néanmoins, c’est à ce dernier qu’on accorde en Occident la paternité du concept. Mais on comprend volontiers que le mémoire de premier cycle restant dans un cadre restreint, il ne sert pas à le vulgariser. C’est l’avantage qu’a eu Paul Zumthor sur Ernst Mirville.

On pourrait en dire à peu près pareil pour la notion de créolité dont Perret (2001) situe le début dans les romans martiniquais Chronique des sept misères de Patrick Chamoiseau (1986) et Le Nègre et l’amiral de Raphaël Confiant (1988). Mais cette créolité était déjà présente au début du XXe siècle dans la littérature haïtienne. Elle se signale, par exemple, dans La famille des Pitite Caille de Justin Lhérisson (1905), Zoune chez sa Nainaine (du même auteur paru la même année) ou même dans Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain (1944), pour ne prendre que ces exemples.

On peut ranger dans l’oraliture, le conte, le proverbe, la devinette, la charade, la chanson populaire, le théâtre, etc. On ne parle pas d’écriture pour l’oraliture mais de transcription qui permet de consigner le flux de l’oral sur un support scriptural, ce qui facilite la tâche du chercheur travaillant sur ces productions. Les productions littéraires ont un auteur individualisé mais celles de l’oraliture sont des productions socio-collectives. L’oraliture est une survivance de l’expérience esclavagiste : le maître permettait aux esclaves de se rencontrer certains soirs pour partager leurs expériences individuelles et collectives sous l’œil vigilant de commandeurs. Pour se détendre, ils se racontaient des histoires, reprenaient des contes populaires, faisaient de la musique, composaient et chantaient des chansons… Ils ont ainsi construit cette tradition de l’oraliture à travers une parole de nuit. C’est pourquoi ces pratiques n’ont lieu que le soir.

3. Une Caraïbe si proche, pourtant si loin

S’il est vrai qu’il y a un besoin d’intercompréhension dans la Caraïbe (Govain, 2014a, 2018a, 2018b), c’est qu’il faudra comprendre que les Caribéens ne communiquent guère entre eux. Cette communication est à entendre à la fois au sens d’échange de messages verbaux ou scripturaux en utilisant une langue ou un code partagé au regard de la circulation plus ou moins facile des Caribéens dans la Caraïbe. Il est plus facile pour un Caribéen, de voyager en Europe ou en Amérique du Nord que dans la Caraïbe. Voyager à Sainte-Lucie, à la Dominique ou à la Jamaïque, par exemple, est plus difficile et parfois plus onéreux pour un Haïtien que traverser l’Atlantique, tellement les connexions sont rares, difficiles et irrégulières dans la région. C’est que les îles Caribéennes sont généralement tournées vers leurs anciennes métropoles, la puissance européenne de l’époque de la colonisation (XVIe – XVIIIe siècles) qui avait colonisé les îles caribéennes. Depuis plus d’un demi-siècle, les États-Unis d’Amérique font, de ce point de vue, concurrence à ces anciennes métropoles. Ces territoires jadis colonisés par l’Angleterre, qui allaient devenir les États-Unis d’Amérique après leur indépendance, se sont affranchis des colons et ont créé leur propre modèle de développement, jusqu’à devenir, plus tard, la première puissance économique et militaire du monde. Même sur le plan linguistique, ils ont intégré des normes endogènes qui ont émergé de l’intérieur et cela a conduit au fait que l’anglais pratiqué aux États-Unis se démarque de l’anglo-britannique, ce qui a conduit à un décentrement de la norme qui ne renvoie plus à la Grande-Bretagne : le modèle normatif s’étant développé de l’intérieur. Ainsi, aujourd’hui, on parle d’anglo-américain ou d’américain tout court en se référant à la variété d’anglais qui y est pratiquée. De même, le Canada, en particulier le Québec, fait, depuis environ un demi-siècle, concurrence avec les anciennes métropoles de ces États caribéens en termes de terre d’émigration pour les Caribéens.

Pour conduire les Caribéens à se donner la main, se comprendre, communiquer, « se frotter » dans le sens communicatif de l’expression, se construire en tant que membres d’une même communauté régionale, il est nécessaire que les institutions caribéennes puissent poser des actions promotionnelles à divers points de vue en faveur de la communication et de la circulation des Caribéens dans leur espace géographique partagé. Intégration suppose circulation et rencontre. Circulation suppose des moyens de transport plus ou moins faciles et abordables. Aujourd’hui, les États-Unis constituent pour un Haïtien, par exemple, un passage obligé pour atteindre la plupart des États caribéens. Rencontre suppose communication. Communication suppose intercompréhension.

