Les représentations de l'Afrique dans l’œuvre littéraire de René Maran

Charles W. Scheel

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Charles W. Scheel, « Les représentations de l'Afrique dans l’œuvre littéraire de René Maran », Archipélies [Online], 14 | 2022, Online since 15 December 2022, connection on 04 February 2023. URL : https://www.archipelies.org/1323

Cette étude porte sur les nombreuses œuvres que René Maran a consacrées à l'Afrique pendant les trente-six dernières années de sa vie à Paris, après « le scandale de Batouala ». Elle s'intéresse d'abord aux œuvres de fiction, notamment les romans et les contes animaliers du Cycle de la brousse africaine, puis à celles, semi-autobiographiques, sur la jeunesse de l'auteur à Bordeaux. Maran y évoque, après une enfance solitaire en internat (alors que ses parents sont en Afrique), ses doutes sur les chances d'un mariage heureux d'un jeune homme noir avec une femme blanche, surtout en milieu colonial. Le troisième volet de l'étude passe en revue les essais de nature ethnographique que Maran a consacrés au Continent noir. La production de ses textes de genres divers est le fruit de la même expérience d'une dizaine d'années passées en Afrique, et des mêmes lectures concernant les rapports entre la France et ses colonies africaines.

This study is about the numerous works which René Maran devoted to Africa during the last thirty-six years of his life in Paris, after « the Batouala scandal ». It deals with the works of fiction – first with the novels and animal tales of Maran's Cycle of the African bush – then with the semi-autobiographical works about the author's youth in Bordeaux. Maran describes his solitary life in boarding school (while his parents live in Africa) and then his doubts about the odds for a happy marriage of a young black man with a white woman, especially in a colonial environment. The third section presents the essays of an ethnographic nature that Maran published about the Black Continent. Although these works pertain to various genres, they are the product of the same experience of a decade spent in Africa and of the same readings about France and its African colonies.

Introduction

Si la commémoration du centenaire de « Batouala, prix Goncourt », nous a réunis à Dakar les 25 et 26 novembre 2021, c'est parce que les relations amicales entre le couple Maran et l'homme de lettres Léopold Sédar Senghor ont eu pour conséquence – inattendue – le legs d'une grande partie de la bibliothèque et des archives de René Maran à la République du Sénégal – comme cela a été rappelé lors du vernissage de l'exposition de ces précieux documents dans le foyer de la Bibliothèque centrale de l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD). La République du Sénégal n'était pas encore officiellement née, quand René Maran est décédé à Paris le 9 mai 1960, mais elle était en pleine construction quand Camille Maran, la veuve de l'écrivain, acta le legs quelques années plus tard.

Batouala, ce premier roman publié par un jeune poète, a été revisité dans l'atelier d'hier. Aujourd'hui nous traitons du reste de l’œuvre de René Maran que le succès de Batouala a largement contribué à occulter, et le temps à effacer des mémoires. En Afrique également, même si la bibliothèque de l'UCAD contient dans ses réserves une grande partie des ouvrages concernés. Pour mon propos ce matin, sur les représentations de l'Afrique dans l’œuvre de René Maran, je précise d'emblée que sont exclus les textes liés au continent africain parmi les centaines d'articles de presse et les dizaines de préfaces concernant toutes sortes de livres ou de manifestations culturelles ou politiques, dont l'inventaire et la numérisation sont encore en cours.

Mon corpus de référence est constitué de treize parmi les vingt-six ouvrages publiés par notre écrivain en quelque cinquante ans (voir annexe). L'écrivain, poète à ses débuts, a alterné pendant un demi-siècle la publication de recueils de poésie, de romans ou recueils de contes, et d'essais ethnographiques ou historiques – cette production de librairie ayant été persillée par d'innombrables articles de critique littéraire, de préfaces, et d'articles de presse, déjà mentionnés.

Ma présentation est articulée en trois points, selon les variantes génériques et/ou thématiques, discernables dans les textes publiés :

  1. l'Afrique dans ce que j'appelle « Le Cycle de la brousse africaine » (cinq romans et quelque huit contes animaliers) ;

  2. l'Afrique dans la moitié du roman Un Homme pareil aux autres (UHPA), qui se déroule dans le continent noir, œuvre dont parleront aussi, et plus précisément, deux collègues tout-à-l'heure ;

  3. et l'Afrique telle qu'elle est représentée dans quatre essais de nature ethnologique. Je n'aborderai pas les trois biographies, qui ne touchent l'Afrique qu'indirectement et seront évoquées par des collègues historiens.

Ma conclusion plaidera – sauf pour un des ouvrages – l'unicité d'un œuvre caractérisé par les invariants que constituent – à mes yeux – le regard, la voix, la conscience et le style de l'écrivain Maran, dont on sait qu'il peinait à brider ses penchants pour une expression poétique et l'excursion dans l'imaginaire, quelles que fussent les variantes génériques dans lesquelles il s'exprimait.

1. Fictions 1 : « Le Cycle de la brousse africaine » (romans et contes)1

Ce cycle et composé des romans Batouala. Véritable roman nègre (1921/1938), Djouma, chien de brousse (1927), Le Livre de la brousse (1934), Mbala, l'éléphant (1943/1947) et Bacouya, le cynocéphale (1953) ; et des contes : « Youmba, la mangouste » (1938), Bêtes de la brousse (1941 ; recueil réunissant « Bassaragba, le rhinocéros » ; « Doppélé, le charognard » ; « Bokorro, le serpent python » ; « Boum, le chien, et Dog, le buffle »), ainsi que deux contes insérés en 1947 dans la seconde édition de Mbala, l'éléphant : « Les derniers jours de Baingué [le phacochère] » et « Les fourmis ». Il convient d'y joindre aussi « Goupendé et Mafouta », un conte paru uniquement en revue (L'Européen du 11.12.1929), redécouvert très récemment, ainsi qu'une œuvre au statut particulier – nouvelle plutôt que conte – parue de manière posthume : « Pohirro » (1987, 2018).

