Considérations générales sur les environnements biophysiques et les hommes dans les Antilles françaises : les principaux déterminismes des paysages

Philippe Joseph

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Philippe Joseph, « Considérations générales sur les environnements biophysiques et les hommes dans les Antilles françaises : les principaux déterminismes des paysages », Archipélies [Online], 3-4 | 2012, Online since 15 December 2012, connection on 20 April 2024. URL : https://www.archipelies.org/1682

Du fait de leur position géographique, de leur histoire et de leur appartenance à la France et plus récemment à l’Europe, la Martinique et la Guadeloupe s’érigent au sein des Petites Antilles en mondes singuliers. Malgré de fortes similarités écologiques, historiques, ethniques et culturelles (créoles) avec les autres îles de l’archipel (anglaises et néerlandaises), des différences notables existent tant du point de vue économique que de l’aménagement de l’espace. Des conséquences sur l’environnement biophysique résultent de ce phénomène et sont inégales. La Martinique et la Guadeloupe, à l’interface des deux Amériques, surpeuplées et exposées aux risques telluriques, climatiques et écologiques, bénéficient d’une large panoplie de lois et de financements relatifs aux stratégies environnementales, nationales et européennes. Les responsabilités politiques et les compétences gestionnaires sont effectives à tous les échelons sociétaux. Néanmoins, les nécessités du développement accentuent l’anthropisation. Cette dernière réduit la capacité de résilience des écosystèmes et potentialise les impacts des aléas naturels et écologiques. Les risques de toute nature qui en résultent entravent le développement économique. Comment concilier développement et préservation des environnements dans des territoires exigus, biologiquement riches, fortement peuplés et exposés aux risques multiples (naturels et anthropiques) ?

Because of their geographic location, of their history and their belonging to France and more recently to Europe, Martinique and Guadeloupe set themselves up as singular worlds among the Lesser Antilles. Despite of strong ecological, historical, ethnical and cultural similarities (Creoles) with the other islands of the archipelago (English and Dutch), there are great differences as far as economic point of view or spatial planning are concerned. Some repercussions on the biophysical environment result from this phenomenon and are unequal. Martinique and Guadeloupe, located at the interface of the two Americas, overpopulated and exposed to seismic, climatic and ecological risks, derive benefits from a large range of laws and grants related to national and European environmental strategies. Political responsibilities and managerial skills are effective at every societal level. Nevertheless, the needs for development emphasize anthropization. The latter reduces the resilience capacity of the ecosystems and « potentiates » the impacts of natural and ecological risks. The various kinds of risks resulting from this situation hamper economic development. How to conciliate development and environmental protection in exiguous territories that are biologically rich, overcrowded and exposed to numerous risks (natural and anthropic)?

Introduction

Dans les îles françaises d’Amérique, les ressources écosystémiques marines et terrestres furent, pour la survie des premiers occupants – les Amérindiens –, des éléments essentiels. Les ressources écosystémiques floristiques et faunistiques se subdivisaient en plusieurs familles : les médicinales, les tinctoriales, les alimentaires, les fruitières et celles qui étaient propres aux pratiques magico-rituelles. À l’époque, l’utilisation des végétaux relevait essentiellement de la cueillette et s’inscrivait dans des rapports symbiotiques peu dommageables pour les formations sylvestres. Au terme de leur évolution, ces dernières étaient parvenues à un haut degré de complexité : elles furent climaciques et homéostatiques (Joseph, 1997).

Au xviie siècle, la prise de possession de ces îles entraîna rapidement la régression des sylves précolombiennes. L’économie liée aux cultures spéculatives, encore appelée système des habitations, correspondit à une agriculture extensive qui consomma d’importantes surfaces sylvatiques. À la moitié du xviiie siècle, toutes les terres cultivables étaient occupées par des plantations, et plus marginalement, par des jardins destinés à la production de vivres. Corrélativement, la forêt originelle avait fortement régressé, jusqu’à « s’insulariser ». En effet, une végétation constituée principalement de communautés arbustives, herbacées ou mixtes (herbacées/arbustives) et présylvatiques s’était substituée aux manteaux sylvestres climaciques antécoloniaux.