Il est prévu un passeport caribéen dans le cadre du fonctionnement de la CARICOM, ce qui renforce l’idée d’une citoyenneté caribéenne, encourageant les Caribéens à ne plus se tourner le dos. Cette citoyenneté caribéenne semble déjà à l’œuvre dans certaines communautés. En effet, dans certains ports d’entrée de la plupart des États caribéens – à la Dominique, par exemple – il est indiqué une ligne que devraient emprunter les porteurs d’un passeport CARICOM. Or, nous avons observé à maintes reprises qu’il n’y a personne qui prenne cette direction ni aucun agent sur le comptoir destiné à recevoir les visiteurs détenteurs de pareil passeport. Ce passeport ne serait-il destiné qu’aux diplomates de la CARICOM ?

La Caraïbe est un espace insulaire. Or, la Mer des Caraïbes n’est guère exploitée aux fins de communication en termes de circulation entre les différentes îles de l’archipel. Actuellement, le déplacement inter-caribéen est assuré exclusivement par avion et se révèle onéreux. La mer peut offrir une bonne alternative. On pourrait aussi utiliser la mer comme espace de circulation d’une police écologique qui pourrait être créée en vue de veiller à l’intégrité écologique de la région. Par exemple, Haïti et la Jamaïque partagent une frontière maritime. La distance entre Jérémie (métropole du département de la Grand’Anse, sud-ouest d’Haïti) et Kingston (capitale de la Jamaïque) n’est que de 292 km. Or, pour joindre l’aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince et l’aéroport Norman-Manley de Kingston (475 km), il faut le plus souvent passer par Miami si l’on prend un avion de ligne. Sinon, on est obligé d’organiser un vol charter pour un vol direct d’Haïti à la Jamaïque.

3.1 Circulation du CH dans la Caraïbe

Les Haïtiens forment un peu partout dans la grande Caraïbe des entités diasporiques (ED). L’ED est une communauté formée de membres originaires d’un même pays, partageant une (ou plusieurs) même(s) langue(s), une (ou plusieurs) même(s) culture(s), etc. Ses membres entretiennent des relations socio-ethnico-ontologiques privilégiées avec leurs pays, langue et culture d’origine, tout en étant intégrés dans leur pays d’accueil. L’ED est une communauté de valeurs communes vécues comme des expériences nouménales. L’intégration dans cette communauté fait naître aussi une identité diasporique, identité hybride formée d’éléments caractéristiques de chacune des communautés en question (Govain, 2014b). La diaspora est, avant tout, un état d’être, de vivre, en s’identifiant à son pays et sa culture d’origine tout en étant membre d’une communauté peu ou prou étrangère.

En effet, près d’un million et demi d’Haïtiens vivent dans les territoires caribéens voisins. L’ambassadeur d’Haïti en République dominicaine en 2015 – Daniel Supplice – estime qu’en mars 2015, 44 310 jeunes haïtiens étudiaient dans des universités dominicaines. Lespinasse (2011) estime qu’en 2008, entre 800 000 et un million d’Haïtiens vivaient en RD. Le CH est enseigné dans l’autre partie de l’île d’Haïti à l’Institut d’études supérieures de diplomatie du ministère des Affaires étrangères. Des agents culturels et associatifs dominicains l’apprennent pour pouvoir négocier avec leurs homologues haïtiens. Une frange de la population de Cuba est créolophone : les descendants d’Haïtiens y ayant émigré au début du XXe siècle ou des esclaves et des petits blancs ayant fui Saint-Domingue au XVIIIe siècle. La tumba francesa, avons-nous précisé, avec le CH comme principale langue d’expression, est une survivance de cette émigration précoce d’habitants de Saint-Domingue à Cuba.

Des centaines d’Haïtiens ont émigré à Cuba à la fin des années 1910, sous l’occupation américaine d’Haïti. Les Haïtiens émigrent aussi dans la Caraïbe anglophone, à Porto-Rico, dans des départements et communautés d’outremer français de la Caraïbe, où ils vont renforcer la vitalité des créoles de souches lexicales majoritairement française, aux Bahamas, aux îles Caïques, en Guyane anglaise, au Suriname, etc. Dans leur circulation, ils emportent avec eux le CH, leur langue maternelle, qu’ils continuent de pratiquer, notamment s’ils arrivent à former des entités diasporiques dans ces communautés d’émigration.

Depuis plus d’une décennie, le Conseil de l’University of the West Indies (notamment le campus de Mona, en Jamaïque) a introduit un cours de créole dans le cursus des étudiants. Et c’est le créole de souche lexicale majoritairement française (notamment le CH) qui est à l’honneur. Il est vrai que le cours est une matière optionnelle qui n’est inscrite dans la maquette d’aucun département spécifique mais c’est un pas dans la bonne direction. Il est aussi enseigné à l’University of Bahamas depuis assez longtemps, comme langue optionnelle, aux côtés de l’espagnol et du français dont le choix de l’un est obligatoire. Les Haïtiens vivant aux Bahamas et les Bahaméens d’origine haïtienne représentent le quart de la population de l’archipel, soit environ 80 000 personnes. Selon les témoignages que nous avons obtenus sur place, il y a une demi-douzaine d’années, au College of Bahamas, devenu aujourd’hui l’University of Bahamas, les classes de créole sont remplies d’étudiants, dont certains sont issus de familles d’origine haïtienne qui leur avaient interdit de pratiquer le créole dans leur enfance. Le cours offre à ces derniers une certaine revanche sur cette interdiction imposée par leurs parents pour des raisons idéologiques purement haïtiennes qui les ont poursuivies dans leur émigration.