En effet, René Maran a beau n'avoir passé qu'une dizaine d'années au total en A.E.F., son séjour en pays Banda dans l'Oubangui-Chari et en pays Sara au Tchad a inspiré son imaginaire de romancier et de conteur plus qu'aucun autre espace de sa vie. Mais si le nom du vieux « mokoundji » (chef) avait été mis à l'honneur dès la page de couverture de Batouala, ce sont les bêtes de la brousse qui apparaissent ensuite dans les titres des romans comme dans celui des contes : Djouma, chien de brousse, Youmba, la mangouste, Bassaragba, le rhinocéros, Doppélé, le charognard, Bokorro, le serpent python, Boum, le chien, Dog, le buffle, M'Bala, l'éléphant, Baingué, le phacochère, Les Fourmis, et Bacouya, le cynocéphale. Et c'est encore une autre bête, Moumeu, le caïman, qui finit par avaler Kossi, le héros infortuné du Livre de la brousse.

Si la cohérence de ce cycle n'a pas été soulignée jusqu'ici, c'est pour plusieurs raisons, en grande partie liées à l'état du champ littéraire « négro-africain entre 1918 et 1981 », pour évoquer le titre de la célèbre anthologie de Lilyan Kesteloot2. Il suffit d'en consulter la table des matières, pour constater que le sous-titre « René Maran et Batouala, 1921 » y occupe une ligne très isolée. René Maran était un précurseur solitaire – non pas tant de la négritude, n'en déplaise à Senghor – que de la publication d’œuvres sur l'Afrique noire par un noir, avant les indépendances, que ce soit dans les champs francophone ou anglophone – pour ne rien dire des champs en langues africaines écrites, qui n'existaient pas encore à cette période de la fin des colonisations.

Une autre cause de l'absence de prise de conscience de la particularité du cycle de la brousse, est tout simplement le fait qu'aucun de ces livres, produits peu à peu sur une longue période, n'a jamais eu le succès de Batouala – sacré par le Goncourt et magnifié par le scandale. Plusieurs n'ont jamais été réédités après leur sortie originelle. Ainsi Djouma, chien de brousse, publié en 1927, après Batouala et Le Petit Roi de Chimérie, n'est répertorié que dans deux bibliothèques universitaires de France. Beaucoup d'universités en Afrique – de création récente – ne possèdent guère que Batouala. L'UCAD se distingue avec une vingtaine de titres en réserve. L'Université du Nigéria en a sans doute plusieurs, car un de ses professeurs, Iheanachor Egonu, a publié en 1987 – et en français – une étude très intéressante intitulée « Les “romans de la jungle” de René Maran », dans laquelle il se penche sur trois « romans » : Bêtes de la Brousse, Mbala l'éléphant et Bacouya le cynocéphale, et mentionne aussi les fables animalières, qu'il rapproche des fables orales africaines, sans toutefois considérer le cycle entier3.

1.1. Genres de textes et espèces de bêtes

Or il me semble que ce cycle présente deux aspects troublants : celui du genre des textes et celui de l'espèce des animaux concernés. Les œuvres du cycle ont été publiées sous l'étiquette roman, sous celle de nouvelle, ou sans aucune mention, lorsqu'elles étaient ajoutées à la suite d'un roman, comme cela s'est fait pour « Youmba, la mangouste », sur qui les lecteurs tombent avec surprise, à la suite de Batouala, dans l'édition revue – et dite définitive – de 1938. Or il est évident que le texte de « Youmba, la mangouste » est du même « genre » que ceux réunis par l'éditeur sous l'étiquette « roman » et le titre Bêtes de la brousse, qui contient : « Bassaragba, le rhinocéros », « Doppélé, le charognard », « Bokorro, le serpent python » et « Boum, le chien, et Dog, le buffle ». Tout comme « Youmba », ce sont des contes animaliers (quelque part entre fable et nouvelle). Manifestement, pour l'éditeur, la logique du « genre » a été celle de la taille : une oeuvre de fiction assez longue pour constituer un volume est étiquetée « roman » même si elle relève plutôt du conte ou du recueil de contes. Dans le cycle, Djouma, chien de brousse et Bacouya, le cynocéphale, ont l'envergure d'un roman – d'ailleurs plus longs que Batouala, alors que Mbala, l'éléphant est plutôt un conte assez long que le « roman » affiché.

Cette question du genre évoquée – abordons celle de l'espèce des bêtes et de leur rapport avec la brousse africaine. Le mot « brousse » apparaît dans trois titres : Djouma, chien de brousse, Le Livre de la brousse et Bêtes de la brousse. Le titre le plus énigmatique est le second, généralement considéré comme le chef d’œuvre de Maran, ainsi qu'il l'a exprimé lui-même à diverses reprises. Le Livre de la brousse conte l'histoire du beau et fort Kossi, un jeune guerrier banda, depuis le jour de sa naissance dans la case de sa mère, Yamanga, jusqu'à sa mort tragique, après bien des combats contre des animaux sauvages, mais aussi contre des rivaux, jaloux de son ascension trop rapide au titre de somalé – ou initié – de la tribu. C'est donc un roman d'apprentissage.

1.2. Djouma, chien de brousse et Mbala, l'éléphant

Djouma, chien de brousse en est un aussi. Il commence dans la case de Batouala qui dormait, quand Mbimé la mélancolique, « vulgaire chienne de brousse que Batouala ne nourrissait qu'à coups de trique », mit bas dans son coin de la case, quatre petits chiots qu'elle vint offrir à Batouala, « son seigneur et maître », au petit matin. Trois meurent en bas âge, et il ne restera que Djouma, le petit chien roux, dont on suit la croissance et les frasques dans le village de Batouala. Il amuse tout le monde et observe naïvement le sport bizarre que pratique le fougueux Bissibi'ngui avec les femmes de Batouala, dès que celui-ci a le dos tourné, mais aussi les activités frénétiques du village, quand Sandoukou, le capita, vient rappeler qu'il faut récolter impérativement un gros quota de caoutchouc sous peine de sévices divers, etc.