La baisse de complexité écosystémique qui s’ensuivit eut comme principale conséquence l’accentuation de l’érosion des sols due à une diminution de leur protection mécanique et l’assèchement de certains cours d’eau des zones à climat sec. À l’époque précolombienne, ces derniers étaient permanents et leur alimentation en eau dépendait en partie des précipitations induites par le couvert forestier climacique.

Au cours de la colonisation, l’occupation du sol et l’aménagement de l’espace ont intéressé chronologiquement les surfaces planes destinées aux cultures spéculatives, les flancs des collines où les petits colons cultivaient les plantes vivrières, et leurs sommets qui furent occupés par les esclaves libérés en 1848. Les agrosystèmes étaient constitués de plantes exogènes ou allochtones telles que le Cacao, le Café et la Canne à sucre. Dès la fin du xviiie siècle, les parties inférieures et moyennes des massifs montagneux étaient humanisées. Néanmoins, la plupart des activités vitales et des centres de décision se situaient sur le littoral. C’est à partir des hameaux d’autrefois, basés essentiellement sur des activités agricoles (et, dans une moindre mesure, halieutiques), que se sont constitués les bourgs puis les villes d’aujourd’hui.

1. Contexte biophysique : les environnements insulaires

1. 1. Les principales contraintes physiques et climatiques

Les Petites Antilles françaises appartiennent aux arcs ancien et récent issus d'une subduction intraocéanique (Figure 1). La mise en place des édifices géologiques est liée à des phénomènes géodynamiques propres à chaque île. Il en résulte une diversité topographique notable qui participe à la grande hétérogénéité des biotopes. Le climat général quasi identique en tout point de l'espace caraïbe est modifié de façon spécifique par les différents reliefs insulaires. Au sein de chaque « système-île », la variation spatiale des principaux facteurs est spécifique : pluviosité, température, évapotranspiration, nébulosité, insolation, humidité, vent. Toutes les composantes de cet archipel peuvent être assimilées à des tissus de contraintes factorielles singuliers dans lesquels la pluviosité est un paramètre prédominant. Hormis les îles basses (Grande-Terre, Marie-Galante, la Désirade, Saint-Barthélemy) et peu élevées (les Saintes, les îlots – encore appelés « îlets » – de la Martinique et de la Guadeloupe), les précipitations sont essentiellement orographiques. Les différences de versant sont significatives et sont dues aux vents d’est dominants (les alizés) pourvoyeurs de masses d’air humide : notamment pendant l'hivernage (saison des pluies). L’étagement bioclimatique, et par conséquent écosystémique, est conditionné par le gradient pluviométrique altitudinal (Figure 2).

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Dans les îles montagneuses, les bioclimats, quelle que soit leur importance spatiale, sont au nombre de trois. Des marges littorales aux sommets, on trouve globalement le bioclimat sec, le bioclimat moyennement humide et le bioclimat humide auxquels correspondent respectivement les étages végétaux inférieur, moyen et supérieur. Ces bioclimats influencent aussi la pédogenèse qui produit ainsi des sols aux caractères physico-chimiques multiples (structure, texture, composition chimique). Ces systèmes édaphiques résultant d'une interaction évolutive permanente avec la végétation sont très significatifs des conditions écoclimatiques. D’une île à l’autre, la structure des précipitations, de la température, de la nébulosité, de l'évaporation et du vent varie de façon significative et crée des disparités écologiques plus ou moins accentuées. La principale conséquence est l'inégalité spatiale des types de végétation. La Martinique et la Basse-Terre de Guadeloupe sont deux îles montagneuses. Pourtant, l’extension spatiale des ensembles forestiers est différente. Elles ne sont donc pas identiques, et les barres constituées par leurs plus hauts massifs, faisant obstacle aux vents alizés, ne présentent pas de similitudes. Entre le littoral et les sommets, de nombreux massifs moyennement élevés confèrent aux gradients écoclimatiques une structure complexe (Figure 2).

