Quand taire, c’est dire : L’envers et l’endroit de la revue culturelle Tropiques (1941‑1945)

Olga Hel-Bongo

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Olga Hel-Bongo, « Quand taire, c’est dire : L’envers et l’endroit de la revue culturelle Tropiques (1941‑1945) », Archipélies [Online], 9 | 2020, Online since 20 June 2020, connection on 24 November 2020. URL : https://www.archipelies.org/691

La revue Tropiques, que fondèrent Aimé et Suzanne Césaire, entourés d’amis tels que René Ménil et Gilbert Gratiant, célèbre dès le moment de sa parution, l’émergence d’un sujet littéraire antillais à part entière, malgré des conditions de production difficiles liées à la période de l’entre-deux-guerres. Pluridisciplinaire et savante, Tropiques adopte tous les tons pour parvenir à son but : « construire de nouveaux axes de pensée, libérer la parole et les consciences et poser, entre 1941 et 1945, des problèmes épistémologiques qui sont encore d’actualité » (Curtius 2017 : 416).
Comment les initiateurs de ce projet culturel subversif purent-ils déjouer toute censure des représentants du gouvernement de Vichy, et éclairer les lecteurs auxquels la revue s’adressait ?
Dans cet article, nous cherchons, à partir des conditions d’élaboration de la revue, à relever la prouesse verbale et littéraire des contributeurs dans leur mode de transmission de la culture (littéraire, historique, anthropologique, artistique et politique). Le mot d’ordre serait de feindre l’exotisme littéraire antillais dans un but noble et audacieux : celui de démanteler la « Raison » coloniale, perçue par les contributeurs comme une compromission scandaleuse des institutions religieuses, étatiques ou littéraires dans les pires crimes, méfaits et injustices de l’histoire de l’humanité.

The objective of the Review Tropiques, founded by Aimé and Suzanne Cézaire, in collaboration with friends such as René Ménil and Gilbert Gratiant, celebrates from the moment of its publication, the emergence of a Caribbean literary subject in its own right, despite difficult production conditions linked to the interwar period. This scholarly Review, with a multidisciplinary approach, used every possible avenue to achieve its objective: “to develop new trends of thought, to create freedom of expression and to pose some epistemological problematics relevant to the era 1941-1945 but that are still prevalent today”(Curtius 2017 : 416).
How were the initiators of this subversive cultural project able to thwart any censorship by representatives of the Vichy government, and enlighten the readers to whom the review was addressed? In this article, we seek, from the conditions of development of the Review, to reveal the verbal and literary prowess of the contributors in their mode of transmission of culture (literary, historical, anthropological, artistic and political). The watchword would be to feign Caribbean literary exoticism for a noble and daring goal: that of dismantling colonial “Reason”, perceived by the contributors as a scandalous compromise of religious, state or literary institutions in the worst crimes, misdeeds and injustices in human history.

Nous voulions que cette revue soit un instrument qui permette à la Martinique de se recentrer1.
Nous nous étions aperçus qu’il n’y avait rien dans ce domaine !
Absolument rien !
Nous pensions qu’un tel programme serait de nature à aider les Martiniquais à acquérir une certaine conscience d’eux-mêmes.
       Aimé Césaire2

Introduction

Créé en 1941 par Aimé et Suzanne Césaire (alors enseignants au lycée Schœlcher de Fort-de-France) en collaboration avec leurs amis René Ménil, Aristide Maugée, Georges Gratiant et Lucie Thésée, Tropiques peut être considérée comme une revue littéraire et culturelle de renom, en tant qu’étape fondatrice de l’émergence d’une modernité littéraire antillaise. À peine âgés de 30 ans au moment de la rédaction, Aimé et Suzanne Césaire, accompagnés de René Ménil, lui insufflent une pensée forte et un regard critique sur le contexte socio-poétique et sur l’avenir des Antilles. Publiée quatre fois par an, Tropiques compte deux volumes de quatorze numéros. Chacun contient entre cinq et dix essais et poèmes, plus rarement des nouvelles, notes ou revues. Les articles portent principalement sur la culture de la diaspora noire (africaine, antillaise, haïtienne, noire américaine), la poésie française, doudouiste ou noire américaine, la philosophie, l’anthropologie, la peinture et la psychanalyse. Tropiques « tire son épingle du jeu » par rapport aux revues précédentes telles que Légitime Défense et L’étudiant noir du fait de l’accent mis sur la littérarité des textes, l’habileté discursive et l’audace des auteurs3. Pluridisciplinaire et savante en son endroit, elle adopte tous les tons et accents : exotique, lyrique et pédagogique pour transmettre un savoir et faire œuvre de littérature. Mais Tropiques se relève, en son envers, très engagée, subversive et pamphlétaire. Pour en prendre la mesure, il convient de retracer le contexte rédactionnel et de réception de la revue, puis les stratégies de résistance qu’empruntent les auteurs pour déjouer la censure.

Dans sa préface au livre Le grand camouflage, rassemblant les sept essais épars déjà publiés par Suzanne Césaire dans Tropiques4, Daniel Maximin jette une lumière sur le contexte de production de la revue.

En ce temps-là (les années 40), le monde était en guerre mondiale, et les très petites Antilles invisibles à Hitler étaient loin d’être épargnées par Pétain. C’était « le temps de l’Amiral Robert » à la Martinique, « le temps Sorin » à la Guadeloupe, du nom des deux gouverneurs délégués par le pouvoir de Vichy, organisant une « occupation française », imposant l’ordre fasciste à coups de décrets d’épuration, d’internements, de déportations au bagne de Guyane, et d’exactions de tout ordre contre la population, avec l’alliance de certains colons, et la puissante force de répression de centaines de fusiliers de la marine française réfugiée aux Antilles avec l’or de la Banque de France. À quoi va s’ajouter une situation de misère accrue et de grave pénurie occasionnée par le blocus des Alliés et une quasi-autarcie, où plus rien n’arrivait de l’extérieur, ni nourriture, ni combustibles, ni livres, ni cahiers. Mais loin de rester silencieusement soumises, les Antilles entrèrent rapidement en résistance, à l’image du petit état haïtien déclarant la guerre à Hitler avant les États-Unis, avec le sentiment aigu de participer à une internationale antifasciste5.