Ce que Maran raconte, en focalisant son récit sur Djouma, le chien, c'est en fait l'histoire du village de Batouala avant la mort du chef dans le roman éponyme précédent. Après les funérailles de Batouala, Djouma est chassé à coups de pieds par les « hommes noirs de peau » et se retrouve adopté, à Grimari, par le commandant de poste, un homme blanc, qui le gâte. De chien de brousse, il devient chien de poste, et accompagne le commandant dans ses tournées des villages. Un jour, Djouma, se joignant à une chasse de la tribu, est pris dans le feu et meurt. Et Maran de conclure : « La brousse s'était vengée. Son enfant l'avait fuie. Mais à sa façon, elle avait repris son enfant ».

Cette conclusion – ainsi que le titre du roman – me dérangent un peu. Contrairement à Youmba, Mourou, Bassaragba, Doppélé et autres pythons peuplant le parc animalier de l'écrivain, Djouma n'était pas un chien de brousse mais un chien de case, où il habitait en compagnie des autres espèces domestiquées : les humains, la volaille et les cabris. C'est-à-dire les espèces vulnérables qui avaient intérêt à se barricader la nuit pour être à l'abri des vraies bêtes de la brousse, qui elles sont sauvages. Le refuge d'une case était plus efficace si le village était ceinturé par une palissade de branches, mais celle-ci n'avait aucun effet, si ce village se trouvait sur le chemin d'un troupeau d’éléphants en colère. De telles scènes sont décrites dans le court roman Mbala, l'éléphant, un animal encore plus dangereux que le rhinocéros. Et pourtant, même ce géant du règne animal n'est rien en regard de la force des éléments naturels, lorsque ceux-ci se déchaînent. Ainsi, à la fin de Mbala, un éclair aveuglant tombe droit sur Mbala, « le Vieux Palabreur. dans la brousse saturée de pluie ». Et Maran de clore le roman avec la scène magnifique de l'adieu du troupeau à leur vieux chef, « abandonné au bon plaisir de la brousse ».

1.3. « Boum, le chien, et Dog, le buffle »

Dans sa représentation des animaux, Maran a associé deux bêtes de nature opposée, domestique versus sauvage, dans le conte « Boum, le chien, et Dog, le buffle » (ce sont les noms génériques saras de ces animaux). Or dans ce conte, Boum est – comme Djouma – un chien de case. En l'occurrence, celle de Randjibaï, un sara madji'ngaï, ancien chef de village, dans un coin de brousse que Maran décrit avec sa poésie coutumière, mais en suivant ici le nez de son héros canin. Pour faire très court, Boum finit par rencontrer un troupeau de buffles, entourant leur vieux chef Dog, alors qu'ils sont encerclés par les flammes allumées par les villageois pour une de leurs grandes chasses saisonnières. Ces flammes affolent toutes les bêtes de la brousse et les font tomber dans les divers pièges préparés pour elles. Ainsi, le grand buffle Dog, aveuglé, tombe sous les coups de sagaies de Randjibaï et de ses amis guerriers saras. Or, voilà que Dog :

... sentit toutefois, avant de partir pour ce pays sans eau et sans herbes [...] qu'une langue amie caressait doucement son mufle […] et comprit, alors qu'on l'achevait à coup de sagaie, […] que cette langue ne pouvait être que celle de Boum [son ami ouah-ouah…]. / Puis ses pattes se détendirent. Et il mourut. (Bêtes de la brousse, p. 246)

Le réalisme d'une telle manifestation d'affection entre un animal domestique comme le chien, et un autre aussi sauvage que le buffle d'Afrique, parait discutable, mais dans ses contes animaliers – qui ne sont pas des contes de fée – le narrateur exprime souvent des pensées ou des sentiments très élaborés pour des animaux. Sauvages ou domestiques, ils sont capables de dénoncer des comportements humains, variant de l'admirable au détestable et, comme dans les fables de La Fontaine, les animaux se comprennent, se parlent, et leurs échanges sont généralement savoureux. Et c'est par le biais des animaux focalisateurs de l'action, que les lecteurs découvrent des secrets sur les humains, que seul le privilège extraordinaire de l'omniscience que s'accorde le narrateur de fiction, permet normalement de mettre sur le papier.

1.4. Bacouya, le cynocéphale

Dans son dernier roman consacré à la brousse, Bacouya, le cynocéphale, Maran commence en soulignant la diversité de ce lieu de vie : « On croit souvent que toutes les brousses se ressemblent. Quelle erreur! / […] Chaque brousse a son caractère, sa lumière, sa respiration, son odeur. / Surtout son odeur ». Pour résumer, Bacouya, ayant grandi en captivité « pendant douze lunes dans l'intimité d'un deux pieds blanc installé à Krébédgé au bord de la Tomi », avait profité de l'inattention du boy commis à sa garde « pour montrer la largeur de son dos à l'homme blanc de peau dont ce boy était l'esclave, et lui, Bacouya, le jouet ». En d'autres termes, ce roman est celui d'un singe marron qui, retourné à la brousse, va devoir apprendre à survivre dans la nature et à s'imposer tant aux autres mâles qu'aux femelles de son espèce pour en devenir le chef.

Ce nouveau roman d'apprentissage est aussi savoureux que les précédents dans les descriptions, les transcriptions de rêves ou de chants, et les scènes dialoguées entre toutes sortes de personnages, principalement entre Bacouya et Koukourou, le perroquet désabusé et ironique, grand pourvoyeur d'informations sur tout ce que même les singes ne peuvent voir du haut des arbres. L'une des scènes les plus divertissantes du roman est celle de la bataille entre la tribu des cynocéphales de Bacouya et celle des hommes du village de Batouala, agacés par la présence des singes sur leurs terres. La danse de guerre de Batouala, « fier de sa vigueur renommée », fait surgir un Bacouya qui vient faire face à son rival. Mais Bacouya « découvrant ses redoutables canines, avant de se frapper la poitrine, [Batouala], gris de peur, prit la fuite, suivi de ses guerriers... ».