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À l’instar des autres facteurs mésologiques, les aléas climatiques et telluriques d’occurrence inégale participent à la structuration des biotopes et des biocénoses. Leurs effets peuvent être dévastateurs et causer d’importants dégâts aux biens et aux personnes. Aujourd’hui, bien que les spécialistes prévoient un épisode cataclysmal, les séismes qui sont régulièrement enregistrés sont de faible intensité. Quant à l’activité volcanique, elle est effective pour les îles françaises. La Soufrière de la Basse-Terre de Guadeloupe et la Montagne Pelée font l’objet d’une surveillance scientifique permanente. Le maillage d’appareils sismologiques et les analyses géochimiques permettent de comprendre leur volcanisme actuel et de prévoir leurs futures phases éruptives.

D’une façon générale, les perturbations climatiques sont les phénomènes les plus récurrents et constituent des risques saisonniers. Par exemple, le cyclone Hugo (1989) fut catastrophique pour la Guadeloupe et engendra un tel désordre écologique et socioéconomique, et une telle blessure mentale, que ses effets peuvent y être encore observés. Tout récemment, la houle induite par l’ouragan Lenny (2000) fut dévastatrice sur le littoral ouest de la Basse-Terre de la Guadeloupe et de la Martinique. Une bonne partie de l’habitat, des infrastructures économiques et des écosystèmes côtiers anthropisés a subi des dommages souvent irréversibles. Au total, les aléas naturels conditionnent les dynamiques sociétales et biophysiques. En conséquence, ils s’érigent en risques majeurs, notamment pour la diversité des formes de vie animale et végétale.

1. 2. Les grands traits de la flore et de la faune terrestre et marine

1.2. 1. La végétation originelle

La Caraïbe appartient à l'empire floral néotropical et ses entités géographiques constitutives présentent de fortes similitudes taxonomiques, notamment au niveau des familles floristiques. La végétation des îles françaises comme celle des Petites Antilles sont assimilables à un ensemble de tapis végétaux déterminés par des conditions bioclimatiques et spécifiés par des cortèges floristiques stricts. Ces îles volcaniques montagneuses accueillent tous les couverts végétaux observables dans les Petites Antilles, et cela, quels que puissent être leur stade d'évolution et leur extension spatiale. À grande échelle, il y a une certaine correspondance entre les limites spatiales des bioclimats et celles des principaux types sylvatiques potentiels. Les données sur la végétation et sur les pratiques humaines de l'époque précolombienne (Joseph, 1997) permettent d'affirmer irréfutablement que les couverts végétaux étaient purement forestiers et d'une complexité élevée. Il est fort plausible qu'à cette période préhistorique et malgré la présence des « hommes premiers » (les Caraïbes), les formations sylvestres en majorité se trouvaient au terme de leur évolution : au stade terminal ou encore climacique (Fiard, 1994). Les Petites Antilles furent un centre de spéciation notable, d’où la présence de nombreuses espèces végétales endémiques. La Martinique est l’île la plus éloignée des foyers de dispersion (Grandes Antilles et Amérique tropicale) et se singularise par un endémisme un peu plus accentué.

Schématiquement, aux bioclimats sec, moyennement humide et humide se distribuant du littoral aux sommets, correspondent les types forestiers potentiels suivants (UNESCO, 1973) : sempervirent saisonnier tropical d'horizon inférieur et de faciès xérique (forêt xérophile), sempervirent saisonnier tropical type (forêt mésophile), ombrophile submontagnard tropical (forêt hygrophile) et ombrophile montagnard tropical (forêt hygrophile de montagne). À ces types forestiers originels sont associées des collections d'espèces végétales qui ne sont pas nécessairement identiques d'une île à l'autre (Figure 3). L'ensemble forme le fonds d'espèces floristiques des Petites Antilles ou potentiel floristique global. S'adjoignent aux types forestiers précédents ceux qui sont dus à la présence de zones de transition entre les étages inférieur et moyen ou encore entre les étages moyen et supérieur. Dans cette catégorie, on trouve (Fiard, 1994 ; Joseph, 1997 et 1998a) :

- la forêt ombro-sempervirente saisonnière tropicale (forêt hygromésophile) se développant à l'interface ou à l'intersection des forêts ombrophile montagnarde et sempervirente saisonnière

- la forme intermédiaire ombro-ombrophile submontagnarde se situant dans l'étage supérieur entre les sylves ombrophile montagnarde et ombrophile submontagnarde colonise une mince frange altitudinale (Figure 3).