1. Combler un vide

La Martinique vit ainsi coupée de tout contact européen. Elle dépend de ses seules ressources intellectuelles : « Faute de livres, de revues et de journaux français, la vie intellectuelle se trouvait notoirement affaiblie, dans un pays qui, en temps normal déjà, ne faisait que refléter les idées de la métropole6. » Les contributeurs n’en rédigent pas moins de nombreux textes. « Leur publication a été soumise à la censure préalable de Vichy jusqu’en mai 1943, date à laquelle un refus d’imprimer fut notifié aux rédacteurs de la revue qui furent contraints d’en suspendre la parution jusqu’à l’écroulement du régime de Pétain aux Antilles7. » Les autorités de Vichy décèlent des germes subversifs dans la revue. La bourgeoisie antillaise se sent attaquée dans son suivisme culturel8. Sous la pression du gouvernement, les imprimeurs cessent d’éditer la revue, mais celle-ci continue de paraître malgré tout, aidée par la montée en force des alliés et les sabotages de 1944 contre le régime pétainiste aux Antilles, si bien que la diffusion de la revue persiste jusqu’en 1945.

Le terme de « grand camouflage » exprime bien les conditions d’écriture de la revue. En effet, il s’agit pour Suzanne Césaire et les collaborateurs de Tropiques, de révéler sans en avoir l’air, l’histoire et le présent de la civilisation antillaise dans ses moments les plus dramatiques. La dynamique des textes de Tropiques pourrait se résumer ainsi : feindre l’exotisme littéraire (et saboter du même coup ces écrits de poètes régionalistes et doudouistes jugés aliénés9), et démanteler la « Raison » coloniale, perçue par les contributeurs comme une compromission scandaleuse des institutions religieuses, étatiques ou littéraires dans les pires crimes, méfaits et injustices de l’histoire de l’humanité (traite, esclavage, commerce triangulaire, génocides10) ; enfin, vouloir justifier ces crimes au nom de la chrétienté, de la civilisation et de la servitude légitime des esclaves indiens et noirs.

La « lettre à monseigneur Varin de la Brunelière, Évêque de Saint-Pierre et de Fort-de-France », datée du 20 avril 1944 et signée Aimé Césaire, illustre l’habileté du discours critique de Tropiques. Alors que le sommaire inscrit simplement le mot « lettre », le corps du numéro restitue le nom de son destinataire. L’omission est de taille et bien sûr, délibérée. Comme le soutient Sartre, taire, c’est encore dire, et être engagé11. Le lecteur un peu averti se doute que l’adresse à un évêque ouvre une brèche à une potentielle critique de l’institution religieuse, ce qui se confirme à la lecture de l’essai proprement dit de Césaire citant Saint-Paul, prétendument abolitionniste : « Serviteurs, obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur comme du Christ12 ». Césaire commente ce verset avec ironie avant de s’en prendre à l’Église au complet : « Singulier abolitionniste, en vérité, ce Saint qui dit à l’esclave, « Reste esclave13 ». […] « Mais il y a mieux. Non seulement l’Église, ajoute Aimé Césaire, n’a pas su ou voulu combattre l’esclavage moderne, mais elle a encore grandement contribué à sa naissance, à son épanouissement et à sa durée14. » Un long extrait de sa lettre jette aux oubliettes l’exotisme littéraire pourtant entendu :

Il me tarde d’en arriver à la question capitale de l’esclavage des nègres. À vous entendre, l’Église a pris position contre l’esclavage des nègres, nettement, clairement, énergiquement. Je dis non. En réalité, pendant quatre siècles l’Église s’est fort bien accommodée de notre esclavage, à nous les nègres. Et si nous sommes à l’heure qu’il est des hommes libres, ce n’est pas à elle que nous le devons. Bien entendu, un pape par siècle vient faire quelques jérémiades sur les malheureux « frères noirs ». Paul III au 16e siècle, Urbain VIII et Innocent X, au 17e siècle, Benoît XIV au 18e siècle, Grégoire XVI au 19e siècle.
Vous voyez comme tout s’arrange. Une fois par siècle (c’est long, un siècle), le pape condamne en termes plus ou moins voilés. Sa conscience satisfaite, il ferme les yeux et se croise les bras. Les filles de l’Église, car toutes les nations européennes sont plus ou moins filles de l’Église, font la révérence à un Pape à la fois si consciencieux et si commode, si hautement intègre et si accommodant, et les armateurs, les colons, les négriers, en toute tranquillité d’âme et de conscience, peuvent continuer leur commerce lucratif. Voilà comment l’Église nous a défendus. Et c’est pour cela que vous voulez que nous vous disions merci.
Impuissance de l’Église dira-t-on peut-être. Erreur. C’est de son indifférence qu’il faut parler. Que voulez-vous ? Nous les nègres, nous étions le client qui ne paie pas, celui en faveur duquel il est inutile de déployer toutes ses ressources15.

2. Conscientiser, éduquer : « entraîner les Martiniquais à la réflexion »16

On voit ce que la revue peut recéler de réellement compromettant. À se demander si les deux dernières lignes du dernier paragraphe ne soulignent pas une représentation toujours en vigueur, quelque quatre-vingts ans après. Les titres des articles de Tropiques inscrivent, dans leur ensemble, un désir autant qu’un déni. Désir de plaire au censeur en exaltant dans les coins stratégiques de la revue17 (titre et début d’article) ce qui se doit d’être vu des autorités gouvernementales (« faune et flore de l’inconscient », « folklore antillais », etc.) ; déni et sabotage d’un ordre imposé grâce à un dispositif énonciatif savamment maîtrisé des contributeurs (nommons-les simplement pour l’instant : l’amorce, le retard, le leurre18, le blocage19 et le détour20). Ces procédés ont pour but de dissimuler, contourner, déjouer ou saboter la censure, même par la voie d’une auto-censure (procédé bien connu de l’excusatio, où l’on s’accuse pour mieux s’excuser).