Il va sans dire que Batouala ne saurait accepter une telle humiliation et une bataille épique se met en place. Mais voilà que « l'homme blanc de peau, suivi de ses noirs exécuteurs de basses œuvres, mettait ses forces et ses bâtons de foudre à la disposition de Batouala ». Quand l'homme blanc mit Bacouya en joue, la plus vieille de ses femelles s'interposa et « tomba au pied de son mâle », et c'est au tour de Bacouya de prendre une fuite éperdue sous les torrents de pluie. Abandonné même par ses femelles, il marche dans la brousse :

Bacouya, faisant halte, ferma un instant les yeux pour évoquer une fois encore le village de Batouala. Puis il reprit sa marche grelottante. / Et la boue mouvante des ténèbres l'enlisa. (Bacouya, p. 241)

Voilà les derniers mots du roman et du cycle de la brousse : on voit que Batouala – que l'on avait découvert se réveillant dans sa case de chef au début du premier roman, figure toujours parmi les personnages les plus marquants, mais la dernière image est celle d'un singe, seul la nuit dans la brousse.

1.5. Un cycle unique

Cette très brève présentation des œuvres réunies ici sous l'étiquette « Cycle de la Brousse africaine », et les quelques citations qui l'ont émaillée, ne sauraient rendre justice ni de la créativité de l'imaginaire de l'écrivain Maran, ni de la richesse de son français. En sus d'une unité stylistique remarquable, la particularité des œuvres de ce cycle, composé sur une période de quarante ans, est à la fois thématique et modale : à aucun moment ne surgit un « je » auctorial, contrairement aux romans autobiographiques de Maran. Les récits du cycle ne sont pas des carnets de voyage, ou des mémoires, même s'ils sont manifestement inspirés très directement par l'expérience du monde décrit par leur auteur, les contes entendus dans les villages, et les notes et travaux de nature ethnographiques publiés par Maran sous forme d'essais. Mais ce code de description réaliste est doublé d'un code du surnaturel dans lequel les animaux se voient attribuer des compétences magiques, comme le don de la parole et de la pensée, à l'instar de ce que nous connaissons dans les fables ou les contes populaires.

Le Cycle de la Brousse africaine de René Maran reste – à mes yeux – l'une des plus remarquables représentations littéraires d'un espace géographique et social, que l'écrivain et ethnographe amateur a conçu à partir de ses patientes observations sur le terrain, entre 1910 et 1923. Seule une réédition groupée de son cycle pourra montrer – enfin – que le roman Batouala n'a été que la première pierre d'un édifice magnifique à la gloire – et de la brousse africaine – et de la langue française.

2. Fictions 2 : Un Homme pareil aux autres

Si donc l'homme ou l'écrivain René Maran n'est pas mis en scène dans l'univers des romans et des contes de la brousse, il n'est cependant pas absent du reste de sa fiction. En effet, il joue un rôle fascinant dans un roman dont au moins la moitié de l'action se situe en Afrique, entre un voyage aller depuis Bordeaux, et un voyage retour, via Bordeaux, jusqu'à Paris : Un Homme pareil aux autres (UHPA). Ce roman, publié par Albin Michel en 1947, était paru précédemment dans la revue mensuelle Les Oeuvres libres chez Arthème Fayard sous le titre Journal sans date en 1927, puis à nouveau sous celui de Défense d'aimer en 1932. Il vient de reparaître – pour la première fois depuis 1962 – aux éditions du Typhon à Marseille, avec une préface du tout récent Prix Goncourt, Mohamed Mbougar Sarr, dont je cite d'emblée l'appréciation suivante : « UHPA est l’œuvre d'un talentueux romancier [… qui voulait aussi être] un écrivain pareil aux autres ; un artiste qui ne serait pas réductible à une coterie politique ou idéologique... » (p. 19), ainsi que la conclusion, qui me paraît très juste :

[Mais,] il se pourrait que son indépendance, à une époque où en faire preuve n'était pas aisé, lui ait réservé une place singulière : celle d'un écrivain, d'un homme à nul autre pareil. Il est temps d'essayer de mieux lire, et de lever le malentendu. (UHPA, 2021, p. 22)

Notons que dans sa préface à la nouvelle édition de Batouala chez Albin Michel, Amin Maalouf formule une réflexion similaire : « Un siècle s'est écoulé [depuis 1921] et Maran n'est toujours pas sorti de son purgatoire, il n'est toujours pas dans l'esprit du temps » (p. 17).

La gestation de UHPA fut aussi longue que celle de Batouala. Roger Little lui a consacré au moins deux articles, dont il ressort que Maran en avait commencé la rédaction dès 1920 sous le titre Le Roman d'un Nègre, titre choc qu'il abandonnera juste avant la première publication – peut-être sur la recommandation de son ami Félix Éboué, et sans doute à regret, car l'auteur insérera un nouveau chapitre 1 dans l'édition définitive, chapitre qui débute ainsi :

Je m’appelle Jean Veneuse. / Le nègre que je suis a peut-être tort de publier les confidences qu’on va lire. On m’a pourtant conseillé de le faire, parce que le moment semble venu d’en saisir l’opinion publique. / Je crois entendre déjà les critiques qu’elles susciteront. Le Français, affirmera-t-on, n’a jamais eu de préjugé de couleur. / Quelle erreur est-ce là !... (UHPA, 1947, p. 11)

On voit donc qu'il s'agit d'une narration à la première personne, rédigée par un noir qui devient un auteur, en publiant des confidences qui risquent d'indisposer certains Français. Je résume ce roman très sentimental en quelques phrases : Jean Veneuse est un administrateur colonial noir d'origine antillaise, qui retourne en mission en Afrique – au Tchad cette fois-ci, alors qu'il est amoureux d'Andrée Marielle, une femme blanche qu'il aimerait épouser, mais il ne le peut car une telle union serait inacceptable dans le milieu colonial d'Afrique. Sur le bateau, espace clos encourageant la promiscuité, il rencontre Clarisse Demours, une jeune femme blanche, qui va rejoindre l'homme qu'elle vient d'épouser. Veneuse a des rapports intimes avec cette femme, avant qu'ils ne se quittent à l'escale de Brazzaville.

Le roman se présente comme « Un journal sans date » (titre retenu pour la première édition de 1927), et Veneuse y raconte certains épisodes de sa vie usante d'administrateur en Afrique. Mais il interroge surtout ses états d'âme alors que, pendant les deux années de son service, il attend fébrilement les lettres d'Andrée, qui lui permettent de fantasmer une vie de couple. Rentré en France, il se précipite chez elle à Paris et, tremblant, lui demande sa main, qu'elle lui accorde avec un immense soulagement, car elle aussi l'aime, tout noir qu'il est.