Haïti est le plus grand des trois États créolophones de la CARICOM, représentant plus de la moitié (52 %) de la population de ce bloc régional. Avec Sainte-Lucie et la Dominique, la population de la CARICOM pratiquant un créole de souche lexicale majoritairement française s’élève à plus de 61 %.

4. Vers la créolophonie caribéenne intégrative

Comme il est indiqué dans Govain (2018a), le terme créolophonie n’est pas encore entré dans les dictionnaires classiques du français. Néanmoins, il existe dans le discours courant de certains locuteurs, dont des créolistes notamment. L’expérience coloniale, les rapports politico-linguistiques et les pratiques linguistiques elles-mêmes ont donné naissance à quatre grands ensembles linguistiques qui fonctionnent comme des organisations : la francophonie, l’anglophonie, l’hispanophonie, la lusophonie (présentés sans ordre de priorité). Ces quatre ensembles concernent tous, on le voit, des langues indo-européennes. On pourrait y ajouter « l’arabophonie », qui fait référence aux pratiques linguistiques du monde arabe. Cependant, comme le fait remarquer Chaudenson (2000), la situation arabophone présente quelques problèmes définitoires en rapport avec les différentes variétés d’arabe qui ne sont pour la plupart mutuellement intelligibles que partiellement, ou pas toujours. Ce qui fait que des chercheurs sont réticents à avoir une position tranchée quant à l’adoption de cette notion d’« arabophonie ». Il existe d’autres « Xphonies », pour reprendre une expression de Louis-Jean Calvet, dont la « créolophonie » qui constitue l’objet de la présente contribution.

Ces deux derniers ensembles – arabophonie et créolophonie – doivent beaucoup se battre s’ils veulent s’imposer dans la panacée de la mondialisation. Si l’arabophonie, par l’importance numérique des arabophones et par l’influence des groupes religieux auxquels ils appartiennent, a des chances de s’imposer en tant que tel, ne serait-ce que parce qu’elle peut faire face à des obstacles d’ordre idéologique, la créolophonie aura peut-être plus de difficultés à s’imposer pour ces mêmes raisons idéologiques, mais aussi par rapport au fait que les créoles sont souvent pratiqués comme une deuxième langue pour les populations qui en usent par rapport à une autre langue considérée par les locuteurs eux-mêmes comme plus prestigieuse et dont généralement dérive une grande part de leur vocabulaire, exception faite pour les créoles français saint-lucien et dominiquais, qui cohabitent avec l’anglais, langue officielle. En outre, les créoles se voient généralement sinon marginalisés, du moins minorisés dans certaines communautés (pour ne pas dire dans toutes). Ainsi, l’organisation des rapports entre les langues repose sur des rapports de domination où les langues les plus fortes, c’est-à-dire celles pratiquées par des pays ou communautés les plus forts sur les plans politique, socioculturel et économique, sont celles qui s’imposeront le plus dans la mondialisation : les pratiques linguistiques dans la mondialisation reposent sur des rapports de force tant sociaux, linguistiques, économiques que politiques. Mais ce rapport n’est pas irréversible. Il peut changer à partir du moment où les rapports de force changent en s’orientant dans une autre direction.

Notre conception de la CCI renvoie à un univers pan-créole des peuples caribéens, cette créolophonie, institution régionale associative, peut faciliter les échanges, la rencontre, la connexion et le partage ethnoculturel entre les Caribéens (Govain 2018a). La CCI est une institution régionale associative basée sur la pratique des créoles comme socle d’expression, les créoles constituant la langue première d’une majorité de nos populations, comme, par exemple, en Haïti, à la Jamaïque, à Sainte-Lucie, à la Dominique, en Guadeloupe, etc. Des langues de grande diffusion héritées des colonisations européennes (notamment le français et l’anglais), sont nées des créoles à bases lexicales diverses : française (Haïti, Martinique, Guadeloupe, Dominique, Guyane, Sainte-Lucie, etc.) ; anglaise (pratiqués par les États de la Caraïbe de l’Est) ; hollandaise (le papiamento, pratiqué à Curaçao, Aruba et Bonaire) ; au Suriname sont pratiqués le saramaccan et le sranan tongo, etc. En considérant les trois Guyanes, on pourrait évoquer une bonne demi-douzaine de langues s’apparentant à des créoles : le boni, le djuka, le kwenty, le mataray, le paramaka, le saramaka. Il est vrai qu’il y a une majorité d’États pratiquant un créole de base lexicale majoritairement anglaise dans la région, mais les locuteurs des créoles à base lexicale française sont majoritaires. La population locale d’Haïti à elle seule totalise 10 700 000 Habitants (IHSI2, 2013), la totalité de cette population étant créolophone. On estime par ailleurs la part de la population haïtienne en situation d’émigration à plus du tiers de la population locale.