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En dépit de leur analogie physionomique et fonctionnelle, les groupements forestiers potentiels de la Martinique et de la Guadeloupe ne peuvent théoriquement pas être identiques. En effet, à l'intérieur d'un même étage végétal, l'hétérogénéité naturelle des biotopes conduit à des prépondérances floristiques très variables. Par des mécanismes de régulation, les groupements forestiers précolombiens diminuaient cette hétérogénéité. À la préhistoire des Antilles françaises, les étages végétaux supposés climaciques se résumaient à un assemblage de communautés d'âge équivalent, néanmoins distinctes tant au niveau floristique, physionomique et architectural que structural. À cette époque, malgré leurs différences taxonomiques, les espèces végétales étaient les plus spécialisées des potentiels floristiques. Bien avant les grands défrichements, la biodiversité végétale, de l'espèce à l'écosystème, donc au paysage, fut hautement significative.

Les mangroves maritime et palustre sont des sylves d’interface en zone humide qui fixent les sédiments terrigènes et abritent une grande variété d’espèces d’invertébrés (crustacés, insectes). La mangrove maritime se développe en périphérie des baies ou des anses protégées et est le lieu de reproduction de nombreux poissons et oiseaux. Elle est constituée d’un front pionnier purement maritime à Rhizophora mangle et d’une arrière-mangrove à Laguncularia racemosa, Avicenia germinans et Conocarpus erecta, inondée pendant la saison des pluies (environ six mois). De cette formation à la terre ferme, on peut observer la mangrove palustre composée essentiellement du Mangle médaille (Ptérocarpus officinalis).

1. 2. 2. L'état actuel des écosystèmes végétaux : résultat d’une évolution dictée par l’énergie anthropique

Les diverses entités physionomiques observables aujourd'hui dans le paysage ne sont que des formes de régression ou de secondarisation des sylves originelles (Joseph et al., 2003, Figure 4). Leur degré d'organisation est variable et dépend de l'histoire anthropique de chaque site. Contrairement à la végétation de l'époque amérindienne, celle du présent est constituée d'arbustes, d'arbrisseaux, d'herbacées et auxiliairement d'espèces arborées. L'anthropisation de ces îles ne fut pas et n'est toujours pas identique en intensité et en fréquence. Effectivement, jadis dans ces sociétés de plantation, les domaines agricoles différaient tant au niveau des plantes utilisées que des volumes de production. S'ajoutaient aux cultures extensives, les prélèvements de matériels ligneux pour le commerce des bois précieux, mais également pour les activités domestiques et industrielles, tels l'énergie, la menuiserie, l'ébénisterie, la construction et les chemins de fer permettant le transport des cannes à sucre des champs aux usines. L'exploitation des bois précieux destinés à l'exportation fut aussi inégale d'une île à l'autre : parmi les essences utilisées, on peut citer le Balata, l’Acomat franc, le Bois pin, le Bois de fer, le Contrevent, le Bois rivière (figure 4).