Pour nous, lecteurs avertis, qui savons que Maran a épousé une femme blanche à Paris en 1927, l'année-même de la première parution du roman en revue, les aspects autobiographiques sont assez évidents. Et pour les lecteurs de la Correspondance Maran-Gahisto4, qui vient de paraître, il est difficile de ne pas voir, dans le personnage d'Andrée Marielle, un avatar de Berthe Dété, la belle-soeur de Manoel Gahisto, dite Bernerette, avec qui Maran s'estimait fiancé entre 1915 et 1918. Andrée a un jeune neveu, prénommé Jean mais surnommé « Poutapoute », comme le jeune fils des Gahisto – dont Maran avait fait la connaissance avec le reste de la famille à Paris en septembre 1915 – était nommé Jean et surnommé « Tapouta ». Mais ces détails de la transposition de l'autobiographie dans la fiction ne sont guère importants, en regard de la « thèse » du roman, élaborée par le protagoniste-narrateur Veneuse et confirmée par des actes de l'auteur lui-même : en 1927, un couple mixte était concevable en France, mais pas aux colonies.

Or, ayant démissionné de l'administration coloniale en 1924, Maran ne retourna jamais en Afrique mais connut trente-trois ans de bonheur conjugal à Paris avec Camille, née Berthelot.

Comme Maran l'a écrit dans plusieurs lettres à ses amis, ce qu'il avait vécu avec des femmes en A.E.F., n'avait rien à voir avec ses expériences en France, et ces aspects de sa vie personnelle ne sont jamais thématisés dans le Cycle de la brousse, même si ces œuvres de fiction furent signées par le même écrivain que Le Coeur serré ou UHPA. Les affres sentimentales ou morales d'un Veneuse n'ont aucune place dans la représentation, par René Maran, de la vie des tribus africaines qu'il a fréquentées. Leurs coutumes peuvent inclure des aspects cruels, comme le supplice atroce du couple incestueux père-fille, décrit dans « Pohirro »5, nouvelle posthume que Maran a adaptée à partir d'un chapitre du Livre de la brousse.

3. Essais et biographies

Je n'évoquerai que des aspects sélectifs de cette facette de la production de René Maran, l'essayiste, qui fait l'objet de recherches spécifiques dans notre groupe de recherche à l'ITEM, travaux coordonnés par Laure Demougin dont je synthétise ici un article récent6. La publication d’Asepsie noire ! et du Tchad de sable et d’or en 1931 annonce une douzaine d'ouvrages qui vont révéler Maran comme « essayiste de son temps ». Ceux concernant l'Afrique utilisent les mêmes types de documents coloniaux, commentés et complétés sur la base de ses propres connaissances et expériences, qui donnent à certains passages des accents autobiographiques et poétiques à la fois. Après quatre ouvrages ethnologiques, Maran prendra du recul et infléchira ses travaux vers des biographies de personnalités coloniales : Livingstone, en 1938, et Savorgnan de Brazza, en 1941, publiées chez Gallimard. Puis, en 1957, à la fin de sa vie, la biographie de son ami – voire de son double – Félix Éboué, « grand commis et fidèle serviteur » (voir annexe).

Ces publications en librairie se font parallèlement à une production intense d'articles de presse, dont le relevé, notamment par Jean-Dominique Pénel, est en cours. Nos recherches récentes montrent que Maran a joué « le rôle d’une figure tutélaire, d’un critique littéraire averti et d’un observateur des politiques coloniales », au centre de plusieurs réseaux médiatiques et théoriques. Cela explique par exemple le projet d'une histoire du Mali, que Léopold Sédar Senghor lui avait demandé de rédiger. Pour Laure Demougin, « Maran apparaît comme un essayiste colonial pris entre deux positions et deux mondes, non pas défenseur de la colonisation, mais connaisseur de ses réalités et penseur de ses évolutions, souvent par le prisme littéraire ».

3.1. Le Tchad de sable et d'or

Paru aux éditions Alexis Redier en 1931, dans la collection « Toute nos colonies », Le Tchad de sable et d'or est un beau livre étonnant. Il contient 159 pages illustrées par des gravures et des dizaines de très belles photos « obligeamment communiquées par Monsieur le Comte de Béarn ». René Maran fournit quelque 85% du texte, qui est un mélange d'histoire de la colonisation du Tchad et du Chari, de descriptions de mœurs tribales, et d'un journal de voyage personnel. En effet, il apparaît à la lecture que le texte a été, en partie, rédigé sur le bateau du retour définitif de Maran pour la France, en 1923 (en passant, sans autorisation hiérarchique, par la colonie britannique du Nigéria). Il contient des passages extrêmement personnels sur son expérience en Afrique, notamment dans la conclusion, dont le style intime ne pourrait être plus différent de celui très technique des vingt pages du chapitre final de l'ouvrage, intitulé « Du développement économique du Tchad », signé lui par un certain Pierre Deloncle. Deloncle offre en effet une description précise du pays et de ses ressources, incluant des tableaux chiffrés de toutes les importations et exportations en 1928 et 1929, qui ont le mérite d'exposer très crûment à quoi – et à qui – sert « l'effort colonial ». Deloncle parle de moyens de transport, rêve de trains et d'avions, et regrette « le manque de liaison directe entre la mère-patrie et cette colonie, une des plus jeunes de ses filles lointaines ». Il conclut en espérant que, « dans quelques années, mes lecteurs emporteront ce livre, lorsqu'ils iront en sleeeping-car, chasser sur les rives du Tchad » (p. 159). Je réserve – en guise de contraste – un extrait du texte de Maran pour la conclusion de la présente étude.

3.2. Asepsie noire !

Également en 1931 est paru Asepsie noire ! sous forme de plaquette de 48 pages avec un texte de René Maran et une quinzaine de photos ou de gravures ethnographiques, pour les Laboratoires pharmaceutiques parisiens Martinet à l’intention de sa clientèle de médecins, dans le cadre de la grande Exposition Coloniale de la même année. Maran y présente une documentation éclectique de statistiques et de citations de diverses publications concernant les – graves – questions de santé dans les colonies françaises, et les commente de façon très libre, questionnant plusieurs fois les préjugés des médecins coloniaux vis-à-vis des pratiques tribales, notamment celles des sorciers.

