Le Visage calme de René Maran : Poïétique d’une âme exaltée

Cécile Bertin-Elisabeth

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Cécile Bertin-Elisabeth, « Le Visage calme de René Maran : Poïétique d’une âme exaltée », Archipélies [Online], 14 | 2022, Online since , connection on 04 February 2023. URL : https://www.archipelies.org/1356

De René Maran ne connaîtrait-on « que »… Batouala ? Il a pourtant été aussi, et avant d’être romancier, poète. On s’intéressera dans cet article au recueil poétique : Le Visage calme (1922) qui, dans sa gangue traditionnelle fort liée à son époque, transcrit toutefois déjà une façon particulière d’habiter le monde et d’y faire résonner la Nature. Ce sont ces germes d’étincelles « maraniennes » que nous interrogerons dans une analyse tant du fond que de la forme en privilégiant les signes obliques d’un dire et d’un ressentir dont le masque pourrait être présenté comme un « visage calme »…

Would René Maran be known “only” for... Batouala? Yet before becoming a novelist, he was already a published poet. In this article, we will focus on the collection of poems Le Visage calme (1922) which, in its traditional form strongly influenced by its time, already transcribed a particular way of inhabiting the world and making nature resonate. It is these germs of “Maranian” sparks that we will examine in an analysis of both content and form, focusing on the oblique signs of a way of saying and a way of feeling whose mask could indeed be presented as a “calm face”...

Introduction

Léopold Sédar Senghor a affirmé : « Après Batouala, on ne pourra plus faire (…) parler les Nègres comme les Blancs. Il ne s’agira même plus de leur faire parler “petit nègre”, mais wolof, malinké, ewondo en français » (Senghor 1964 : 410). Mais après Batouala, paru en 1921 et lauréat du prestigieux Goncourt qui honore pour la première fois un écrivain noir, qu’en est-il vraiment du rapport de René Maran (1887-1960) à la langue et à la culture françaises ? Avant d’être un romancier reconnu et de produire ce fameux « véritable roman nègre », René Maran a été assurément un poète écrivant des vers dans un français académique et il aurait continué dans cette voie conformiste – tant dans le fond que dans la forme – comme le laisserait supposer la date de publication1, postérieure à Batouala, soit 1922, de son troisième recueil poétique Le Visage Calme2.

On s’intéressera dans cette communication à ce recueil poétique, composé de quatre parties-étapes, afin de chercher à démontrer en quoi la poésie maranienne demeure ou non traditionnellement française et d’en souligner ses caractéristiques propres. Fort liés à leur époque, ces vers transcrivent-ils toutefois déjà une façon particulière d’habiter et de penser le monde et d’y faire résonner, entre autres, la N/nature et les attentes maraniennes ? Répondre à la question que pose d’emblée le titre de ce recueil, à savoir qui ou qu’est-ce qui est calme et qui ou qu’est-ce qui ne le serait pas, et pourquoi, pourrait aider à mieux démasquer ce Visage Calme maranien et ses stratégies poïétiques.

1. Une poïétique stoïcienne ancrée dans l’espace-temps culturel de la France du début du XXe siècle

Être un écrivain noir et écrire en période coloniale constitue un véritable défi, relevé par René Maran qui met en place diverses stratégies afin d’obtenir la reconnaissance souhaitée. Sans avoir pu faire d’études supérieures après son baccalauréat du fait de la difficile situation financière de sa famille, cet Antillo-guyanais assimilationniste (Malela 2008) suit les traces de son père dans l’administration coloniale et se trouve de fait en butte aux préjugés de couleur, lesquels nourrissent sa prose et notamment sa diatribe contre le système colonial français « qui bâti(t) (son) royaume sur des cadavres » comme indiqué dans la préface de Batouala (Maran 2021 : 21). Mais qu’en est-il de sa production poétique ?

On précisera d’emblée que l’on ne connaît pas toutes les dates d’écriture des poèmes du recueil Le Visage Calme et que ceux-ci ne sauraient assurément tous dater de 1922… On note par exemple que des vers dédiés à la mort de la mère de René Maran sous le titre : « Amicae Amissae » ont été publiés aux Belles Lettres, Revue mensuelle des lettres françaises le 1er avril 19213, ce qui renvoie à la quatrième partie du recueil Le visage Calme, intitulée justement « Amicae Amissae ». Il y a certes une inspiration liée à la Première Guerre mondiale et à ses jeunes victimes, « jeunes morts oubliés, frères des Sept dormants » (Maran 1922 : 46)4 présents dans la troisième partie intitulée Vers la sagesse, mais ce projet d’écriture poétique pourrait prendre racine dès la publication du précédent recueil La Vie intérieure qui date quant à lui de 1912. Selon la bio-bibliographie de Jean-Dominique Pénel, il faut toutefois attendre 1921-22 pour voir de nouvelles publications de poèmes. Ainsi, en 1922, ce critique relève des prépublications de certaines stances, comme le 7 octobre 1922 dans Le Gaulois. Il y aura bien plus tard le recueil Les Belles Images5 (Maran 1935).

Doit-on pour autant considérer que ces années 20 participent d’un changement radical de genre, d’un tournant absolu vers la prose ? Pas tout à fait, car comme le note Roger Little à propos de René Maran : « Il serait impossible de lire ses romans, et notamment ceux qui évoquent l’Afrique, sans reconnaître son style poétique » (Little 2005 : 65). Or, ce style poétique s’est forgé dans la riche matière de poètes très variés, étudiés lors d’un cursus littéraire à la française.