L’exotisme de la revue n’est donc qu’un leurre apparent. La faune et la flore disent, certes, un réel antillais, auquel vient se greffer des réalités plus essentielles, énoncées par contre sans ménagement et sans détour. Le contraste entre le montré et le caché est saisissant. Aristide Maugée, beau-frère d’Aimé Césaire, s’en prend par exemple ouvertement aux « saprophytes de la culture », soit aux écrivains doudouistes qui, selon lui, s’éloignent d’eux-mêmes et de leur culture.

Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Pas un germe. Pas une pousse. Ou bien la lèpre hideuse des contrefaçons. En vérité, une terre stérile et muette.
Ainsi Tropiques voit les Antilles en 1941. Il ne s’agit plus de “se croiser les bras, en l’attitude stérile du spectateur”, mais de modifier son destin. Notre mission ? Participer, nous aussi, au concert du monde.
Nous ne voulons plus être les saprophytes de la culture21

Suzanne Césaire prolonge la réflexion de Maugée sur la problématique identitaire aux Antilles, en s’en prenant à une cible précise de manière plus satirique et virulente :

Et maintenant, un retour sur nous-mêmes. 
On sait où nous en sommes ici, à la Martinique. Notre tâche d’homme, la flèche de l’histoire nous l’indiquait vertigineusement : une société tarée en ses origines par le crime, appuyée en son présent sur l’injustice et l’hypocrisie, rendue par la mauvaise conscience peureuse de son devenir, doit moralement, historiquement, nécessairement disparaître22.

On remarquera l’absence des mots traite, esclavage, assimilation, sous la plume de Suzanne Césaire. Pourtant, ces trois temps dramatiques de l’histoire de la civilisation antillaise sont omniprésents dans l’esprit du lecteur, et dans Tropiques au complet. Le silence sur l’esclavage ne dit-il pas au mieux le silence de l’Église, le silence de la honte et de la culpabilité, celui des injustices sociales contre le prolétariat noir exploité, ou enfin, celui de « l’hypo-crisie » ? Le mimétisme est ici de facture littéraire et non culturaliste. En effet, il ne s’agit pas tant d’imitation servile aux valeurs culturelles blanches23, mais de dénonciation par la stratégie littéraire du reflet. Le silence des contributeurs, ou leur façon d’écrire et de dire par le silence, mime l’action qu’ils condamnent chez les oppresseurs. Non seulement on tait une chose pour la dire, mais on la tait pour mieux dire un silence plus grave encore, qui lui, mérite d’être clamé haut et fort. La stratégie ne manque pas de style. Le texte de Césaire mire ainsi et commente tout à la fois le silence coupable des partisans de la traite et de l’esclavage. Tropiques lance par ce biais les prémisses de ce que nous nommons, dans la critique actuelle, le métatexte (comme essai), alliance d’un jeu de réflexivité et de reflet24. Dans le même ordre d’idées, Daniel Maximin, par exemple, écrit :

« Loin de rester silencieusement soumises, les Antilles entrèrent rapidement en résistance, à l’image du petit état haïtien déclarant la guerre à Hitler avant les États-Unis, avec le sentiment aigu de participer à une internationale antifasciste25 ».

Il prend alors pour exemple les mots d’ouverture de Césaire issus du premier numéro de Tropiques, que Césaire publia deux ans plus tôt sous une forme un peu différente et plus poétique dans Cahier d’un retour au pays natal :

Il n’est plus temps de parasiter le monde, c’est de le sauver qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme. Où que nous regardions, l’ombre gagne. L’un après l’autre, les foyers s’éteignent. Le cercle d’ombre se resserre, parmi des cris d’hommes et des hurlements de fauves. Pourtant nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi. Que la terre a besoin de n’importe lequel d’entre ses fils. Les plus humbles26

3. Jeu d’ombre et de lumière

L’image de l’ombre rappelle un procédé cinématographique utilisé par Rachid Bouchareb dans son film Indigènes27. Le réalisateur franco-algérien montre par une projection d’ombre qui gagne du terrain sur la carte de l’Europe jusqu’où les Alliés avancent dans leur résistance contre les troupes allemandes. Ici, l’inverse se produit. L’ombre parasite le monde des Antilles pétainistes. Puisqu’il importe pour les membres de la revue de résister par les mots aux forces obscures et « de se ceindre les reins comme un vaillant homme », comme l’écrira Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, l’heure de la grande « dissidence28 » a sonné. La dissidence, rappelle Maximin, est :

« Le nom que prendra le puissant mouvement de Résistance aux Antilles, par quoi l’on désigne les actes des milliers d’Antillais échappés en canot vers les iles anglaises de Dominique et Sainte-Lucie, première étape de jonction avec les Alliés et les représentants de la France libre, avant de rejoindre le New Jersey où se constituèrent les bataillons antillais de la France libre (les Free-French) et de s’embarquer pour participer aux combats de la libération de l’Afrique du Nord à l’Italie, puis la remontée du Rhône jusqu’à la libération de Strasbourg29. »

Strasbourg, point de chute de la citation de Maximin, est aussi celui du film de Bouchareb. Hasard objectif comme l’écrivait Breton ? Sans doute, si l’on se souvient de Strasbourg comme étant la ville de capitulation des Allemands, terrassés par des tirailleurs algériens, ce que relate précisément la fiction historique de Bouchareb. L’avancée en résistance décrite par D. Maximin reflète elle aussi avec exactitude l’intrigue du film de Bouchareb. Les trois témoignages artistiques convergent vers l’expression d’une même réalité : le devoir de résister, que la résistance soit réelle (sur le champ de bataille), imaginaire et symbolique (dans le terrain du langage et de l’idéologie).