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De nos jours, les évolutions politiques auxquelles sont associés des choix spécifiques de développement socioéconomique se traduisent par une forte disparité dans l'occupation du sol et par des différences quantitatives et qualitatives de la ressource forestière relictuelle. En raison de leurs environnements physiques, ces territoires insulaires sont autant de possibilités d'expression de la biodiversité que l'homme a accentuée, notablement depuis quatre siècles. Les petites îles françaises, à l’instar de la Caraïbe tout entière, peuvent être assimilées à un ensemble d'histoires particulières entre hommes et milieux. Malgré leur ressemblance, elles présentent des différences significatives, notamment s'agissant des modalités d'utilisation des ressources végétales. À l'échelle insulaire, l'importance spatiale des phytocénoses (sylvatiques, présylvatiques, arbustives, herbacées et mixtes) et des espèces constitutives est due à l'hétérogénéité naturelle des biotopes et à la multiplicité des actions humaines. De ce fait, il en résulte présentement de nombreuses communautés végétales spécifiées par leur architecture, leur structure, leur biomasse et leur cortège floristique (Stelhe, 1935 ; Fiard, 1994 ; Joseph, 1997). Ce sont autant d’intermédiaires successionnels ou de combinaisons floristiques transitoires. Ces unités structurent des paysages caractérisés par une grande variété physionomique. En fonction des ressources disponibles, de ses besoins matériels et de son imaginaire, l’homme au fil du temps a modelé ces écosystèmes végétaux jusqu'à produire des paysages contemporains fortement architecturés. En effet, les modalités d’utilisation de l’espace des sociétés créoles successives ont permis l’émergence de savoir-faire singuliers dont les paysages témoignent de la pluralité. Presque tous les types biocénotiques intertropicaux existent et découlent majoritairement de l’anthropisation. Hormis les massifs forestiers de l’étage supérieur contenant quelques pâles reliques des forêts primitives, partout ailleurs, notamment dans les zones basses et moyennes, la végétation est composée d'entités issues soit d'une régression (dynamique négative), soit d'une progression (dynamique positive), ou soit de cycles successifs et complexes de progression et régression. Quant aux mangroves, elles ont fortement régressé et ont été supplantées en partie par les cultures, le bâti et les infrastructures (Joseph, 1997).

Les activités humaines pluricentenaires ont mis en place et pérennisé une végétation secondaire : forêts sèches et tropophiles (Joseph, 1998b et 2000), forêts claires, formations préforestières, formations graminéennes arborées, formations graminéennes arbustives, formations arbustives et graminéennes, etc. À cette végétation anthropisée s'ajoute la flore des cultures (flore « anthropophile »). Les prises sélectives d’arbres destinées aux activités domestiques et artisanales (énergie, construction, menuiserie, ébénisterie, etc.), la transformation de nombreuses surfaces forestières en agrosystèmes et le développement du bâti conditionnent une trame physionomique aux unités plurales. Au sein de ces dernières, les champs occupent une place importante. L'ensemble produit un canevas paysager très hétérogène où s'imbriquent des communautés floristiques artificialisées appartenant à des phases temporelles différentes. La Martinique et la Guadeloupe d’aujourd’hui sont donc des mosaïques d'écosystèmes anthropiques (Pagney, 1986). La biodiversité originelle et celle qui est entretenue par l'homme érigent ces minuscules contrées en laboratoire in situ où les processus fonctionnels du vivant peuvent être plus facilement approchés ou décryptés (Howard, 1979-1989).

1. 2. 3. Enseignements sur la faune et le milieu marin

La faune des îles françaises est étonnamment riche, néanmoins, elle présente des différences taxonomiques et démographiques notables. Les invertébrés ont une position dominante. Parmi ceux-ci, les insectes, dont l’inventaire est encore incomplet, occupent une place prépondérante. Les Champignons sont potentiellement très nombreux ; toutefois, certains groupes sont mal connus. L’erpétofaune (les Reptiles), la malacofaune (les Mollusques), les Crustacées décapodes, les Amphibiens, l’ichtyofaune d’eau douce (les Poissons), l’avifaune (les Oiseaux) et les mammifères sont beaucoup moins diversifiés. L’inventaire des espèces montre de petites différences quantitatives entre la Martinique et la Guadeloupe. Elles sont principalement dues à la plus grande dimension de l’archipel guadeloupéen, composé de la Basse-Terre, de la Grande-Terre et des dépendances (Marie-Galante, Saint-Barthélemy, les Saintes, la Désirade) et auxiliairement, à la régression de certains biotopes. À l’opposé de la flore, la dynamique spatio-temporelle des espèces animales sous l’angle autoécologique et synécologique est très peu étudiée, particulièrement leur implication dans la dissémination des diaspores (fruits, graines, pollens). Les vecteurs de dispersion ne sont pas toujours identifiés et le rôle des différents insectes dans la fécondation des phanérogames est loin d’être élucidé. Selon des modalités actuellement inconnues, il semble avéré que les oiseaux conditionnent la répartition des biocénoses arborées.