C’est cette dominance des créoles qui suggère la nécessité de l’émergence de la CCI, cette institution socioculturelle et linguistique associative pouvant faciliter la rencontre, l’intercompréhension et la circulation entre Caribéens. Elle est intégrative en tant qu’elle est un univers pan-créole qui, de ce point de vue, pourrait déboucher sur la réunion des communautés créolophones de l’Océan Indien, du Pacifique mais aussi de la Louisiane. Elle privilégiera toutes les variétés de créoles (qui sont égales par ailleurs) et c’est notamment en cela qu’elle sera intégrative. À cette égale importance linguistique, il faudrait ajouter celle des cultures que la langue sert à véhiculer. Ainsi, les documents émanant des communautés et institutions de cette association, porteront les empreintes linguistiques des différentes variétés de créole des communautés qui y seront impliquées.

Cependant, il peut être nécessaire, notamment pour des raisons didactiques, de s’appuyer, pour commencer, sur une variété de créole qui servira d’outil d’expression pour les actes officiels qui seront, par la suite, traduits ou adaptés dans les différents autres créoles. Ceci semble d’autant plus important que les créoles ont, en général, un degré de standardisation non stabilisé. Mais, l’idée n’est pas de traduire mais d’élaborer les documents directement dans les différentes variétés de créole impliquées. On pourrait établir un consensus autour du CH comme variété plus ou moins standardisée. Les 5 principales raisons suivantes pourraient justifier cette proposition :

  • le CH est la variété des créoles qui possède le plus grand nombre de locuteurs (natifs). Il jouit ainsi d’une grande vitalité et n’est menacé par aucune autre langue ;

  • il est le premier créole à avoir acquis un degré de grammatisation avancé (grammatisation au sens d’Auroux 1994)3. De l’avis de Vintila-Radulescu (1976 : 95), « le créole haïtien semble avoir acquis un certain « prestige » bien avant les autres variétés du créole français. Au début XIXe siècle, on le jugeait même digne d’être utilisé dans la vie publique ». Il atteint le plus haut niveau de standardisation et d’instrumentalisation (Valdman 2005) ;

  • il est langue officielle (Constitution de 1987), cela ne nous fera pas oublier que le créole seychellois a aussi le statut de langue officielle, bien avant le CH d’ailleurs (1982) ;

  • il est le premier à être officiellement introduit dans le système scolaire comme langue d’enseignement et langue enseignée en 1979 (peu avant le créole seychellois) ;

  • il est la variété des créoles français la plus diffusée à l’étranger, à la faveur de la migration des Haïtiens un peu partout dans le monde, notamment en Amérique du Nord, en Europe… On y voit généralement le parangon des créoles.

5. Créolophonie et échange inter‑caribéen

Le lundi 30 avril 2012, il a été organisé à Port-au-Prince, sous le patronage de l’ambassadeur de la CARICOM, à l’époque à Port-au-Prince, le Saint-Lucien Earl Stephen Huntley, un séminaire sur les moyens de faire accepter le CH comme deuxième langue de travail à la CARICOM. Ont pris part à ce séminaire, des personnalités de la Guadeloupe, de la Dominique, de Sainte-Lucie et d’Haïti. Le président haïtien de l’époque, Michel Martelly, s’y était fait représenter. Les conclusions de la journée étaient que chacun de son côté œuvre à porter le dossier au plus haut niveau à la CARICOM afin que le CH puisse être adopté comme deuxième langue de travail, étant entendu que les créoles haïtien, dominiquais et saint-lucien sont mutuellement intelligibles.

Néanmoins, à l’issue du 24e Sommet de la CARICOM tenu à Port-au-Prince les 18-19 février 2013, contre toute attente, le président Martelly a proposé le français comme deuxième langue de travail du bloc régional. Mais cette adoption du français n’est, en réalité, que symbolique car les documents n’y ont pas été traduits. Cela montre que les choix politiques ne sont pas toujours des plus rationnels, comme si la pratique politique ignorait les réelles nécessités communautaires. Haïti est le seul pays francophone de la CARICOM, tandis qu’il existe trois membres pratiquant un créole de souche lexicale majoritairement française : Haïti, la Dominique et Sainte-Lucie. Il s’agit dès lors d’un choix idéologique non pragmatique dont les fondements seraient à chercher dans l’idiosyncrasie de son auteur et de ses conseillers.