La revue Tropiques ainsi mène son combat à travers une campagne de dénonciation vigoureusement codée. Suzanne Césaire était chargée d’apporter les articles au service d’information de l’Amiral Robert, qui contrôlait le contenu des articles. Elle demandait du papier à l’imprimerie, et le lieutenant la recevait, acquiesçait dans l’ensemble au sommaire bien présentable qu’elle lui proposait. Il importait donc pour les contributeurs de ne pas trop en dire dans les sommaires, d’où les titres lacunaires de la lettre d’Aimé Césaire à l’évêque de la Brunelière et la « misère d’une poésie » de John Antoine Nau. Le sommaire de l’ensemble des numéros se contente, comme le souligne Maximin, « de brillantes leçons pour classes terminales sur Mallarmé, Péguy, Alain, Maeterlinck, Debussy, Lautréamont, propices à calmer les esprits des élèves frondeurs30, d’exotiques présentations de l’âme africaine31 ou de l’hindouisme32, des contes animaux créoles ou cubains33, de savants inventaires de botanique tropicale et du folklore34 ». Autant de clichés dont les contributeurs n’auront, en réalité, que faire, hormis le désir de transmettre au sujet antillais une réalité plus prégnante et plus essentielle.

La puissance des analyses critiques qu’on peut lire sur Mallarmé ou sur Lautréamont, par exemple, commentées par Aimé Césaire, de même que la reprise habile et créative de la strophe ducassienne des « beau comme » par Lucie Thésée, renouvellent un dire et un faire poétique proprement antillais. La critique de Maximin serait d’ordre phatique, et chose vise à souligner l’importance du détour utilisée par les collaborateurs de la revue. Tropiques est supposée ne pas faire de politique, et ne s’occuper que de folklore. Ses thèmes et ses motifs entrent dans un code enrobé de fleurs de rhétorique en des lieux stratégiques des écrits (le milieu des essais et des poèmes, le plus souvent, sinon la fin des numéros où figurent des notes sur la revue). Ces figures de rhétorique « étaient destinées dans le contexte politique du moment, avec un clin d’œil en direction du lecteur antillais, à exprimer la pensée des écrivants tout en la masquant aux yeux des autorités de Vichy35. » Ménil insiste sur le fait qu’« une absence hante ces textes » : « Pétain et son régime sont dénoncés mais ne sont pas nommés. Ils sont donc présents, mais dans un acte d’écriture qui les expulse systématiquement des textes et laisse leur place vide36. »

Comment ne pas ici songer à la stratégie d’écriture dont se prévaut Montaigne dans ses Essais ? L’humaniste de la Renaissance procède aussi par « allongeails », c’est-à-dire par prolongements narratifs, rejetant dans les marges de ses essais les excès « crotesques » issus de ses propres folies ou rêveries tout droit sortis de son imaginaire. Mais la folie sert aussi d’artifice à Montaigne. À travers elle, l’essayiste veut, sous prétexte de laisser libre cours à son imagination, critique et ébranle en réalité des certitudes en vigueur à la Renaissance37. La primauté de la Raison sur l’émotion et sur l’imagination, l’obsession pour le Centre (comme la citation des Anciens comme modèles) au détriment d’une excentricité qu’il revendiquera en sourdine, pour lui-même). De Montaigne à Tropiques, la ligne du temps est longue, comme celle de l’esclavage, mais il s’agit encore et toujours de devoir résister à un « ordre du discours », pour reprendre la pensée de Foucault, en cachant ses hérésies légères, non plus dans les marges du texte (titres, paratexte, bas de page comme le fait Montaigne), mais dans le corps même de l’écrit. L’audace des collaborateurs consiste à dire et à taire au même moment leur prise de position au centre même de leur texte, sans le moindre ménagement.

Ainsi en est-il de l’ombre, leitmotiv de la revue comme des poèmes de Césaire, qui fait écho à la lumière des idées sur l’art, la philosophie, la psychanalyse, la poésie, véhiculées par la revue. « L’accueil fait à Tropiques ne saurait nous surprendre. Ne croyant pas aux conventions immédiates, nous n’attendions rien des ombres dociles38 », soutient Aristide Maugée. Ici, les ombres pourraient désigner le peuple antillais mort, éteint, défait, après des siècles d’esclavage et de domination. Que le texte d’ouverture du premier volume mette en exergue cette citation de Césaire (« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant », clin d’œil à la « lettre du voyant » de Rimbaud) n’est pas anodine. Une invitation à la lecture « entre les lignes » nous est tendue pour « remplir les blancs et les silences, interpréter les symboles, les ellipses, les antiphrases39 » des textes de la revue. Engels écrivait que la censure oblige de choisir un mode d’expression aussi abstrait que possible. Ne devrions-nous pas ajouter : aussi banal que possible ? Le poème liminaire écrit par Césaire respecte le code en choisissant d’écrire sur le paysage antillais. Césaire y parle bien de soleil, à la strophe 1 : « Les cent purs-sang hennissant du soleil, parmi la stagnation », mais l’on voit bien que le soleil contient sa part d’ombre40, dans l’énoncé « parmi la stagnation » rappelant l’immobilisme des Antilles sous le joug assimilationniste après l’abolition de l’esclavage. La vague d’assimilation s’est répercutée sur la culture, où les auteurs imitaient la Métropole pour se racheter une humanité, croyant ainsi s’éloigner de la soi-disant « barbarie nègre ». Plus tard, dans ce « Fragment » poétique, Césaire y parle de brumes (strophe 2), de fleurs (strophe 3), d’air (strophe 4) puis revient au paysage avec :

Sa lumière
Ses aurores
Ses rivières et ses haies
Ses arcs-en-ciel41.

On croirait lire un poème doudouiste. Il n’en est rien, puisque des métaphores recouvrent et enrobent d’« effets de style et de pensée » les mots cachés, « que la lecture “voyante” et instruite doit pouvoir identifier42 ». Césaire ajoute donc : « À mesure que se mourait toute chose, Je me suis, je me suis élargi – comme le monde – et ma conscience plus large que la mer !43 ». La figure de l’hyperbate (« et ma conscience plus large que la mer ») rappelle le style poétique de St-John Perse, mais une vision poétique nouvelle s’inscrit, qui sera formulée des années plus tard à travers la notion d’antillanité d’Édouard Glissant44 : « J’éclate. Je suis le feu, je suis la mer. Le monde se défait. Mais je suis le monde !45 » Dans les « respirations touffues de vieillards imberbes46 », ne faudrait-il pas lire l’oppression des hommes ? Et que dire de la question rhétorique : « Mais comment ne pas bénir, telle que ne l’ont point rêvée mes logiques, dure, à contrefil lézardant leur pouac,… la gerce lucide des déraisons ? ». Le poète ne semble-t-il pas s’en prendre à la « raison » occidentale ? S’immiscerait donc ici une critique de l’ethnocentrisme européen, voire même de l’universalisme, conscient et inconscient, de la Ratio occidentale sur les autres cultures qui ne sont pas faites à son image. Le poète priorise une hérésie toute ducassienne qu’est le contre-discours parodique pour insuffler son message dans une énonciation métaphorique abstraite.