Les archives familiales de René Maran6 – que son petit-fils Bernard Michel a très aimablement fait connaître – ont encore souligné l’appétence pour les livres de cet auteur lié certes par ses origines à la Guyane et à la Martinique, mais formé et ayant vécu dans la métropole française. Parmi ces livres qui ont sans nul doute constitué une sorte de refuge pour ce jeune éloigné de sa famille, on ne peut manquer de noter la présence de volumes de poésie et d’auteurs anciens allant de Virgile à Marc-Aurèle, de François Villon à Jean de La Fontaine ou de maîtres de la poésie plus récents comme Théodore de Banville et Henri de Régnier.

Il est coutume de rappeler combien les premiers écrivains noirs à être reconnus comme de grands auteurs par le regard eurocentré ont fait perdurer les canons littéraires occidentaux, à l’heure même où ces Européens découvraient avec intérêt l’art nègre (Riesz 2011) et le jazz. À cet égard, Jacques Chevrier choisit de parler de textes de « maintenance » (Chevrier 2006 : 37). En lisant la poésie de René Maran, c’est bien cette filiation maintenue avec la tradition de la poésie française qui ressort et notamment l’influence des études classiques – grec et latin (Senghor 1935) – réalisées au lycée de Talence, puis de Michel de Montaigne de Bordeaux. Cet attachement à la France et notamment à la ville de Bordeaux est souligné dans le poème introducteur de la quatrième sous-partie, à savoir : Amicae amissae, dont le titre latin conforte le poids antique propre à cette époque de la formation de Maran (Mouralis 2013) sous la IIIème République. La cité bordelaise fonctionne alors comme un lien avec la mère aimée. La voix poétique si proche du poète lui-même, se présente à partir de son éloignement en Afrique à l’heure d’apprendre le décès de l’amie qui est ici la mère. Rappelons que l’emploi du génitif dans le titre de cette sous-partie participe de l’idée de nostalgie en faisant d’emblée ressortir le manque ressenti vis-à-vis de l’amie perdue. « Le poste de brousse » renvoie doublement à la notion d’éloignement, involontaire, lié à une obligation de travail ainsi qu’à l’idée d’éloignement spatial, celui de la distance par rapport à la ville (voire par rapport à toute « civilisation »…) que transcrit l’idée de brousse qui ne réfère pas en effet seulement à un type de végétation : « Lorsque j’appris ta mort en mon poste de brousse, (…) Je songeais à la France, à sa lumière douce,/à Bordeaux, à l’automne, enfin à toi, maman » (Maran 1922 : 69)7. La nostalgie est certaine et s’épanche de façon corrélée depuis un lointain espace international (l’Afrique) jusqu’à pour le moins trois niveaux mis en parallèle via les échelles nationale (française), régionale (Bordeaux) et personnelle (mère).

Rappelons que René Maran entretient de surcroît une correspondance avec les milieux littéraires de Bordeaux et de Paris alors qu’il est fonctionnaire colonial. Il a d’ailleurs exprimé ses sentiments patriotiques auprès de son ami René Violaines (Kuntsler 1965) et évoque à nouveau cette « Patrie » (avec un « P » majuscule) française dans l’un des poèmes de Vers la sagesse, troisième sous-partie du Visage Calme : « Soyez bénis !... Vos morts ont sauvé la Patrie » (Maran 1922 : 42)8.

Le Visage calme est à la fois le titre de l’ensemble du recueil et de la première de ses quatre sous-parties, soit un visage à percevoir selon de multiples facettes qui pourraient être :

  • Ière facette9/« Visage calme » : la phase de présentation de la problématique centrale, à savoir : comprendre qu’il faut, en toutes circonstances, garder son calme ;

  • IIème facette/« Cruel amour » : qui met en valeur le problème (de courte durée, si l’on en croit le nombre réduit de poèmes dédiés à cet obstacle, à savoir juste cinq) du désir et du plaisir amoureux qui s’opposent à ce projet. Ce « Bouillonnement de sang, chair en effervescence » (Maran 1922 : 29)10 est réduit toutefois au niveau de l’instinct : « Vous n’êtes que désir et le désir instinct ! » (Maran 1922 : 29)11.

  • Lui est préférée la Raison comme le souligne la IIIème sous-partie/« Vers la sagesse » où nous est proposé le programme d’application de cette conception de la vie et du monde.

  • Et la IVème facette/« Amicae amissae » est en quelque sorte la démonstration que la force de domination de soi est acquise, à l’heure où le plus grand drame vient à frapper, comme le démontre la nette décroissance des larmes, même si les douleurs persistent. En effet, de sept occurrences des larmes et pleurs dans la Ière sous-partie, on passe respectivement à deux occurrences dans les IIème, IIIème et IVème sous-parties, soit la mise en exergue d’une domination de soi réussie, et ce grâce à des efforts constants, nourris de certains modèles.

Aussi, on considère qu’il convient de décrypter le titre de ce recueil : Le Visage calme comme ayant le double sens de « visage » et de « vie-sage », auquel s’ajoute dans une forme de redondance synonymique l’adjectif « calme », qui renvoie à l’absence d’agitation et de bruit, tout comme l’adjectif « sage » fait écho à l’absence d’excès. Quoi de plus logique que d’écrire une vie sage après avoir publié presque dix ans auparavant une « vie intérieure » ?

Au thème du visage-blason est annoncé d’emblée un fort lien avec les Stoïciens. Si on blasonna plutôt le corps de la femme ; Maran choisit ici d’écrire des stances portant sur son âme engagée sur les chemins escarpés de la mesure et du bon agir. On serait tentée de demander : qu’est-ce qui compte le plus alors : le visage ou le calme ?