Les chaînes alimentaires marines sont peu nombreuses et sont liées aux unités de mangroves, aux herbiers de phanérogames et aux récifs coralliens. Bien que diversifiées, les biocénoses inégalement réparties ne sont point redondantes. Depuis la colonisation, la production marine autochtone et la diversité spécifique, qu’elles soient benthiques ou pélagiques, ont fortement diminué. D’une façon générale, la faune, composante consubstantielle de la flore, a été et est encore affectée par les activités humaines.

2. Dynamique biophysique et dynamique anthropique : les conséquences d'un déphasage

Les différents bioclimats induisent une richesse écologique élevée à toutes les échelles spatiales et temporelles. De ce fait, ces îles sont de véritables réservoirs génétiques et biologiques qui s'érigent en éléments primordiaux vis-à-vis de la biodiversité planétaire. En effet, par le biais des aires protégées (mangroves, récifs coralliens, forêts, zones humides, rivières) certains écosystèmes font l’objet de programmes nationaux et européens de conservation intégrant les grands principes mondiaux de gestion de la biodiversité. La plupart des aires protégées sont des reliques marines ou terrestres des biosystèmes des temps précolombiens, qui furent le lieu d'une ressource plurale nécessaire au fonctionnement de nombreuses sociétés amérindiennes : aliments végétaux et animaux, bois de construction et de menuiserie, canots, pharmacopées traditionnelles, plantes rituelles et tinctoriales. Néanmoins, aux usages quasi symbiotiques des temps amérindiens se sont substituées progressivement des pratiques agressives : agriculture extensive, déforestation, urbanisation ou activités relevant de l'extraction minière (carrières), toutes limitant les capacités de résilience des écosystèmes et de renouvellement des ressources. En effet, les impacts des activités humaines ont affecté les processus d’autorégulation des environnements physiques et des phytocénoses.

Pour ne prendre qu’un exemple, pendant longtemps la mangrove n’a été exploitée que par les populations indigènes. Les espèces qui la constituent sont totalement imputrescibles et ont d’abord servi à produire du tanin, puis ont été utilisées comme source d’énergie en raison de leur haut pouvoir calorifique. Elles ont également servi à la fabrication de nasses et d’armatures de bateaux de pêche. Ce milieu fut aussi très important grâce aux propriétés médicinales et mellifères de certains taxons. Jadis, ces usages n’ont jamais perturbé les caractéristiques écologiques des mangroves, car les prélèvements effectués par les populations indigènes sont restés largement inférieurs aux capacités naturelles de production et de régénération du milieu.

Lorsque la pression démographique s’est accrue, la capacité naturelle de renouvellement de ces milieux a été dépassée et un déséquilibre durable s’est installé. Cette dégradation écosystémique, qui en définitive est un réel risque écologique, a comme résultante contemporaine l'accentuation des impacts des phénomènes naturels. Les conséquences des ondes, des tempêtes et des ouragans et leurs effets induits, tels les glissements de terrain, l'érosion terrigène, les coulées turbides, les inondations, l'hypersédimentation des baies et les houles cycloniques sont de plus en plus dramatiques et constituent un frein au développement socioéconomique. En outre, l'organisation de l'espace qui se réalisa, depuis l'origine, de façon anarchique tant dans l'urbain que le rural et le naturel, constitue actuellement un facteur de plus en plus aggravant, surtout dans la perspective du changement climatique global.