Il faut donc en finir, pour les contributeurs de la revue, avec une imitation et une domination collectives, même en littérature, science de l’imaginaire, pour que celle-ci puisse s’auto- féconder dans une écriture vraie, plus authentiquement antillaise : « Et j’entends l’eau qui monte, la nouvelle, l’intouchée, l’éternelle, vers l’air renouvelé » écrit le poète, Aimé Césaire. L’authenticité ne se trouve pas encore dans l’idée de nation, comme le suggérera le roman de Glissant La lézarde, mais dans une vision universelle des droits de l’homme.

Les mots tus et dits de Tropiques se décodent donc plus aisément qu’il n’y parait, une fois qu’on en saisit la dynamique interne des deux tomes. Les mots se défont alors de leur parure, dénudant la matière ampoulée des récits pour laisser entrevoir (rappelons-nous la « Lettre du voyant » de Rimbaud) une clarté neuve, une force vive, et corrosive de la critique, de l’humour et de l’ironie. Des mots sont là pour signifier qu’un sous-langage se met en branle au sein même du langage. Comment se sortir de ce magma de surimpositions ? Les « indices-mémoriels » que sont la mer, les volcans, les jarrets, la sueur, élevés au rang de topoï de la littérature antillaise, permettent d’entreprendre ce décodage de lecture. Ils narrent bien chacune des étapes de l’esclavage, du bateau négrier (« la mer humant la paix sacrificielle où s’enchevêtrent nos râles47 ») au labeur des plantations (« entendez-vous parmi le vétiver le cri fort de la sueur ?48 ») ; les mots du poète racontent toute l’épopée esclavagiste, de l’insurrection des esclaves (« Les volcans tirent à bout portant les villes par terre, dans un grand bris d’idoles49 »), en passant par les articles du Code noir (« La grisaille suinte à mes yeux, alourdit mes jarrets50 »), et le génocide de millions d’hommes déportés aux Antilles (« La route, Oh ! La route par les doigts et les paumes de la Mort51 »).

Plus discrètement que la prosopopée de la Mort « fauchant à larges andains52 », la ruse du poète consiste à jouer sur l’interversion de lettres trompant la vigilance du censeur. Ainsi de la fleur qui devient :

Une flueur de cadmium, avec, géantes élevures
expalmées de céruse, de blanches mèches
de tourmente

Cette « Flueur » vient dénoncer, comme dans un jeu surréaliste, la terreur revêtue d’une blancheur faussement innocente :

Essentiel paysage !
Taillés à même la lumière, de fulgurants nopals,
Des aurores poussantes, d’inouies blanchoiements53.

Comme le suggérait Léon Gontran Damas dans ses poèmes « Blanchi », « Nuit Blanche » et « Solde », où sont les Noirs dans ce paysage ? À Césaire de répondre, après Damas qui s’exclamait : « Rendez-les moi, mes poupées noires54 », que « Le ciel baille d’absence noire !55 », « ô ardentes lactescences !56 ». Mais ce paysage blanc, qui encerclait aussi la mort de Toussaint Louverture dans les geôles du Jura français enneigé57, est faussement immaculé, car il s’avère ici aussi teinté de rouge assimilable au sang : « Qui se perd et se déchire et se noie dans les ondes rougies du Siloé ?58 »

Conclusion

Tropiques contient des « pépites de vérité59 » doublées d’une grande poéticité des images. Maximin affirme avec raison que la revue doit être considérée comme « la plus importante revue littéraire des Antilles, malgré sa diffusion et sa durée limitée par les circonstances60 ». Elle se situe dans la mouvance d’autres productions antillaises d’importance qui désiraient aussi faire entendre une parole neuve sur la civilisation noire dans le monde. Mais elle se distingue de la Revue du monde noir par sa verve critique et sa maturité littéraire.

Comme la Revue du monde noir, fondée par les sœurs Nardal de 1930 à 1932, Tropiques constitue un recueil consistant de textes divers sur la culture, la politique, la littérature, la sociologie et les arts. Mais contrairement à son aînée, elle ne peut plus être jugée rétrospectivement assimilationniste et exotique par les membres d’une autre revue beaucoup plus engagée contre l’aristocratie blanche, Légitime Défense, fondée en 1927 par de jeunes martiniquais de 23 ans (dont René Ménil, Étienne Léro, Jules-Marcel Monnerot, présents aussi dans la Revue du monde noir). À croire que la révolte contre l’exploitation d’un prolétariat noir et contre le racisme s’étiole, au fil du temps, pour laisser place à des considérations plus artistiques. Signe que le monde s’humanise malgré tout, et qu’il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie, comme le disait Césaire à la fin de Cahier d’un retour au pays natal. Tropiques affirme ses idées subversives de manière plus subtile que Légitime Défense dont l’attaque était frontale et lui valut une censure immédiate aussitôt après sa publication. Rappelons-en brièvement les mots de la préface : « Parmi les immondes conventions bourgeoises, nous abominons très particulièrement l’hypocrisie humanitaire, cette émanation puante de la pourriture chrétienne. Nous haïssons la pitié. Nous nous foutons des sentiments. »

Une parenté plus grande se fait ainsi sentir, selon nous, avec L’Étudiant noir, fondée en 1937 et ayant pour collaborateur Aristide Maugée, Aimé Césaire, L.-S. Senghor, Paulette Nardal, Gilbert Gratiant, Léon Gontran Damas (qui en fut le secrétaire de rédaction) et avec le recueil Pigments de L.-G. Damas61, publié la même année à compte d’auteur, avec le secours de ses amis Senghor et Césaire. Tous réfléchissent, avec audace à la question nègre, autrefois développée dans la revue La dépêche africaine62.