Le créole n’est pas non plus présent à l’Association des États de la Caraïbe (AEC). Mais, lors du VIe sommet de l’AEC, les 29 et 30 avril 2014, à Merida (Mexique), le Président Michel Martelly avait pourtant donné un écho favorable à la proposition de Serge Letchimy (alors président du Conseil régional de la Martinique) d’introduire le créole comme langue de travail à l’association. Mais cet écho était à la limite sinon une facétie, du moins une hypocrisie, si l’on considère qu’il avait la possibilité un an auparavant de le faire à la CARICOM.

Le créole peut servir de moyen véhiculaire de communication dans les relations entre la plupart des États caribéens. Par exemple, l’ex-ambassadeur de la CARICOM en Haïti, M. Earl Stephen Huntley, prenait toujours la parole en créole en Haïti. Tout le séminaire du 30 avril 2012 s’est déroulé en créole (j’aurais pu écrire « en créoles »). Par ailleurs, lors de la rencontre de l’AEC, en Haïti en 2013, il a été émis le souhait que les collectivités caribéennes travaillent mieux ensemble et ainsi apprennent à mieux se connaître tout en s’intégrant davantage dans la région. Cela devrait conduire, in fine, à l’émergence d’une Caraïbe plus forte, plus unie. Cela peut favoriser l’émergence de la CCI où les créoles peuvent être amenés à jouer un rôle de moyen d’intercompréhension linguistique. Cela peut conduire la CARICOM et l’AEC à revoir leur politique linguistique et leurs rapports avec leurs communautés membres. Car les langues et cultures de ces communautés doivent être mieux intégrées et prises en compte dans le fonctionnement de ces blocs régionaux.

6. Quelques expériences préfigurant la créolophonie caribéenne intégrative

Il a déjà été entrepris des initiatives de création d’institutions dans l’espace créolophone caribéen qui vont dans le sens de cette créolophonie caribéenne intégrative. Par exemple :

  • Le 27 juillet 1957, un groupe de 26 Antillais dont 4 femmes, ayant à leur tête le secrétaire permanent Rémy Nainsouta, a fondé l’Académie créole des Antilles (ACRA). Les missions de l’ACRA étaient de « faire l’inventaire de notre trésor linguistique : établir la signification des mots et locutions proverbiales, ainsi que leur généalogie, avec remarques et anecdotes, s’il y a lieu ; rechercher, en particulier, les sources de langues qui coulent dans le langage créole : fixer la graphie ; révéler le génie de l’idiome et le défendre contre le français, un de ses pères envahissant et abusif ». L’ACRA n’a pas eu une longue vue pour n’avoir visé que les Petites Antilles françaises ; elle n’avait pas non plus eu une longue vie.

  • En 1976, lors d’un colloque international au Centre Universitaire Méditerranéen de Nice (France), a été créé le Comité International des Études Créoles (CIEC). En 1981, lors du troisième colloque international du CIEC à Sainte-Lucie, les participants ont fondé l’association Bannzil kreyòl en vue de produire des recherches sur les créoles et de les promouvoir. C’est l’association créolophone qui a eu la plus large vision en termes de regroupement de communautés.

  • En 1981, les Dominiquais Marcel Fontaine (dit D’Jamala), Felix Henderson (entre autres) ont fondé, au retour du colloque du CIEC à Sainte-Lucie, le Komite Etid Kreyòl (KEK) dans le but de produire des documents, des matériels didactiques en créole, en particulier en/sur le créole dominiquais. Mais leur ambition n’était que dominiquaise. Par ailleurs, il est créé depuis 1996, le Dominica’s World Creole Music Festival qui est en 2020 à sa 25e édition.

  • En 1983, lors du quatrième colloque du CIEC, en Louisiane (États-Unis d’Amérique), les membres de Bannzil kreyòl ont retenu le 28 octobre comme Journée internationale des langues créoles, qui deviendra plus tard Journée internationale des langues et cultures créoles.

  • En mai 2005 est créée l’Organisation internationale des peuples créoles (OIPC), lors d’un symposium à Las Vegas (États-Unis), qui a rassemblé des membres de communautés créolophones du monde. Son siège serait à Sydney et elle aurait pour but de promouvoir la culture créole dans le monde et regrouper des créolophones issus de toutes les régions du monde.4 Elle se situe dans le prolongement de Bannzil Kreyòl. Mais elle souffre d’un manque éprouvé de dynamisme parce que créée sans une base commune de réflexions et de mise en commun des expériences locales relatives aux communautés créolophones.

  • La Fédération des Collectivités Créolophones de la Caraïbe (FCCC) est fondée le 28 octobre 2010 à l’initiative de Jean-Claude Malo5, Maire de Bouillante (Guadeloupe) à l’époque, et Garcin Malsa6, Maire de Sainte-Anne (Martinique) alors. Elle vise à rassembler les communes et les communautés de communes de différents territoires caribéens en vue de coopérer. La FCCC s’est conçue comme un outil d’intégration dans la Caraïbe.