3. Quelques éléments sur la gestion de l’environnement

Aujourd’hui, en matière d’environnement, les lois françaises et plus récemment européennes sont nombreuses et correspondent, pour l’essentiel, aux grands principes juridiques des Nations Unies (ONU). C’est en réalité une panoplie de principes et de directives opposables au tiers (faisant force de loi) qui permettent d’initier des procédures administratives et coercitives au regard de l’utilisation des environnements naturels insulaires : les herbiers littoraux, les zones humides, les récifs coralliens, les mangroves maritimes (forêts halophiles), les mangroves palustres (forêt d’eau saumâtre ou marécageuse), les forêts littorales, les sylves ombrophiles de montagne, ombrophiles submontagnardes et sempervirentes saisonnières dans leurs horizons et faciès (Figure 5). Sont considérées également, les reliques dites climaciques des forêts précolombiennes et les biocénoses anthropisées. Les descripteurs retenus sont relatifs au paysage, aux potentialités écosystémiques, aux biocénoses, aux espèces floristiques et faunistiques et aux espaces fragiles comme le littoral et le milieu montagnard. À la Martinique et à la Guadeloupe, ces lois sont peu opérationnelles, à cause de la forte densité de population qui induit une prégnance notable du bâti et des infrastructures. L’exiguïté et les logiques d’aménagement, essentiellement sectorielles, rendent presque impossible le rétablissement d’un minimum d’équilibre entre Nature et Société.

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De plus, de nombreux organismes publics garants de la légalité des actions et des projets ont des compétences environnementales redondantes. Souvent, les interventions imbriquées des services de l’État et des collectivités territoriales (Communes, Département, Région et organismes associés) s’inscrivent dans des procédures inextricables pouvant aboutir à des blocages administratifs. Ceci au détriment de la protection des biotopes qui, dans bien des cas, régressent. Les principes juridiques édictés par la France et la Communauté européenne sont singulièrement, dans les Antilles françaises, inopérants pour cause d’intérêts relevant de corporations politiques et/ou économiques. En dépit d’une kyrielle de lois propres à la protection de l’environnement et d’outils de planification territoriale, les aménagements structurants nécessaires au développement sont incohérents et ne reflètent point une approche systémique. La perte régulière de capacité de résilience des milieux patrimoniaux essentiels aux grands équilibres écologiques est due à une empreinte écologique très accentuée. Celle-ci est consubstantielle à la croissance démographique et compromet tout au moins la mise en place d’une gestion intelligente. Le développement de populations d’espèces introduites pouvant à moyen terme devenir invasives est l’une des conséquences préoccupantes au regard de la biodiversité autochtone.

Discussion et conclusion

À cause de choix de développement inappropriés, ces « socio-écosystèmes » sont globalement affectés de « pathologies environnementales » d'occurrence variable, qui affaiblissent leur principale ressource, la biodiversité. Tous les biotopes subissent les effets de l’anthropisation dont la forme, la fréquence et l’intensité se déclinent en fonction des potentialités naturelles des secteurs considérés. La recrudescence des infrastructures de toutes sortes et du bâti (collectif et individuel) est consubstantielle à l’artificialisation progressive des milieux. Dans les zones rurales et en périphérie des villes, les zones résidentielles, l’habitat dispersé, les îlots d’Habitats à Loyers Modérés (HLM) et les petits centres commerciaux sont autant de « fronts pionniers » qui menacent, à court terme, le foncier agricole et les espaces naturels remarquables.

Enchâssées dans des difficultés financières dues à des modes de gestion sectorielle et corporatiste, les collectivités territoriales, de plus en plus décentralisées et de moins en moins aidées financièrement par l’État, sont enclines à négliger des aspects sociétaux essentiels tels que la conservation des écosystèmes patrimoniaux. En dépit de l’existence de lois relatives à la gestion des milieux naturels et des agrosystèmes, la problématique des risques écologiques est traitée superficiellement. Nombreux sont les opérateurs immobiliers qui contournent les outils dits de planification (PLU : Plan Local d’Urbanisme, SAR : Schéma d’Aménagement Régional, SMVM : Schéma de Mise en Valeur de la Mer, etc.). Les investissements intéressent principalement les infrastructures, notamment commerciales et touristiques.

Par exemple, la politique actuelle de développement est sectorielle et est axée principalement sur la consommation et les services. Le bâti et les infrastructures voués au nautisme et à l’hôtellerie, notamment au sein des portions littorales bénéficiant de plages et d’arrière-plages boisées, connaissent une croissance soutenue depuis à peu près trois décennies. Ces unités touristiques sont soustraites au milieu naturel et induisent des perturbations environnementales. Généralement, les paysages terrestres et marins se modifient inexorablement autour des aménagements touristiques. Il se pose ici le problème de l’adéquation entre le gabarit de ces derniers et la capacité de charge des espaces qui les accueillent. À la lumière de nos observations, cette situation semble faciliter l’installation des certaines espèces allochtones (introduites).