En somme, l’apport singulier de Tropiques par rapport aux revues qui l’ont précédée et l’ont fait naître, consiste à taire pour mieux dire une œuvre littéraire, poétique et critique, au lieu de mettre l’accent comme autrefois sur les revendications politico-sociales explicites. La littérature antillaise naît, par conséquent, dans un champ intertextuel où les mêmes collaborateurs et secrétaire de rédaction, d’une revue à l’autre, mènent une lutte qui se transforme au gré des vicissitudes du champ politique, social, culturel et artistique. Mais un même marronnage intellectuel les meut et les unit autour de l’importance de promouvoir ce droit fondamental à l’écoute et au respect de la dignité humaine et de la parole pour tous.

1 Souligné dans le texte.

2 A. Césaire, (entretien avec Jc. Leiner, Tropiques, vol. 1, paris, Jean-Michel Place, [1978], p. IX.

3 Les textes les plus audacieux de la revue sont sans doute celui d’Étiemble, « L’idéologie de Vichy contre la pensée française » suivi de la « lettre

4 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », dans Le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945), édition établie par Daniel

5 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », art. cit., p. 9.

6 Lylian Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala, 2001, p. 174.

7 René Ménil, « Pour une lecture critique deTropiques », Tropiques, Tome 1, XXV.

8 A. Jean-Philippe qui publie une « réflexion sur quelques phénomènes de mimétisme ».

9 Suzanne Césaire, « Misère d’une poésie », Tropiques n° 4, Janvier 1942, p. 48-50. Relayé dans les « Notes, livres, documents », cet essai a pour

10 Voir Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1959.

11 « Se taire ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore. Si donc un écrivain a choisi de se taire sur un aspect quelconque

12 Ibid., p. 106.

13 Ibid., p. 107.

14 Ibid., p. 109.

15 Ibid., p. 107.

16 Dixit A. Césaire, entretien avec jacqueline Leiner, Tropiques, vol. 1, p. IX.

17 Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil, 1987. Pour le théoricien, les seuils des textes comme le paratexte (titres, pages liminaires, table des

18 Le leurre est une « sorte de dévoiement délibéré de la vérité ». Roland Barthes, Le plaisir du texte, op. cit., p. 81-82.

19 Franck Laurencine, « Faune et flore de l’inconscient. Étude de textes automatiques : le « Poisson soluble » d’André Breton », Tropiques, n° 8-9

20 Le détour dont parle Édouard Glissant dans Le discours antillais, Paris, Seuil, 1981.

21 Aristide Maugée, « Revue des revues – Correspondances », dans Tropiques, nos 6-7, février 1943, p. 59 (59-64).

22 Suzanne Césaire, « Le surréalisme et nous », dans Tropiques, nos 8-9, octobre 1943, p. 17.

23 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.

24 Olga Hel-Bongo, Roman francophone et essai. Mudimbe, Chamoiseau, Khatibi, Paris, Honoré Champion, 2019. Justin Bisanswa affirme également ceci à

25 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », dans Le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945), édition établie par Daniel

26 Aimé Césaire, « Présentation », Tropiques, n° 1, Avril 1941, p. 5. Nous soulignons.

27 Rachid Bouchareb, Indigènes. L’aventure véridique des héros qui ont changé le cours de l’histoire, Alliance Atlantis Vivafilm, 2007.

28 Daniel Maximin souligne.

29 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », op. cit., p. 10. Maximin souligne.

30 Voir Georgette Anderson, « Mallarmé et Debussy. L’après-midi d’un Faune de Mallarmé et le prélude de Debussy », Tropiques n° 1, Avril 1941, p. 

31 Suzanne Césaire, « Malaise d’une civilisation », Tropiques n° 5, op. cit., p. 43-49 » et Léo Frobénius, « Que signifie pour nous l’Afrique ? »

32 J. Chambon, « Note sur la pratique de l’hindouisme », Tropiques n° 2, Juillet 194, p. 66-71.

33 Lafcadio Hearn, « Conte colibri », Tropiques n° 4, Janvier 1942, p. 13-19 ; Georges Gratiant, « Contes créoles », Ibid., p. 21-28 ; Pierre Mabille

34 René Ménil, « Introduction au folklore martiniquais », Tropiques n° 4, op. cit., p. 7-11.

35 René Ménil, « Pour une lecture critique de Tropiques », Tome I, XXV.

36 Id.

37 Olga Hel-Bongo, « Nos songes valent mieux que nos discours. La rêverie dans les Essais de Montaigne », Saarbrück, Éditions Universitaires

38 Aristide Maugée, « Revue des revues – Correspondances », dans Tropiques, nos 6-7, op. cit., p. 59.

39 René Ménil, « Pour une lecture critique de Tropiques », op. cit., p. XXV.

40 Lire Justin Bisanswa, « Aimé Césaire entre métaphore et oxymore. La boue et l’or », Présence Africaine n° 178, 2008, p. 158-176.

41 Le poème de Césaire est entièrement en italique.

42 René Ménil, « Pour une lecture critique de Tropiques », op. cit., p. XXV.

43 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », dans Tropiques, Tome I, p. 20. Tout le poème est écrit en italique.

44 Édouard Glissant, La Lézarde : roman, Paris, Seuil, 1984, [1958] ; Le discours antillais, Paris, Seuil, 1981.

45 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », op. cit., 20.

46 Ibid., p. 10.

47 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », op. cit., p. 12.

48 Ibid., p. 14.

49 Ibid., p. 13.

50 Ibid., p. 14.

51 Id.

52 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit, p.

53 Ibid., p. 11. Pour une explication du lexique rare de la poésie d’Aimé Césaire, lire Papa Samba Diop, La poésie d’Aimé Césaire. Propositions de

54 Léon Gontran Damas, Pigments suivi de Névralgie, Paris, Présence africaine, 1972 [1937].

55 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », op. cit., p. 12.