Cette recherche de calme a déjà été présentée par d’autres comme une vertu capitale. En effet, comment ne pas relever l’influence dans Le Visage calme de l’approche philosophique de Marc Aurèle ? On rappellera combien ce « prince » antique a développé l’importance de la maîtrise de soi et la recherche du Bien dans le fameux recueil de ses Pensées. Cet ouvrage aurait été longtemps le livre de chevet du jeune René Maran (Schwarz 2021), éloigné de ses parents alors qu’il se trouve au lycée. Point étonnant dès lors de relever la prégnance de Marc Aurèle dans une œuvre de maturité comme Le Visage Calme, dont le titre même est, à double titre si on le lit comme on l’a proposé sous la forme : « vie-sage »…, tout un programme stoïcien.

N’est-ce pas aussi dans le même temps la preuve que quelque chose brûle, s’agite et demande à être apaisé, que ce soit dans le corps ou dans l’âme d’un Moi poétique fort proche, on l’a dit, du poète Maran lui-même ? Le visage est assurément un élément du corps humain paradoxal, car relié de par son positionnement près du cerveau à l’intellect et censé révéler dans le même temps les états d’âme, les émotions.

En somme, comment cette « agitation » que Maran s’évertue à canaliser apparaîtrait-elle dans ces poèmes publiés en 1922 ? Comment ne pas y associer le fait que dans une lettre de 1917, en pleine Première Guerre mondiale donc, René Maran indiquait : « Le scrupuleux Empereur avait su faire d’une morale d’esclave une morale de maître », ce qui réapparaît d’une certaine façon dans l’un des poèmes de Vers la sagesse où l’on peut lire à propos de l’empereur Julien : « Julien, Julien, empereur Julien,/Toute religion est vaine et périssable. (…)/Les temps qu’il présidaient ne sont pas arrivés. Le faible reste esclave et seul le fort est maître » (Maran 1922 : 54)12. Julien, dont le prénom est répété comme en un appel à témoin et sans doute pour qu’en creux on pense qu’il n’est pas « que » l’« empereur Julien », mais aussi Julien l’Apostat – ce que confirme le vers 5 : « Ton âme d’apostat, par la haine troublée » (Maran 1922 : 54)13 – et Julien le Philosophe, qui a eu, rappelons-le, Marc-Aurèle pour modèle. Julien a ainsi rejeté tout faste et reste connu comme une figure du travail acharné, exemple d’attitude que Maran met poïétiquement en exergue. Plusieurs visages se superposent alors, entre passé et présent. René Maran place assurément le sien dans le sillage de celui de Marc Aurèle et de ses épigones (et il en arbore ainsi les masques…).

Marc-Aurèle est même directement cité dans deux poèmes du Visage Calme. Tout d’abord, son nom est rappelé, à l’heure de clore le septième poème du recueil, par la voix poétique qui s’invite à poursuivre ses efforts : « Marc-Aurèle, ô vieux maître, ai-je assez travaillé ? » (Maran 1922 : 11)14. Ce dernier vers du seul poème sans strophe de cette première partie (qui compte 18 poèmes) semble faire écho, également dans sa forme interrogative, au dernier vers du poème XVI, composé d’une stance de quatre vers, ce qui lui donne une apparence non strophique : « Pourquoi le plus beau feu laisse-t-il tant de cendres ? » (Maran 1922 : 20)15.

On retrouve un appel direct à ce modèle de pensée maranien avec un clair rappel des richesses des multiples facettes de Marc-Aurèle au début du dixième poème de Vers la sagesse avec, à l’instar de la présentation de Julien, comme un triptyque répétitif des différents visages de Marc-Aurèle : « Marc-Aurèle, soldat, philosophe, empereur/En nos temps furieux si tu pouvais revivre, /Quel triste effarement et quelle morne horreur/obscurciraient tes yeux habitués au livre ? » (Maran 1922 : 49)16. L’ensemble de ce poème réunit de ce fait comme en concentré les engagements de Marc-Aurèle, présenté comme un « Empereur dédaigneux des faisceaux et des fastes » (Maran 1922 : 49)17 avec une mise en parallèle du manque d’évolution entre les contemporains de Maran – « Les hommes, depuis toi, n’ont pas su progresser » (Maran 1922 : 49)18 – et les « Germains et les Quades » (Maran 1922 : 49)19 que combattit le célèbre romain qui nourrit l’éthique maranienne.

On ne peut manquer de se demander par conséquent non plus seulement quel visage est évoqué, mais aussi qui voit ce visage. Faut-il y déceler une adresse directe aux (visages des) lecteurs (Martin 2003)20 ou y distinguer un visage qui se reflète dans un miroir autre, qui peut être par exemple celui d’un modèle antique ou de la figure maternelle encensée lorsque René Maran écrit Amicae amissae. Sénèque, philosophe stoïcien, rappelait en effet que les miroirs n’avaient pas été créés pour s’épiler la barbe ou pour les débauchés, mais qu’ils permettent de se voir soi-même et sont donc des instruments de connaissance de soi (Le Blay 2013) (Wolff 2001)21, reprenant ainsi une approche déjà développée par Platon (Courtès 2008). Maran n’est pas Narcisse qui s’auto-mire et s’admire, « qui veut faire de l’être avec du reflet » (Pigeaud 2001). Maran recherche plutôt dans ce recueil poétique aux accents de journal intime et qui transcrirait donc, symboliquement, son « visage », à dire les soifs de son âme, c’est-à-dire de « vie-sage » et ses constants efforts d’autorégulation.