En réalité, l’empreinte écologique des sociétés martiniquaise et guadeloupéenne dépasse leur capacité écosystémique. Les ressources physiques et biologiques potentielles de chaque île, même si elles étaient toutes exploitées, ne permettraient pas d’assouvir la multiplicité des besoins engendrés par environ 400 000 habitants, situés majoritairement sur la frange littorale. Ces contrées françaises d’Amérique ont un niveau de vie proche de celui des pays européens développés, et bien plus élevé que celui de la plupart des autres composantes du bassin caraïbe. Sans l’aide financière compensatrice française et européenne (ou, à défaut, celle d’autres pourvoyeurs), elles seraient exposées à des dégradations environnementales irréversibles qui augmenteraient la vulnérabilité de leur tissu socioéconomique. Dans la région, Haïti est l’exemple extrême d’un déséquilibre profond entre Homme et environnement, dont les causes sont à rechercher dans l’histoire, les stratégies politiques successives et la géopolitique.

Aujourd’hui, le maintien du niveau de développement et de consommation aux Antilles françaises implique obligatoirement des relations de dépendance avec une tutelle dont les flux financiers continueront à limiter relativement la dégradation de l’écosystème. Les modalités de cette dépendance devront cependant se modifier et se traduire par des mutations sociopolitiques profondes. Celles-ci concernent le statut politique et administratif en termes de pouvoir décisionnel plus élargi, les modes d’utilisation de l’espace et de ses ressources, l’éducation et la performance économique vis-à-vis de la Caraïbe et des Amériques. La protection de toutes les richesses, qu’elles soient physiques, écologiques ou humaines, est le principal objectif.

Dans le présent, le principe premier étant l’urgence, les politiques régionales de gestion, assorties d’outils de planification globale comme le SAR et le SMVM, sont véritablement inopérantes. Des solutions sont pourtant possibles dans le cadre institutionnel actuel ; toutefois, des transformations dignes d’une révolution copernicienne sont nécessaires. L’exiguïté, les fortes densités de population, les faibles ressources fiscales et biophysiques, les risques naturels et anthropiques pluraux, la dynamique socioéconomique « sous perfusion » fondée sur des valeurs de pays continentaux développés et l’ultra-périphéricité vis-à-vis des centres de décision (France et Europe) sont des freins au développement. En définitive, la diminution régulière de la résilience écosystémique spécifie l’organisation et le fonctionnement de ces sociétés, à l’interface des deux Amériques.

En dépit d’une forte anthropisation, les Antilles françaises sont caractérisées par une biodiversité spécifique et biocénotique élevée qui s’érige en véritable ressource pour le tourisme, la recherche scientifique et l’industrie. Reste que l’usage du milieu naturel est en général plus immatériel que matériel. Les rares produits écosystémiques ont un faible poids économique. La forte densité humaine, le développement du bâti et des infrastructures entraînent la régression des terres agricoles comme des milieux terrestres et marins, laquelle accroît les risques naturels. Dans la perspective d’un développement maîtrisé, la législation relative à la protection et à la valorisation économique des environnements devra servir de cadre incontournable à la sphère décisionnelle.

Enfin, les mutations du paysage, suscitées, entre autres, par des transformations économiques, produisent des mutations culturelles, c’est-à-dire du mode de vie. Les modalités particulières d’anthropisation des îles, surtout à compter de la colonisation, ont remodelé le cadre biophysique en fonction des nécessités de ce qui était devenu le principal moteur de ces sociétés : la plantation. La fin de la plantation a encore modifié l’espace. Et l’Homme, qui a produit ces changements, s’est adapté à eux. Les paysages actuels des Petites Antilles sont la superposition de toutes ces mutations. Et les cultures de ces pays, inspirées, comme toutes les cultures, par l’adaptation des individus au milieu et à son évolution, attestent de ces changements.

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Philippe Joseph

UMR ESPACE-DEV, Université des Antilles et de la Guyanephilippe.joseph@martinique.univ-ag.fr

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