7. Des institutions à faire émerger dans le cadre de la créolophonie

Cette CCI ne pourra guère fonctionner si elle ne peut s’appuyer sur un ensemble d’institutions à faire émerger dans les diverses sphères institutionnelles des communautés créolophones appelées à la composer. Ainsi, elle pourrait se comporter comme une macro-institution dont dépendraient de micro-institutions. Parmi ces micro-institutions, on pourrait retenir les suivantes :

  • L’Association des parlementaires créolophones, qui aura pour mission, entre autres, l’établissement d’un agenda régulier de travail en matière de coopération dans des domaines divers : diplomatie, politique, échanges commerciaux, etc.

  • L’Association des cinéastes créolophones : le cinéma créole ne représente pas une industrie florissante reconnue comme telle par les consommateurs. Il est certes vivant en Haïti, mais son rayonnement ne dépasse guère nos frontières, encore que sa qualité technologique mérite d’être améliorée. Cette association pourrait être une occasion de faire avancer le cinéma créole, ce qui le conduira à se constituer en une vraie industrie.

  • L’Association des comédiens créolophones : contrairement au cinéma créole, la comédie créole est en pleine expansion dans les communautés créoles. L’humour créole est des plus perçants. Sans entrer dans des détails spécifiques, soulignons que la comédie créole ne demande qu’à être internationalisée. Cette association travaillera à la promotion de la comédie créole, en mettant en commun les expériences particulières de chaque communauté. De là, naîtra une expérience de régionalisation de ce pan culturel créole et cela pourra aboutir, à terme, à son internationalisation, voire à une entrée plus ou moins coordonnée et plus aisée dans la mondialisation.

  • L’Association des écrivains créolophones, dont l’objectif est de faire la promotion de la langue, la littérature et les savoirs locaux des communautés créoles. Les démarches peuvent se modeler sur celles qui ont conduit à la fondation de l’Association des écrivains de la Caraïbe. À terme, elle pourrait inclure des membres de l’Océan indien, du Pacifique et d’autres contrées créolophones non caribéennes.

  • L’Association des chercheurs créolophones en sciences humaines et sociales, qui aura pour mission principale la promotion de la recherche sur et dans les créoles. Elle aura un agenda de travail plus régulier que d’autres groupes de chercheurs évoluant dans le domaine des études créoles. Au mieux, il pourrait surgir une sorte de fédération de ces groupes qui feront travailler les créoles afin qu’ils servent à exprimer des réalités scientifiques.

  • L’Association des ministres de la culture créolophone, qui développerait des projets de coopération multinationale en matière de la culture. Ces projets communs pourraient concerner les industries culturelles : le tourisme, la musique, le cinéma (ainsi, elle travaillerait en synergie avec l’association des cinéastes et des comédiens créolophones), etc.

  • Le Musée des mondes créolophones : la fondation d’un musée des mondes créolophones peut sans doute être d’un grand apport à la diffusion des idées sur des actions et personnalités ayant marqué l’histoire des communautés créoles. Cette institution serait le lieu de célébration d’expériences, actions et personnalités des communautés créoles qui méritent d’être valorisées, vulgarisées et popularisées au-delà du temps et de l’espace immédiats où elles se sont produites ou ont vécu (dans le cas des personnalités). Il nous offre ici l’occasion de faire un clin d’œil au Mémorial ACTe de la Guadeloupe qui va dans ce sens mais qui n’a pas cette visée de régionalisation car n’ayant pas été créé dans cette dynamique.

Parmi les axes de coopération qui peuvent intéresser les communautés membres de la CCI et qui entreraient dans le cadre du fonctionnement des institutions que nous avons évoquées plus haut, parmi d’autres qu’il est nécessaire de fonder, on pourrait retenir : le jumelage de villes de pays ou territoires différents, des activités liées à la biodiversité, au changement climatique, au développement durable solidaire, à la sécurité régionale, à la gestion de risques majeurs, aux échanges en matière de pêche, les communautés créolophones occupant généralement des environnements tropicaux insulaires, à la surveillance de la Mer des Caraïbes, etc.

Cette CCI et les institutions qu’elle mettrait en branle seront de nature à créer une nouvelle dynamique en matière de coopération inter-caribéenne. Elles pourront provoquer « une dynamique interinsulaire et assurer, dans une certaine mesure, l’intégration transversale, qui met en rapport, presque essentiellement, les acteurs de la région sans intervention extérieure pesante » (Seymour 1998 : 29). L’association peut être l’occasion d’un tourisme linguistique et culturel à l’échelle de la région, ce qui devrait aussi passer par la diversification des moyens de transport et la diminution de leur coût.