On lit comme en écho la citation d’Ernest Renan qui amorce Le Visage Calme : « Il était depuis longtemps blasé sur toutes les joies sans les avoir goûtées » (Maran 1922)22. Cette mise en épigraphe, en tant qu’élément paratextuel, viserait donc à éclairer de façon programmatique le sens, l’esprit, de l’ensemble du recueil. Il n’empêche que l’on ne peut manquer de ressentir une certaine surprise en lisant : « Sa sagesse était absolue, c’est-à-dire que son ennui était sans bornes », si l’on ne rattache pas cet ennui à la recherche du Bien, aux « aspirations spirituelles » et autre « mélancolie de jeunesse moderne », lesquelles nous rappelle par exemple Guy Sagnes. L’« esprit » est d’ailleurs bien représenté dans la sous-partie Vers la sagesse, tout autant que les termes « raison » et « vanité », entre modèle et contre-modèle. 

L’ennui, fort prisé par les Romantiques et les Parnassiens, serait à entendre de façon très XIXe siècle (Sagnes 1969) – décimononique dirait Maran attaché aux termes rares, autre caractéristique de sa poésie. Cet ennui est présent chez Charles Dovalle, Alfred de Vigny, Théophile Gauthier, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Auguste de Villiers de Lisle-Adam, Stéphane Mallarmé ou encore Paul Verlaine et bien d’autres23. On retrouve assurément l’« ennui » dans cet exergue comme un écho du célèbre prologue baudelairien « Au lecteur » : « C’est l’Ennui ! (…)/Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat ! (…) » (Baudelaire 1857).

Cependant, le terme « ennui » n’apparaît concrètement, malgré cette annonce paratextuelle, qu’une fois dans Le visage calme24 (Maran 1922 : 30). L’ennui prend plutôt la forme chez Maran d’une mélancolie douloureuse du souvenir, annoncée d’ailleurs dès le poème princeps, si programmatique de la démarche maranienne. On peut lire ainsi dans les deux dernières strophes : « Le souvenir,/Sourd et lointain, trouble et brumeux, comme un orage/(…)/S’approche, gronde, augmente, et souffle à mon visage/(…)/Cette mélancolie indulgente et secrète/ Où transparaît/La force qui pourra dominer la tempête » (Maran 1922 : 4)25. Le choix de l’alternance de vers courts et longs semble alors participer de cette conscience de la perte inéluctable.

Cette mélancolie qui oppose « Naguère » (Maran 1922 : 6)26 et « Maintenant » (Maran 1922 : 6)27, comme au troisième poème du recueil, conforte l’idée d’un changement : « Oh ! comme tout change » (Maran 1922 : 7)28. Ceci s’exprime notamment au travers du champ lexical liquide des larmes et des pleurs ainsi que via des jeux de variations de saisons, très conformistes, entre des printemps prometteurs, des étés riants et rêveurs et des automnes et des hivers meurtris.

Ces éléments liquides récurrents sont nourris de forts accents héraclitéens, eux aussi sans nul doute liés à la formation classique de Maran, pour évoquer un monde qui ne sera jamais plus le même. On pense par exemple à cet extrait de Vers la sagesse : « L’heure, comme un grand fleuve, entraîne toutes choses/Le peuple des mortels et la race des roses » (Maran 1922 : 62)29. Cette sagesse acquise ou plus exactement cette constante recherche d’absence de troubles, se voit donc mise en valeur par de récurrentes images fluides, éoliennes et liquides. Images héraclitéennes et memento mori constant comme celui qui clôt la première partie du Visage calme, où la voix poétique, liée au règne animal de par son humanité, rejoint les autres règnes, le végétal et le minéral : « Et bientôt, las ! à mon tour,/Sous de la terre battue,/Je serai poussière un jour,/comme l’arbre et la statue… » (Maran 1922 : 22)30. Ajoutons que l’utilisation de la première personne renforce à chaque fois un lyrisme contenu qui rend compte d’une réalité inéluctable pour la voix poétique, consciente de ses limites et qui affirme au terme de cette réflexion : « Que sont les plus fiers travaux,/Et la joie, et la lumière,/En regard de ces trois mots : Argile, cendre, poussière ?... » (Maran 1922 : 23)31. L’emploi des points de suspension, à la fin de ces deux dernières strophes, semble rendre encore plus compte de délitement annoncé. D’ailleurs, cette limite des espérances est aussi transcrite par le choix de vers beaucoup plus courts, soit des heptasyllabes, à la dimension comme tronquée alors que dominent dans ce recueil les alexandrins. La deuxième sous-partie « Cruel amour » se termine également par une image fortement arénisée : « Un grand désert peuplé des sables du silence » (Maran 1922 : 33)32. Soit une façon de se défaire de tout pour retrouver une âme « simple, nue » (Maran 1922 : 66)33, sans « prison » (Maran 1922 : 66)34 corporelle comme espéré à la fin de la troisième sous-partie De la sagesse ; sans douleur avec laquelle on serait directement en contact puisque celle-ci se voit mise « sous verre » (Maran 1922 : 87)35, distanciée, à défaut de pouvoir la faire disparaître, dans le poème final d’Amicae amissae qui clôt le recueil. Souffrance non disparue donc, mais contrôlée, comme chez la mère dont la voix poétique admire la force et la maîtrise discrète : « Toi qui soigneusement isolais ta douleur/Comme un fruit précieux qu’on préserve sous verre » (Maran 1922 : 87)36. Cette souffrance sous verre pourrait de ce fait être comme regardée dans un miroir…