56 Ibid., p. 11.

57 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit.

58 Id.

59 J’emprunte l’expression à Virginia Woolf dans Une chambre à soi, Paris, Gonthier, 1965.

60 René Ménil, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », dans Le grand camouflage, op. cit., p. 7-8.

61 « Tout homme ayant du sang africain dans les veines ne saurait jamais trop faire, dans le but de réhabiliter le nom de nègre, auquel l’esclavage a

62 Buata Malela, Les écrivains afro-antillais à Paris (1920-1960) : stratégies et postures identitaires, Paris, Karthala, 2008, p. 128.

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1 Souligné dans le texte.

2 A. Césaire, (entretien avec Jc. Leiner, Tropiques, vol. 1, paris, Jean-Michel Place, [1978], p. IX.

3 Les textes les plus audacieux de la revue sont sans doute celui d’Étiemble, « L’idéologie de Vichy contre la pensée française » suivi de la « lettre » de Césaire adressée à Monseigneur Varin de la Brunelière, Évêque de Saint-Pierre et de Fort-de-France » Césaire commence par défendre son ami Étiemble, selon une stratégie de « retard » et de camouflage du vrai message qu’il veut transmettre : la compromission de l’Église dans l’esclavage. Il en sera question dans l’article. Voir Tropiques, n° 11, Mai 1944, p. 95-116.

4 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », dans Le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945), édition établie par Daniel Maximin, Paris, Seuil, 2009, p. 7-23.

5 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », art. cit., p. 9.

6 Lylian Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala, 2001, p. 174.

7 René Ménil, « Pour une lecture critique de Tropiques », Tropiques, Tome 1, XXV.

8 A. Jean-Philippe qui publie une « réflexion sur quelques phénomènes de mimétisme ».

9 Suzanne Césaire, « Misère d’une poésie », Tropiques n° 4, Janvier 1942, p. 48-50. Relayé dans les « Notes, livres, documents », cet essai a pour sous-titre « John-Antoine Nau », cible de l’ironie de la jeune essayiste. Suzanne Césaire se moque de la description exotique du morne du poète John-Antoine Nau :
« Et il évoque les mornes :
… O les rires blancs des mornes
En la flagrante nuit des végétations,
La houle molle des cocotiers sur les accores, –
La rythmique floraison
Dans la brise, – nuit des madras multicolores
Sur les tiges des beaux corps balancés ! » (p.49-50).
Mais le ‘merveilleux’ du morne ? Son aura maléfique ? Sa dure promesse ? La dynamite du morne ? Au lieu de cela, des pâmoisons, des nuances, du style, des mots, de l’âme, du bleu, des ors, du rose. C’est gentil. C’est léché. De la littérature ? Oui. Littérature de hamac. Littérature de sucre et de vanille. Tourisme littéraire. Guide bleu et C.G.T. Poésie, non pas.
Et je parle de Nau ! Et je ne dis rien d’un Leconte de (sic) Lisle ! d’un José Maria de Hérédia ! d’un Francis Jammes. Les professeurs coloniaux continuent à trouver ça très bien. Pauvres nigauds !
[…]
Allons, la vraie poésie est ailleurs. Loin des rimes, des complaintes, des alizés, des perroquets. Bambous, nous décrétons la mort de la littérature doudou. Et zut à l’hibiscus, à la frangipane, aux bougainvilliers.
La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas » (Ibid., p. 50).

10 Voir Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1959.

11 « Se taire ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore. Si donc un écrivain a choisi de se taire sur un aspect quelconque du monde, ou selon une locution qui dit bien ce qu’elle veut dire : de le passer sous silence, on est en droit de lui poser la question : pourquoi as-tu parlé de ceci plutôt que de cela et – puisque tu parles pour changer – pourquoi veux-tu changer ceci plutôt que cela ? ». Cette phrase nous paraît essentielle pour une lecture féconde de Tropiques. Voir Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature, Paris, Seuil, 1948, p. 30.

12 Ibid., p. 106.

13 Ibid., p. 107.

14 Ibid., p. 109.

15 Ibid., p. 107.

16 Dixit A. Césaire, entretien avec jacqueline Leiner, Tropiques, vol. 1, p. IX.

17 Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil, 1987. Pour le théoricien, les seuils des textes comme le paratexte (titres, pages liminaires, table des matières, épigraphes) sont les lieux où souvent, les auteurs communiquent au lecteur une intentionnalité discursive.

18 Le leurre est une « sorte de dévoiement délibéré de la vérité ». Roland Barthes, Le plaisir du texte, op. cit., p. 81-82.

19 Franck Laurencine, « Faune et flore de l’inconscient. Étude de textes automatiques : le « Poisson soluble » d’André Breton », Tropiques, n° 8-9, octobre 1943, p. 33-39. L’essai de critique littéraire suit la même logique que la diatribe de Césaire contre l’évêque de la Brunelière. Par une stratégie d’amorce, le titre parle de faune et de flore ; mais le complément de nom ajouté, « de l’inconscient », introduit un soupçon sur la substance de l’énoncé à venir. De fait, l’auteur y parle d’abolition de façon récurrente. Mais d’« abolition de l’espace, d’« abolition du temps » et non d’abolition de l’esclavage, mot auto-censuré, mais présent en filigrane dans la lecture. Le leurre est présent sur le plan énonciatif car, quelques lignes plus bas, il est fait bien plus directement allusion à l’esclavage :
« J’entends du cachot de l’inconscient monter l’éprouvant cri de l’homme.
J’entends pousser du plus profond du moi, le cri qui fut trop longtemps le cri méconnu, le cri bafoué, le cri séquestré. Parmi le grand vent du ciel en délire, j’entends le cri fervent, la convulsive protestation. » (Ibid., p. 34). Franck Laurencine tresse ici véritablement les trois motifs annoncés dans le titre (faune, flore et inconscient) qui se contaminent l’un l’autre en accentuant et en gommant tout à la fois leur force corrosive. C’est ainsi que les germes subversifs de la revue se disent puis s’estompent, enlevant au censeur toute possibilité de flagrant délit qui légitimerait une censure immédiate. L’effet d’annihilation des énoncés mène à ce que Barthes nomme un « blocage (constat d’insolubilité) ». Roland Barthes (Le plaisir du texte, op. cit., p. 81-82. Barthes souligne).