Le préfacier de la réédition du livre en 2007 chez Jean-Michel Place, René Hénane, médecin militaire et au demeurant grand spécialiste de Césaire, l'a commenté, très justement à mon avis, ainsi :

René Maran nous présente un étrange document où, sur fond d'ethnomédecine, s'entrelacent des considérations bigarrées de géographie, d'histoire, de sociologie, de politique, d'économie, d'anthropologie, de mythologie, d'étude de mœurs, le tout ponctué de sentences louangeuses, laudatives, de critiques péjoratives, amères. (p. VII)

J'ajouterai pour ma part que le texte de cette plaquette consiste en une succession – un peu en vrac – de passages qui allaient paraître sous une forme plus développée et cohérente dans Légendes et coutumes nègres de l'Oubangui-Chari, choses vues, deux ans plus tard. Ici, je me contente de citer un seul passage de la plume de Maran, qui met en évidence son positionnement critique vis-à-vis des publications autorisées à l'époque :

Le tort du Dr Cureau et de ses pareils n'est pas d'avoir trop hâtivement généralisé, mais de ne pas avoir essayé de pénétrer peu à peu, habitudes et coutumes, les raisons profondes de façons d'être qui juraient avec leurs disciplines européennes. [Par exemple…] Les noirs de la majeure partie de l'A.E. ont une hygiène qui leur est propre. (p. 21)

3.3. Légendes et coutumes nègres de l'Oubangui-Chari, choses vues

Il fallut donc attendre 1933 pour que paraisse le texte matrice d'Asepsie noire !, Légendes et coutumes nègres de l'Oubangui-Chari, choses vues – mais dans une revue, ce qui explique que l’œuvre ne figure pas dans les catalogues des bibliothèques ou dans la page « du même auteur » des éditions de René Maran en librairie. J'en cite un passage de l'introduction :

L’étude qui va suivre, qui se fonde sur treize années de recherches personnelles, fera de son mieux pour éviter de tomber dans ces travers de haute école, en exposant, quelles que soient par ailleurs ses défauts et ses lacunes, le plus objectivement possible, certaines des croyances et coutumes en honneur chez les Bandas de l’Oubangui et les Saras du Tchad.

Maran y mentionne notamment des passages « du remarquable essai d’ethnologie, de linguistique et d’économie sociale […] présenté par M. Félix Éboué en 1931, lors de l’Exposition coloniale internationale de Paris, sous le titre de : Les peuples de l’Oubangui-Chari, au congrès International d’Ethnographie ». Ayant cité un extrait du texte d'Eboué concernant l'enfantement, Maran ajoute :

Il n’est rien du passage reproduit ici qui ne soit marqué au coin de l’exactitude la plus impartiale et la plus absolue. Tout au plus peut-on reprocher à M. Félix Éboué de s’y être montré un peu trop catégorique, en affirmant que, chez les Bandas, c’est l’esprit connu sous le nom de Ngakoura, ou tel autre esprit au choix, qui fait connaître par le truchement de ses zélateurs, souvent plusieurs semaines après la naissance du nouveau-né, le nom qu’il convient de donner à celui-ci.

Plus loin, au sujet de « l'extraordinaire indulgence des bandas » dans l'éducation de leurs enfants, Maran mentionne l'exception relatée par le docteur Louis Huot, « d’un nègre de Fort-Crampel convaincu d’avoir enterré vivant un orphelin de cinq ans qu’il accusait de lui avoir jeté un mauvais sort et d’avoir ainsi causé la mort d’une de ses chèvres ». Et Maran d'ajouter :

J’ai eu pour ma part, du temps que j’exerçais les fonctions de chef de la subdivision de Koumra – qui comprenait alors plus de 80 000 Saras – j’ai eu, dis-je, à enquêter sur deux cas similaires. / Mais ces meurtres, même lorsqu’ils relèvent de sacrifices rituels, demeurent, semble-t-il, malgré tout très rares... (p. 17)

Dans ce livre, Maran inclut aussi des devinettes et deux contes de plusieurs pages, « empruntés, à l’inépuisable fonds du folklore banda », car « il n’est pas une négresse d’Afrique qui n’ait bercé la curiosité de son enfant de toutes sortes d’histoires tour à tour terribles et charmantes, où les animaux, les éléments et les dieux parlent et agissent comme les hommes ». Or ces contes insérés sont rédigés dans le style inimitable des contes animaliers que Maran a publiés dans le cycle de la brousse.

Mais l'auteur revient à des questions sociologiques sur les droits, devoirs, répartition des travaux selon le sexe et l'âge, alternant citations de publications, anecdotes personnelles et commentaires critiques du « Docteur Ad. Cureau et de tant d’ethnologues illustres dont le péché mignon est de trop souvent promouvoir le résultat de leurs études plus ou moins approfondies au rang de certitude définitive. » Au sujet du rôle des femmes, il dit qu'il faut considérer « le ménage indigène comme une véritable association où joue la loi de la division du travail imposée par des circonstances qui avaient leur poids avant l’occupation » (p. 28). Il ajoute que « Mieux vaut citer tout au long, ici, une fois de plus, M. Félix Éboué, parce que, seul, il a su donner, une fois de plus, la note juste ».

Il signale des erreurs dans d'autres sources concernant le mariage, l'hygiène, les rites funéraires et, dans ce contexte, cite un passage de Batouala :

Les derniers instants d’un ensevelissement banda sont décrits dans Batouala de la façon suivante : « On entasse du bois sur la tête inerte de Batouala. Il n’en sait rien. Ses yeux clos ne s’ouvrent même pas... (p. 36)

La fiction vient donc illustrer l'essai d'anthropologie du même auteur ! Mais Maran prend du recul par rapport à ses propres observations dans le commentaire suivant :

Les mœurs, croyances, usages et coutumes colligés, condensés et expliqués succinctement dans ces lignes, existaient encore en 1921 chez les Bandas de l’Oubangui qui s’obstinaient à demeurer hostiles aux impérieux bienfaits de la civilisation. Il se peut qu’ils ne soient plus à l’heure actuelle (1933) qu’un souvenir... (p. 38)

Après avoir décrit le recours aux ordalies (ou cruelles épreuves du jugement de Dieu, comme illustrées dans la nouvelle « Pohirro », par ex), Maran décrit sur plusieurs pages les croyances aux dieux et aux génies dans les mythologies des tribus qu'il a observées, et illustre « la prodigieuse richesse du folklore banda » par trois variantes de « la légende du peuplement de la terre ». La première est extraite de L’Âme noire, la seconde des Peuples de l’Oubangui de M. Félix Éboué, la troisième de Batouala. Il termine l'ouvrage par l'évocation de « Mbang, le soleil, un dieu mauvais [qui] a pour femme Nan, la lune », figures que l'on retrouve constamment dans le Cycle de la brousse.