A la filiation, issue d’une matrice littéraire, de Marc-Aurèle, Maran ajoute celle, familiale, de cette mère (Onana 2007)37 par qui il dit être devenu ce qu’il est : « C’est par toi que je suis devenu courageux ; /C’est par toi que je sais la douleur salutaire » (Maran 1922 : 80)38. Aussi la remercie-t-il de son « legs spirituel (…) le plus simple don qui rapproche du ciel » (Maran 1922 : 83)39 et lui dédie son œuvre : « Mais l’œuvre que je fais, si faible qu’elle soit,/Je te l’ai dédiée (…) » (Maran 1922 : 84)40. Sa philosophie de vie est dès lors fort claire : « Le sage, par l’étude et l’indulgence instruit,/Ne daigne même plus du geste condescendre/A chercher dans la fleur la promesse du fruit,/Non plus qu’à confronter la poussière et la cendre » (Maran 1922 : 81)41.

On retrouve par conséquent à chaque fois le choix d’une voie de type contemptus mundi et la conscience de l’inanité des apparences pour « Vous qui rêvez encore aux gloires des étés » (Maran 1922 : 9)42, soit un parcours à sans cesse renouveler « en fuyant l’immense puanteur/du parfum de la gloire » (Maran 1922 : 50)43. L’emploi de la préposition « vers » dans le titre de la troisième sous-partie : « Vers la sagesse », met en évidence un processus dynamique d’élévation, comme le soulignent les récurrentes métaphores d’un cheminement continuel, et ce pour vivre conformément à la Raison, soit métaphoriquement la difficile escalade de « pics dominateurs » (Maran 1922 : 14)44, car « Déjà mon pied trébuche et la montagne est haute » (Maran 1922 : 15)45. Point de fin atteinte, mais toujours un dépassement en ligne de mire : « Lève, lève tes yeux pleins de larmes et d’ombres/Vers le pic lumineux où plane le devoir » (Maran 1922 : 13)46.

Fait écho à la première épigraphe (celle de l’ensemble de l’œuvre) un second exergue, placé en entête de la troisième sous-partie « De la sagesse » (Maran 1922 : 35). Il s’agit d’une autre citation de Renan, tirée de son Marc-Aurèle de 1882, dont le titre complet est Marc-Aurèle ou la fin du monde antique (Renan 1882). Cet ouvrage a laissé une marque vivace désignant les Pensées comme un « journal intime ». Pierre Hadot (Hadot 1982) a affirmé que Marc-Aurèle a pratiqué dans ses Pensées, selon des règles rigoureuses, les exercices stoïciens, à savoir : « l’examen de conscience, la préparation intérieure aux difficultés de la vie, la remémoration des principes fondamentaux de l’action droite » (Hadot 1982 : 12). 

Ce sont les mêmes voies de recherche qui sont exprimées, nous semble-t-il, dans les vers du Visage calme. Comment rester calme face aux douleurs de la vie : perte des plaisirs et des amis, perte de la mère si tendrement aimée comme montré dans Amicae amissae où cette même question est posée dans dix-huit poèmes d’une véritable élégie filiale – qui n’a pas dès lors les traits d’épopée des élégies de Senghor. Cet hommage élégiaque rendu à une morte, dans la tradition d’un Tibulle ou d’un Properce – poètes cités par les Stoïciens comme Sénèque pour montrer leur faiblesse par rapport à la passion –, s’impose par sa déchirante profondeur et l’espace qui lui est dédié avec notamment le poème le plus long de tout le recueil (le XVIIème) (Maran 1922 : 85-86)47, soit 7 strophes de 4 vers. Il y est souligné, entre autres topoi…, combien celle qu’il n’hésite pas à nommer « pauvre morte adorée en silence, maman » (Maran 1922 : 86)48 était seule à le comprendre : « (…) ta joie, hélas ! fut la seule sur terre/à savoir dignement conforter mes efforts » (Maran 1922 : 85)49. On note l’insistance sur leur réunion fusionnelle : « De même n’ayant goût qu’à vivre l’un pour l’autre,/Nous avons doublement souffert de nos douleurs » (Maran 1922 : 86)50.

Une fois encore, la culture à la française (et donc occidentale) de René Maran pèse lourd dans cette évocation de la mère, aux tons si virgiliens. Y résonne en effet le fameux « Incipe, pare puer, risu cognoscere matrem » de l’églogue IV des Bucoliques51 : « Commence, petit enfant, à reconnaître ta mère à son sourire » qui fut d’ailleurs repris à la même époque, en 1921, par Anatole France en guise de titre du premier chapitre du Petit Pierre (France 1921). Dans son discours de 1953 l’introduisant à l’Académie internationale de la culture de Bruxelles, Maran renouera plus directement encore avec cette intertextualité virgilienne dans ces vers dédiés à sa mère : « Une maman, c’est le sourire du bonheur,/Fait d’esprit et de chair épanouis en fleur ; /C’est la pure amitié que jamais rien n’altère ; /C’est le chagrin qui sait se contraindre et se taire » (Lander 2007). 