Par ailleurs, les éléments culturels caribéens sont d’une portée touristique telle qu’ils soient capables de provoquer un tourisme culturel important. La musique caribéenne en général fait l’objet d’une reconnaissance internationale :

  • le compas d’Haïti (et le kwaze-le-uit ou la kontredans en Haïti, sans oublier la musique racine, qui est une expression socioculturelle du vodou) ;

  • le zouk des Antilles françaises (et les styles plus traditionnels de musique historique : le bèlè, le chouval bwa ou la biguine (biguine tambour ou biguine orchestrée) en Martinique, le gwoka en Guadeloupe, voire le kasékò, parmi d’autres genres, en Guyane française) ;

  • le reggae de la Jamaïque – qui est peut-être le style de musique caribéenne le plus connu à travers le monde – (et, à sa suite, le raga, un peu partout dans la Caraïbe et le dancehall, qui lui ressemble, sans oublier le rastafarisme) ;

  • la cadence lypso de la Dominique ;

  • le calypso de Trinité-et-Tobago, le steelband originaire de Trinité-et-Tobago mais répandu dans une bonne partie de la Caraïbe anglophone ;

  • La salsa de Cuba (classée parmi les musiques classiques les mieux appréciées à travers le monde) qui est appréciée et pratiquée un peu partout dans le reste de la Caraïbe, mais aussi la tumba francesa qui porte les traces du créole…

Tous ces styles musicaux, avec leurs saveurs à la fois singulières et locales caribéennes, sur fond de transpiration tropicale charriant les couleurs, les senteurs et les parfums caribéens – ajoutés au folklore et les diverses expressions et expériences ethnoculturelles propres à ces différentes communautés – ne peuvent que dynamiser un tourisme à la fois international et inter-caribéen, dans le cadre de cette grande association.

Toute cette démarche de création d’institutions dans le cadre de cette CCI constitue des voies permettant de parvenir à son émergence. Les moyens peuvent être identifiés et dégagés une fois l’idée appropriée par les acteurs sociopolitiques caribéens, notamment dans le contexte de fonctionnement de la CARICOM et de l’AEC.

8. Les défis

L’histoire des créoles et des sociétés créoles est une histoire de lutte. Les esclaves ont été brassés et déshumanisés dans la colonie de Saint-Domingue, par exemple, de sorte qu’ils ne se comprennent. Le langage manifesté dans la pratique de la langue est l’une des expressions de l’humanité de chaque individu, ce qui le distingue de toutes les autres espèces animales. Certains diront que c’est la raison ou l’intelligence qui distingue les humains des autres espèces animales. Mais on pourrait objecter que le langage précède tout cela. Il est cette faculté spécifiquement humaine qui guide la conscience, la raison, l’intelligence. L’histoire de la Caraïbe est tout aussi épouvantable que celle des créoles :

L’histoire de cette région est riche en épreuves de toutes sortes : esclavage, colonialisme, exploitation, indifférence du monde extérieur. Heureusement, la Caraïbe bénéficie de quelques atouts précieux comme le climat, des paysages fabuleux, une diversité ethno-culturelle très riche, la mer et l’avenir des ressources qu’elle recèle. Mais sa chance est aussi d’avoir enfanté des hommes et des femmes de valeur (Seymour 1998 : 30).

Ainsi, si nous voulons que la CCI se mette en place et se pérennise, nous devons nous préparer à mettre en commun des énergies individuelles des locuteurs et des communautés créolophones caribéens. L’un des défis principaux demeure le fait de faire entrer l’association dans la mondialisation. En effet, la mondialisation se présente comme un passage obligé pour les États mais aussi pour leurs langues, en ce siècle. Certains États y entrent pour en bénéficier des avantages qu’elle est censée offrir, tandis que d’autres y sont pour en subir des conséquences sur les plans tant sociopolitique que linguistique. Elle n’est pas une fin en soi mais un moyen permettant à un État donné de rester debout face aux autres États qui se font concurrence en vue de garder leur place dans la marche vers le développement à tous les niveaux. L’expérience de dumping dont on parle tant dans les domaines économique et commercial, qui n’est profitable qu’aux pays producteurs, est une conséquence de la mondialisation. D’où le fait que les pays producteurs sont ceux qui profitent le mieux de la mondialisation, tandis que les pays consommateurs de produits dont ils ne sont pas producteurs en sont, sinon des victimes, mais, pour ainsi dire, des déshérités du système du libre-échange, de la libre production et de la libre concurrence. Mais rien ne les empêche de produire autant qu’ils peuvent car cela fait aussi partie de la libre concurrence, à partir du moment où ils ne nuisent au bien-être ou à la sécurité des autres.