Bref, dans les trois essais de nature ethnologique que je viens de présenter, Maran convoque à la fois ses propres observations dans le pays, les études coloniales disponibles, et même des passages de ses propres fictions, en dénonçant certains préjugés européens et en insistant sur la prévalence d'une longue observation empathique – comme lui-même et Félix Eboué ont pu le faire pendant leurs années de service en Afrique.

3.4. Afrique Equatoriale Française : terres et races d’avenir

J'en arrive à l'ouvrage qui menace de faire s'écrouler ma thèse : Afrique Equatoriale Française : terres et races d’avenir7. Ce volume, paru en 1937, n'est conservé que dans deux BU de France (à Rennes et à Paris) et cette rareté peut s'expliquer par son prix élevé car il contient « onze compositions originales en pleine page hors texte » du célèbre peintre et sculpteur animalier Paul Jouve, et a été imprimé sur papier de luxe à l'imprimerie Vaugirard, sans mention d'éditeur. Il s'agit donc d'une commande privée, mais de qui ?

La page de couverture affiche en grand une illustration de Paul Jouve et mentionne discrètement « texte de René Maran » en bas de page. Le sommaire présente sept chapitres (la nature, l'homme et son devenir, la cité indigène, la campagne, les richesses d'aujourd'hui et de demain, l'équipement du pays, les arts et techniques) entre une préface et une conclusion sous-titrée « vers de nouveaux et plus larges horizons » – donc un tableau socio-économique assez complet. Car, dit la préface, il convient de corriger les affabulations de récits d'aventuriers et « plus méritoires sont les travaux des économistes », alors que les illustrations (présumées, car elles sont exclues, pour raisons de copyright, du pdf mis à disposition par la Bnf) glorifient les animaux sauvages.

Les 82 pages serrées de texte sont très documentées. Des dizaines de publications sont citées, et parfois commentées de façon critique, comme dans les ouvrages précédents, et l'on reconnaît donc « la patte » de Maran, mais il n'apparaît jamais en personne et le « nous » auctorial compose un texte explicitement voué à la gloire du colonialisme et, en conclusion, à la gloire de « M. Moutet, Ministre des Colonies », et de « l'actuel gouverneur de l'A.E.F. », qui n'est pas nommé. Mais, dit le texte, c'est un homme :

... riche de cette foi dont parle Victor Hugo, de cette flamme, de cette religion […] par laquelle on peut compter qu'il fera de l'A.E.F., si on lui en laisse le temps et si on lui en fournit les moyens, un des plus beaux réservoirs de matières premières où la France pourra puiser à pleines mains. (p. 82)

Renseignements pris, d'avril 1936 à avril 1939, le gouverneur général de l'A.E.F. était un certain Joseph-François Reste de Roca8. Était-ce lui, le commanditaire de l’œuvre, comme le compliment final nous incite à le penser ?

Alors que nous disposons de manuscrits ou de tapuscrits pour toutes les autres œuvres du corpus que j'ai présenté ici, ce n'est pas le cas pour ce dernier ouvrage. Y a-t-il eu un « bon à tirer » signé par René Maran et incluant le texte de la conclusion, dont le style rappelle bien plus celui de Pierre Deloncle, dans le dernier chapitre du Tchad, que celui de Maran dans le même ouvrage et les autres de sa plume, que je viens de citer ? Peut-être les recherches du groupe René Maran pourront-elles clarifier cette question troublante.

Conclusion

J'espère avoir donné une esquisse à peu près complète des représentations de l'Afrique dans la production littéraire de René Maran. Entre les seize ans de sa jeunesse à Bordeaux et les trente-sept dernières années de sa vie à Paris, l'écrivain aura vécu une dizaine d'années au total en pays noir. Nous savons que ces séjours furent alternativement exaltants, décourageants, exaspérants – voire désespérants. Mais ils n'ont jamais cessé de le hanter et de l'inspirer.

Pour finir, je voudrais laisser la parole à l'écrivain et citer quelques lignes de la conclusion du Tchad de sable et d'or, évoquées plus haut, et rédigées dès 1923 :

Après quatorze ans d'agonie, une période de ma vie est morte. [...]
J'ai renoncé à l'Afrique pour toujours. La vie civilisée m'a repris d'un seul coup. [...]
Il est néanmoins des jours où je me laisse aller au souvenir. [...]
La brousse m'a imprégné de ses radiations les plus secrètes et surtout de l'horreur sacrée dont elle envoûte ce qui l'entoure.
Elle m'a saturé de souvenirs. Je me rappelle des riens, qui sont pour moi des joyaux...
(pp. 135-137)

1 J'ai déjà eu l'occasion de présenter cette importante facette de l’œuvre littéraire de René Maran dans une communication intitulée « De Batouala à

2 Lilyan Kesteloot, Anthologie négro-africaine. La littérature de 1918 à 1981, Verviers (B) : Gérard & Co, 1967. Paris : Marabout 1981.

3 Egonou, Iheanachor, « Les “romans de la jungle” de René Maran », Neophilologus, 1987-10, Vol.71 (4), pp. 523-530.

4 Correspondance Maran-Gahisto (Introduction de Romuald Fonkoua, éd.), Paris : Présence Africaine, 2021.

5 Le thème de l'inceste est d'ailleurs aussi au cœur de l'intrigue du roman récent de David Diop, La Porte du voyage sans retour (Seuil, 2021), dans

6 Demougin, Laure, article « René Maran essayiste et critique littéraire » sur le site ECCA de la BU de l'Université des Antilles. http://maran-test.