Ces vers parlent de l’intime, d’une intériorité qui se dit dans la sobriété et qui, pour ce faire, a choisi un cadre répétitif, celui des stances. Ce genre, pas trop long et de ce fait à l’aspect naturel (pour cette époque), a été mis en valeur à la fin du XIXe siècle par Jean Moréas qui publie ses Stances (1899) dont on a dit qu’elles avaient « la clarté axiomatique de l’épigramme » (Imbert 2009) vu sa recherche de concision (Raynaud 1929 : 79-80). Autre élément donc d’une formation traditionnelle, cette versification mimétique est source de régularité et conforte le projet de sage quiétude et d’unité de ton exprimé dans Le Visage Calme. Ces éléments métriques que beaucoup considèrent désormais comme désuets en oubliant leur modernité à leur époque ne seraient en définitive pas à considérer comme un « corset » occidental, mais plutôt comme un masque, volontaire et assumé comme tel, pour pouvoir s’exprimer et être entendu.

Toutefois, outre ces apports culturels « classiques », ne retrouve-t-on point dans ces vers du Visage calme une force poïétique proprement maranienne ?

2. Le visage maranien et ses masques : à propos de quelques choix et paradoxes du Visage calme

Le seuil du Visage Calme annonce une recherche d’ataraxie, soit une très stoïcienne tranquillité de l’âme que le titre de l’œuvre semble affirmer être rendu visible sur un visage. Mais de la face de qui s’agit-il ? Celle de la voix poétique ? Pas seulement, on vient de le souligner. De surcroît, ce visage est-il le reflet d’une âme ou son masque ? Clamer la mise en avant d’un visage calme ne revient-il pas, en fin de compte, à reconnaître la difficulté d’une telle maîtrise de soi et donc à dire, en creux, les remous intérieurs présents sous ce masque qui se voudrait miroir sans tain ? Le miroir sans tain, en fait verre sombre (pour ne pas dire noir…) plus que miroir stricto sensu…, crée en effet une vision à sens unique où l’une des parties ne voit pas que l’autre la regarde. Occultation ou pour le moins opacité et non pas évidente transparence… autant d’éléments que l’on retrouve dans toute l’œuvre de René Maran ainsi que dans Le Visage Calme et que l’on peut retenir comme une stratégie d’écriture nécessaire en contexte colonial.

Intéressons-nous aux occurrences de ce « visage » pour mieux en comprendre les aspects, rendus visibles ou non.

Avec cinq occurrences du terme « visage »52 (concentrées plutôt dans Cruel amour) et une omniprésence (décroissante) des yeux (le front n’apparaît plus quant à lui dès la seconde sous-partie), suivie de l’importance accordée également aux lèvres (et à la bouche qui sourit), le « corps » semble progressivement se substituer au visage. Notons en effet l’absence du mot « visage » dans Vers la sagesse qui en revanche propose six occurrences du terme « corps », lequel est réintroduit deux fois dans Amicae amissae. Autrement dit, ce visage apparaît avec un corps… Serait-ce ce dernier que ce « visage calme » chercherait à cacher ou son âme53 ?

La répartition quantitative entre les quatre sous-parties du recueil Le Visage Calme met en exergue une poésie et un cœur qui débordent d’amour et qui reconnaissent aussi les affres du désir. La sous-partie « Cruel amour » le démontre, avec même des vers parfois équivoques, comme porteurs d’érotisme sans (trop) l’afficher, soit encore une fois les tours et détours maraniens. Ainsi pourrait-on voir un double sens à cet « orgueil bandé » (Maran 1922 : 33)54 et cette « toison mouvante » (Maran 1922 : 33)55 présentés après deux vers qui semblent contextualiser une rencontre sexuelle : « Au moment où le cœur déchausse ses désirs/Devant les draps de lit aux bâillements austères » (Maran 1922 : 33)56.

La quiétude ne saurait dès lors être qu’apparente, recouvrant des élans farouches… Il n’empêche que si l’amour se présente comme augmentant (car nommé une seule fois dans la première sous-partie), le désir est quant à lui décroissant, étant donné qu’il ne se réduit plus qu’à une seule occurrence dans la dernière sous-partie Amicae amissae.

On relève pour l’expression de ces agitations sonores et physiques inévitables pour atteindre paradoxalement le calme, l’usage d’un vocabulaire plus varié, comme pour mieux rendre compte de la complexité de ce processus. La poétique maranienne cherche d’ailleurs à montrer que ces deux dynamiques vont parfois de pair. Ainsi, l’idée de mouvement se voit renforcée par l’assonance en « a » dans le vers : « Ménager des arrêts hâtifs et haletants » (Maran 1922 : 20)57, ce qui donne une véritable sonorité synesthésique à ce déplacement. Cet entre-deux est aussi rendu par l’oxymore « remous immobiles » (Maran 1922 : 43)58 du cinquième poème de Vers la sagesse ou encore par les jeux de similitudes phoniques au poème suivant : « (…) les môles noirs de l’immobilité » (Maran 1922 : 45)59. Ce mouvement est aussi celui du temps comme le mettent en exergue ces vers d’Amicae amissae : « le temps (…) un peu plus chaque jour m’incline vers la tombe » (Maran 1922 : 86)60. Il est souvent rendu par des images liées aux fleuves, dans la pure tradition héraclitéenne comme on l’a rappelé plus avant.

La dernière sous-partie du recueil semble, paradoxalement vu la thématique mortuaire, plus sonore que les autres, comme si l’amour filial cherchait à mieux résonner, comme pour mieux repousser ce silence – lui aussi prégnant (avec six occurrences) – de la séparation, du sommeil éternel d’une mort métaphorisée en « grande nuit » (Maran 1922 : 86)61.