Les communautés créolophones doivent pouvoir parvenir à au moins concevoir, voire adapter en créole des produits en termes d’alternative aux produits importés qui envahissent nos communautés créolophones. Cela constituera un coup de pouce au développement conceptuel des créoles qui seront investis dans toute une panoplie d’activités susceptibles de les conduire à créer de nouveaux concepts et de nouvelles notions pouvant servir à exprimer des réalités liées à la vie des créolophones. La configuration des interfaces des réseaux sociaux sur les outils informatiques constituera déjà un coup de pouce sur cette voie. L’automatisation des créoles pourrait servir à la présentation de ces produits d’origine extérieure. De même, beaucoup de films en circulation dans les communautés créolophones sont de langues anglaise, espagnole et française. Le doublage en créole s’avère, dans nos contextes, utile.

L’établissement de cette association suppose aussi l’appropriation des créoles par les communautés dans lesquelles ils sont pratiqués, leur reconnaissance par des créoles par la CARICOM, l’AEC et leur adoption comme langue de travail en choisissant une variété pour la codification de la documentation dans le cadre de leur fonctionnement. La coopération caribéenne sur la base des créoles est une nécessité autant que l’institutionnalisation de la CCI a pour vocation de renforcer une citoyenneté et une appartenance créolophones à l’intérieur de l’espace caribéen où les créoles vont devenir de vraies langues partenaires des autres langues avec lesquelles ils évoluent dans leur communauté respective. Cette démarche vise à donner à chacune d’elles sa vraie place dans l’espace communautaire caribéen. En réalité, les créoles sont majoritaires et constituent des langues de communication sociale de masse alors que le français et l’anglais sont assez minoritaires (en termes de nombre de locuteurs, et notamment de pratique quotidienne communautaire et vernaculaire). Toute démarche de valorisation de l’une ou l’autre doit tenir compte de cette réalité.

Conclusion

La créolophonie caribéenne intégrative pourrait être implémentée au niveau de la CARICOM dans le volet coopération, au rang de ses objectifs fondamentaux, les objectifs de l’association étant de promouvoir l’intégration économique et la coopération ainsi que de coordonner les décisions de politiques étrangères. Cette association rendra service à ce patrimoine linguistique caribéen commun.

La démarche ici envisagée ne vise pas à conduire les créoles à faire écran aux langues avec lesquelles ils cohabitent, mais à les amener à jouir pleinement des privilèges que leur confèrerait le fait qu’ils soient le ciment qui unit plusieurs communautés caribéennes éloignées géographiquement mais liées par l’histoire, la faune, la flore, le climat et l’écologie en général. Elle est un espace de création, de production, de connaissances et de reconnaissance. Elle est une condition de la construction d’une civilisation caribéenne en harmonie avec notre environnement, une civilisation de vérité, d’authenticité, de paix pour le renforcement des rapports géopolitiques dans la région. Son émergence et sa mise en application constitueront un effort dans la fortification des institutions caribéennes qui doivent se renforcer dans le cadre de la mondialisation. En dehors du discours communicatif élaboré, il existe un imaginaire caribéen commun traversant, par exemple, les proverbes circulant dans la région (Confiant 2004).

L’imaginaire diversel caribéen est façonné par les créoles et est l’expression d’un certain métissage lié à l’expérience de la créolisation sous ses diverses manifestations, comme il ressort dans Dorismond (2013).

1 L’intercompréhension linguistique peut être considérée comme « le fait d’utiliser des compétences linguistiques et communicationnelles développées

2 Estimation 2013 de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique.

3 La grammatisation est à entendre comme un processus consistant à outiller, décrire, « scripturiser », voire automatiser une langue sur la base des

4 URL : <iocp.potomitan.info/iocp_membres/rodolf_etienne2.php>.

5 Maire de cette municipalité de 2008 à 2014.

6 Il a été maire de cette municipalité de Sainte-Anne pendant 25 ans (de 1989 à 2014) et conseiller général pendant 27 ans (de 1988 à 2015).

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1 L’intercompréhension linguistique peut être considérée comme « le fait d’utiliser des compétences linguistiques et communicationnelles développées dans sa langue première (L1) pour comprendre des discours produits dans une langue étrangère » (Govain 2014a : 105-106). Pour Meißner (2012 : 534), elle est « la capacité à comprendre une langue ou une variété étrangère sans l’avoir acquise en milieu naturel ou apprise de manière formelle ».

2 Estimation 2013 de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique.

3 La grammatisation est à entendre comme un processus consistant à outiller, décrire, « scripturiser », voire automatiser une langue sur la base des deux piliers de notre savoir métalinguistique : la grammaire et le dictionnaire, voire en la rendant disponible à l’écrit au travers de l’imprimé et des technologies de l’information et des télécommunications (Auroux 1994).

4 URL : <iocp.potomitan.info/iocp_membres/rodolf_etienne2.php>.

5 Maire de cette municipalité de 2008 à 2014.

6 Il a été maire de cette municipalité de Sainte-Anne pendant 25 ans (de 1989 à 2014) et conseiller général pendant 27 ans (de 1988 à 2015).

Renauld Govain

Université d’État d’Haïti, renauld.govain@ueh.edu.ht

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