7 Afrique Équatoriale Française : terres et races d'avenir (ill. Paul Jouve), Paris : Imprimerie Vaugirard, 1937.

8 Voir notamment l'article sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph-Fran%C3%A7ois_Reste [consulté le 17.12.2021].

Demougin, Laure, article « René Maran essayiste et critique littéraire » sur le site ECCA de la BU de l'Université des Antilles. http://maran-test.univ-antilles.fr/rene-maran-essayiste-et-critique-litteraire [consulté le 17.12.2021].

Egonou, Iheanachor, « Les “romans de la jungle” de René Maran », Neophilologus, 1987-10, Vol.71 (4), p.523-530.

Fonkoua, Romuald, Correspondance Maran-Gahisto (Introduction de Romuald Fonkoua, éditeur), Paris : Présence africaine, 2021.

Kesteloot, Lilyan, Anthologie négro-africaine. La littérature de 1918 à 1981, Verviers (B) : Gérard & Co, 1967. Paris : Marabout 1981.

Little, Roger, « René Maran poète français, francophone, francographe », Francofonía, 2005, n° 14, p. 63-76.

Little, Roger, « Le Roman d’un nègre à la recherche d’un titre », 2013, Présence africaine, n°187/188, p. 167-174.

Little, Roger, « René Maran : une conscience intranquille », textes réunis et présentés par Roger Little, Interculturel Francophonies juin-juillet 2018, n° 33.

Maran, René, Batouala, véritable roman nègre, Paris : Albin Michel, 1921, 1938, 2021.

Maran, René, Le Petit Roi de Chimérie, Paris : Albin Michel, 1924.

Maran, René, Djouma, chien de brousse, Paris : Albin Michel, 1927.

Maran, René, Journal sans date dans Œuvres libres, Paris : Arthème Fayard, 1927.

Maran, René, "Goupendé et Mafouta", conte paru dans L'Européen du 11.12.1929.

Maran, René, Asepsie noire !, Paris : Laboratoires Martinet, 1931. Paris : Jean-Michel Place, 2007.

Maran, René, Le Coeur serré, Paris : Albin Michel, 1931.

Maran, René, Le Tchad de sable et d'or, Paris : Alexis Redier, 1931.

Maran, René, Défense d'aimer dans Œuvres libres, Paris : Arthème Fayard, 1932.

Maran, René, Légendes et coutumes nègres de l'Oubangui-Chari, choses vues, Paris : Arthème Fayard, 1933.

Maran, René, Le Livre de la brousse, Paris : Albin Michel, 1934.

Maran, René, Afrique Équatoriale Française : terres et races d'avenir (ill. Paul Jouve), Paris : Imprimerie Vaugirard, 1937.

Maran, René, Livingstone et l'exploration de l'Afrique, Paris : Gallimard NRF, 1938.

Maran, René, Bêtes de la brousse, Paris : Albin Michel, 1941, 1965. Paris : Scitep éditions (Introduction et postface de Roger Little), 2021.

Maran, René, Brazza et la fondation de l'A.E.F., Paris : Gallimard NRF, 1941.

Maran, René, Mbala l'éléphant (ill. Collot), Paris : Arc-en-Ciel, 1943, 1947.

Maran, René, Un homme pareil aux autres, Paris : Arc-en-Ciel, 1947, 1962. Marseille : Éditions du Typhon (Préface de Mbougar Sarr), 2021.

Maran, René, Savorgnan de Brazza, Paris : éditions du Dauphin, 1951.

Maran, René, Bacouya, le cynocéphale, Paris : Albin Michel, 1953.

Maran, René, Félix Eboué, grand commis et loyal serviteur (1885-1944), Éditions Parisiennes, 1957. Paris : L'Harmattan (présentation de Bernard Mouralis), 2007.

Maran, René, Djogoni. Eaux-fortes, Paris : Présence Africaine, 1965.

Maran, René, Nouvelles africaines et françaises, inédites ou inconnues (éd. Roger Little), Paris : L'Harmattan, 2018.

Ouvrages de René Maran concernant l'Afrique

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Publications posthumes

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1 J'ai déjà eu l'occasion de présenter cette importante facette de l’œuvre littéraire de René Maran dans une communication intitulée « De Batouala à Bacouya, le cynocéphale : le Cycle de la Brousse africaine de René Maran » lors du Colloque Hommage à René Maran, organisé par la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) à Fort-de-France le 15 janvier 2021.

2 Lilyan Kesteloot, Anthologie négro-africaine. La littérature de 1918 à 1981, Verviers (B) : Gérard & Co, 1967. Paris : Marabout 1981.

3 Egonou, Iheanachor, « Les “romans de la jungle” de René Maran », Neophilologus, 1987-10, Vol.71 (4), pp. 523-530.

4 Correspondance Maran-Gahisto (Introduction de Romuald Fonkoua, éd.), Paris : Présence Africaine, 2021.

5 Le thème de l'inceste est d'ailleurs aussi au cœur de l'intrigue du roman récent de David Diop, La Porte du voyage sans retour (Seuil, 2021), dans lequel la belle Maram parvient à échapper à une tentative de viol par son oncle, Ben Seck, chef du village de Sor, près de Saint-Louis du Sénégal. Dans ce roman – aussi romantique que ceux de Chateaubriand, mais sans la dimension « éloge du christianisme » – David Diop imagine la passion amoureuse impossible pour une négresse qui saisit Michel Adanson, un jeune botaniste français en mission dans la Concession du Sénégal vers 1752. Or la fugitive doit être vendue comme esclave après avoir échappé à une autre tentative de viol, celle-là par le directeur de la Concession.

6 Demougin, Laure, article « René Maran essayiste et critique littéraire » sur le site ECCA de la BU de l'Université des Antilles. http://maran-test.univ-antilles.fr/rene-maran-essayiste-et-critique-litteraire.

7 Afrique Équatoriale Française : terres et races d'avenir (ill. Paul Jouve), Paris : Imprimerie Vaugirard, 1937.

8 Voir notamment l'article sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph-Fran%C3%A7ois_Reste [consulté le 17.12.2021].

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Charles W. Scheel

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