En somme, l’ensemble de ces éléments de la poétique maranienne renforcent l’idée de quête constante de la sagesse, si bien résumée dans la première strophe du quinzième poème de Vers la sagesse dont le rythme si équilibré des hémistiches participe lui aussi de la transcription de cette quiétude : « Rester maître de soi, n’être pas versatile,/Tempérer son esprit d’une grave douceur,/Remplir tous ses devoirs, essayer d’être utile,/Chaque jour s’efforcer de devenir meilleur » (Maran 1922 : 59)62. Cette méthode pour être un « vrai sage » (Maran 1922 : 59)63 prend diverses formes ou visages, mais avec des invariants, que l’on s’efforce encore de souligner à ce stade de notre étude à partir d’une analyse typologique des termes-clés présents dans Le Visage Calme.

En effet, la sagesse, renforcée par la Raison, rend évidente l’inanité de toute gloire à l’heure où ce sont les seules cendres qui l’emportent toujours. Le destin – au nom écrit parfois avec un « D » majuscule, comme pour lui donner une force quasi divine, d’autant qu’il « chemine » (Maran 1922 : 65)64 et est qualifié de « pilote adroit » (Maran 1922 : 65)65 et de « maître à ton bord » (Maran 1922 : 65)66 dans Vers la sagesse – semble entraîner les hommes vers une mort certaine (seule moment de « mer calme ou port tranquille » (Maran 1922 : 65)67 ?) qu’il convient d’accepter, à défaut de pouvoir la maîtriser.

Entre-temps, l’Homme habite un monde vivant. Comment se mire alors la nature personnelle de la voix maranienne dans la Nature environnante ? Cette Nature, aux aspects plutôt européens – mis à part une seule référence à l’Afrique68 via le terme « brousse » dans Amicae amissae – est surtout faite de vents, de fleuves, de montagnes et de forêts anonymes, véritables actants universels. Il en ressort que la Nature présente dans les vers maraniens est quantitativement plus végétale et minérale qu’animale, ce qui pourrait la laisser paraître plus « froide » et en cela plus calme. Seuls apparaissent en effet six animaux précis, trois oiseaux : l’aigle (Maran 1922 : 19)69, les cygnes (Maran 1922 : 27)70, les corbeaux (Maran 1922 : 52)71 ; deux mammifères : les loups, les moutons (les plus présents en ce que ce terme se voit conforté par des allusions à un champ lexical annexe : « troupeau » (Maran 1922 : 33)72, « toison » (Maran 1922 : 33)73, « bêlement » (Maran 1922 : 33)74, « bergeries » (Maran 1922 : 58)75 et « mauvais bergers » (Maran 1922 : 61)76) et un insecte : l’abeille (Maran 1922 : 64)77 (présentée au singulier, mais dans son rapport à l’essaim).

Le traitement de la Nature demeure dans Le Visage Calme somme toute de dimension symboliste, de par ses aspects dépurés et sa spiritualisation (qui n’est pas religieuse…). Par exemple, sont plus évoquées des « fleurs » (Maran 1922 : 48 et 57)78 que des « roses » (Maran 1922 : 62 et 83)79 en particulier. Et si le terme « fruit » revient, aucun n’est nommé précisément, d’où la proposition de vers du type suivant : « à chercher dans la fleur la promesse du fruit » (Maran 1922 : 81)80. De même, aucune essence particulière d’arbre n’est citée alors que sont évoquées, feuilles, feuillage, sève (Maran 1922 : 60)81, écorce (Maran 1922 : 60)82 et branches. Une exception ? Une certaine variété céréalière entre « blés » (Maran 1922 : 41 et 53)83, « froment » (Maran 1922 : 47)84, « épeautre » (Maran 1922 : 86)85 et « moisson » (Maran 1922 : 41)86. Soit une écriture poétique sobre, dont la seule véritable « fioriture » provient de l’emploi de termes savants, sans doute moins ressentis d’ailleurs comme tels à l’époque que maintenant. On retiendra dans l’ordre de leur apparition : « rouir, ménétrier, bélandre, miragineux, kriss, acagnardé, au décours, nautonier, rêts (x2), branle, une erre, florir, accotés, le jusant, guérêts, les Quades, sanie, apostat, décours, fructive, un recès, balan, angoisseux, ameurir », soit une réelle fréquence de termes de langue soutenue, voire archaïsante, présente dans plus d’un tiers des poèmes du Visage Calme (plus précisément dans 25 poèmes sur 62). Cela n’en reste pas moins un trait propre à la poésie française de cette époque.

Cette Nature accompagne en tous les cas la voix poétique dans son cheminement en ce qu’elle lui montre de façon concrète l’inanité de toute gloire comme le met en exergue le dernier poème de la première sous-partie évoquant l’arbre qui « deviendra cendre aux grands froids,/dans les noires cheminées » (Maran 1922 : 22)87, puis le faune qui « va se dissoudre en argile » (Maran 1922 : 22)88 et elle-même qui « sera(i) poussière un jour » (Maran 1922 : 22)89. Cette première sous-partie du recueil démarre d’ailleurs en compagnie du « vent qui souffle et passe à travers le feuillage » (Maran 1922 : 3)90 et s’achève par la « forêt » (Maran 1922 : 4)91. Entre les deux, ce vent actant doté d’une voix qui gronde sert de catalyseur du « souvenir » (Maran 1922 : 4)92 de divers émois alors que frappe la « mélancolie » (Maran 1922 : 4)93. Cette force tellurique qui entraîne le « tourbillon des feuilles de l’espoir » (Maran 1922 : 5)94 semble devoir s’arrêter une fois la sagesse acquise comme l’annonce l’ultime poème de la troisième sous-partie : « Lorsque tu parviendras à ce point de sagesse (…) Lorsque tu parviendras à cette paix du cœur (…) Tu trouveras toujours mer calme ou port tranquille » (Maran 1922 : 65)95. Baudelaire avait déjà transformé la mer en miroir d’idéal. Le spleen maranien est en revanche fortement élan vers la Raison (et comme obéissant à une recherche via des symboles), ce qui lui permet d’échapper à l’étouffement du réel, sûr par avance de ses limites.