20 Le détour dont parle Édouard Glissant dans Le discours antillais, Paris, Seuil, 1981.

21 Aristide Maugée, « Revue des revues – Correspondances », dans Tropiques, nos 6-7, février 1943, p. 59 (59-64).

22 Suzanne Césaire, « Le surréalisme et nous », dans Tropiques, nos 8-9, octobre 1943, p. 17.

23 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.

24 Olga Hel-Bongo, Roman francophone et essai. Mudimbe, Chamoiseau, Khatibi, Paris, Honoré Champion, 2019. Justin Bisanswa affirme également ceci à propos des textes africains de la modernité : « Œuvres de réflexion et de reflets, ils [les textes contemporains] s’inscrivent dans l’histoire africaine comme des textes atypiques dont le principal mérite est d’avoir ajusté une réflexion sur ce que nous sommes au cœur d’une métafiction ». Justin Bisanswa, Roman africain contemporain. Fictions sur la fiction de la modernité et du réalisme, Paris, Honoré Champion, 2009, p. 14.

25 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », dans Le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945), édition établie par Daniel Maximin, Paris, Seuil, 2009, p. 9.

26 Aimé Césaire, « Présentation », Tropiques, n° 1, Avril 1941, p. 5. Nous soulignons.

27 Rachid Bouchareb, Indigènes. L’aventure véridique des héros qui ont changé le cours de l’histoire, Alliance Atlantis Vivafilm, 2007.

28 Daniel Maximin souligne.

29 Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », op. cit., p. 10. Maximin souligne.

30 Voir Georgette Anderson, « Mallarmé et Debussy. L’après-midi d’un Faune de Mallarmé et le prélude de Debussy », Tropiques n° 1, Avril 1941, p. 67-74 et « Maeterlinck et le merveilleux », Tropiques n° 3, Octobre 1941, p. 45-50 ;
Aimé Césaire, « Vues sur Mallarmé », dans Tropiques, n° 5, Avril 1942, p. 53-55 et « Isidore Ducasse, comte de Lautréamont », Tropiques, nos 6-7, Février 1943, p. 10-21.
Suzanne Césaire, « André Breton, poète », Tropiques, n° 5, op. cit., p. 31-37 ;
Lucie Thésée, « Beau comme… », Tropiques n° 5, op. cit., p. 31-32 ;

31 Suzanne Césaire, « Malaise d’une civilisation », Tropiques n° 5, op. cit., p. 43-49 » et Léo Frobénius, « Que signifie pour nous l’Afrique ? », Ibid., p. 62-70.

32 J. Chambon, « Note sur la pratique de l’hindouisme », Tropiques n° 2, Juillet 194, p. 66-71.

33 Lafcadio Hearn, « Conte colibri », Tropiques n° 4, Janvier 1942, p. 13-19 ; Georges Gratiant, « Contes créoles », Ibid., p. 21-28 ; Pierre Mabille, « Le royaume du merveilleux », Ibid., p. 39-43.

34 René Ménil, « Introduction au folklore martiniquais », Tropiques n° 4, op. cit., p. 7-11.

35 René Ménil, « Pour une lecture critique de Tropiques », Tome I, XXV.

36 Id.

37 Olga Hel-Bongo, « Nos songes valent mieux que nos discours. La rêverie dans les Essais de Montaigne », Saarbrück, Éditions Universitaires Européennes, 2010.

38 Aristide Maugée, « Revue des revues – Correspondances », dans Tropiques, nos 6-7, op. cit., p. 59.

39 René Ménil, « Pour une lecture critique de Tropiques », op. cit., p. XXV.

40 Lire Justin Bisanswa, « Aimé Césaire entre métaphore et oxymore. La boue et l’or », Présence Africaine n° 178, 2008, p. 158-176.

41 Le poème de Césaire est entièrement en italique.

42 René Ménil, « Pour une lecture critique de Tropiques », op. cit., p. XXV.

43 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », dans Tropiques, Tome I, p. 20. Tout le poème est écrit en italique.

44 Édouard Glissant, La Lézarde : roman, Paris, Seuil, 1984, [1958] ; Le discours antillais, Paris, Seuil, 1981.

45 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », op. cit., 20.

46 Ibid., p. 10.

47 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », op. cit., p. 12.

48 Ibid., p. 14.

49 Ibid., p. 13.

50 Ibid., p. 14.

51 Id.

52 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit, p.

53 Ibid., p. 11. Pour une explication du lexique rare de la poésie d’Aimé Césaire, lire Papa Samba Diop, La poésie d’Aimé Césaire. Propositions de lecture. Accompagnés d’un lexique de l’œuvre, Paris, Honoré Champion, 2010.

54 Léon Gontran Damas, Pigments suivi de Névralgie, Paris, Présence africaine, 1972 [1937].

55 Aimé Césaire, « Fragment d’un poème », op. cit., p. 12.

56 Ibid., p. 11.

57 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit.

58 Id.

59 J’emprunte l’expression à Virginia Woolf dans Une chambre à soi, Paris, Gonthier, 1965.

60 René Ménil, « Suzanne Césaire, fontaine solaire », dans Le grand camouflage, op. cit., p. 7-8.

61 « Tout homme ayant du sang africain dans les veines ne saurait jamais trop faire, dans le but de réhabiliter le nom de nègre, auquel l’esclavage a imprimé un caractère de déchéance » (Victor Schœlcher, Esclavage et civilisation, Paris, PUF, 1948, p. 97).
« Le jour où mulâtres et mulâtresses se diront nègres et négresses, verra bientôt disparaître une distinction contraire aux lois de la fraternité » (id.).
Léon-Gontran Damas, Pigments-Névralgies, Paris, Présence Africaine, 1972.

62 Buata Malela, Les écrivains afro-antillais à Paris (1920-1960) : stratégies et postures identitaires, Paris, Karthala, 2008, p. 128.

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