En conséquence, point de « véritable poésie nègre » ou de poésie forgée avec des éléments issus d’un autre monde que l’Europe. La couleur noire est certes présente, mais toujours pour décrire de façon « convenue », à la façon occidentale, deuil et trépas, comme dans cette évocation du pays des morts où sont partis les jeunes fauchés par la guerre que la voix poétique maranienne évoque à plusieurs reprises : « Mais il leur a fallu, contre leur gré, la suivre/Vers ce grand pays noir où voient les yeux fermés » (Maran 1922 : 47)96.

On relève toutefois un traitement original du « blanc », entre audace du trait et sage retrait. Ne peut-on voir en effet une critique sous-jacente des hommes « blancs » dans l’expression « douce illusion blanche » introduite à la fin du 2ème poème (de 24 vers), le seul sans strophe de Vers la sagesse : « Crédule espoir, et vous, douce illusion blanche/De la paix éternelle et des hommes unis,/vos rêves les plus purs ne sont-ils pas ternis ?/Dans ce branle mortel où tournent les royaumes,/N’êtes-vous pas de sang recouverts, chers fantômes ?... » (Maran 1922 : 39)97. Serait-ce une critique, voilée, de la croyance civilisatrice de l’Europe blanche et des dégâts ainsi causés pour une défense d’une vision conçue comme universelle ?

En fait, Maran avait déjà dans un poème d’hommage à sa mère, dans Vers la sagesse, effectué cette remontée vers les origines construite sur l’opposition violente des hommes, qualifiée de « furie » qui « Depuis le temps des temps » rend l’« homme ennemi de l’homme » (Maran 1922 : 56)98. Passant en guise d’explication-légitimation de l’évocation de la violence des hommes en général avec les fameux Abel et Caïn, puis à ses origines personnelles via l’évocation de sa mère tout en l’incluant dans un « amour filial » (Maran 1922 : 56)99 plus global – « Il n’est pas que toi seul à révérer ta mère » (Maran 1922 : 56)100 –, René Maran en vient à proposer des vers qui semblent réunir le passé de ses ancêtres, entre dominants et dominés : « Esclave cependant de ces lointains ancêtres/Que réprouvent ton cœur prisonnier de leurs lois./Par le fer, par le feu, tu décimes les êtres/Qu’un pouce renversé désigne à tes exploits » (Maran 1922 : 56)101. Ces vers ne portent-ils pas une conscience du passé et du présent colonial français ?

Un autre poème, le plus court car formé d’une seule stance de quatre vers, pourrait induire également une double lecture, entre celle de la mise en exergue de la vie calme d’une mère et celle d’une mère qui ne s’est pas interrogée sur les lourds héritages de son h/Histoire, à l’inverse donc de son fils qui ne saurait donc être « libre du vaste doute » face à cette Histoire coloniale : « Tranquillité d’un cœur qui n’a pas eu d’histoire,/Ah ! comme je t’envie, et combien je voudrais,/Libre du vaste doute aux innombrables rêts,/Simplement, sans effort, comme on respire, -croire… » (Maran 1922 : 82)102.

Il convient de relever un élément original de cette poésie maranienne, à savoir l’insertion d’éléments qui semblent appartenir au monde maçonnique ou pour le moins participer de son idéal comme cette fraternité maçonne suggérée dans le vers : « Adieu ! francs compagnons, mieux aimés que des frères ! » (Maran 1922 : 64)103, ce que conforte l’utilisation de symboles maçonniques comme la rose et l’abeille dans cette poésie qui se veut temple de la Raison.

Très intéressant aussi dans la construction de cette originalité poïétique maranienne est l’écart de sens introduit par le terme « balan » dans le vers : « Alors de tout lassé, sans verve et sans balan » (Maran 1922 : 79)104. Les dictionnaires francophones donnent à « balan » les sens de tenailles, d’hésitation (en Suisse) ou encore de balancement (au Canada) (La langue française 2021). Il nous semble néanmoins que c’est le sens créole de dynamisme qui est à entendre ici, soit un peu de créolité (avant l’heure) dans cette immensité française classique des vers maraniens ! Il s’agit donc d’une nouvelle facette d’un visage maranien, amené à choisir certains masques vu le contexte de son époque, et qui pourtant en dit tant, à qui veut bien creuser le marbre de son apparente quiétude.

En tous les cas, la mise en avant récente de certains courriers de René Maran peut laisser apparaître une certaine « stratégie », à savoir celle de l’utilisation de sa poésie – à la française – comme porte d’entrée de présentation de ses textes en prose plus « engagés » (Luce et Riffard 2021)105. Accordons par conséquent à René Maran une « paradoxale traversée du siècle »106.

Conclusion

On pourrait conclure cette analyse du Visage Calme de René Maran en reprenant l’idée de « francophilie heureuse »107 proposée par Buata Malela (Malela 2008 : 31). La « marque de fabrique » de la poésie maranienne est assurément française et assumée comme telle. Sa grande maîtrise de vers traditionnellement français, avec notamment la forme des stances qui paraît désormais un peu désuète, mais qui ne l’était point à son époque, participe du choix de construction régulière et mimétique, qui n’est pas à voir selon nous comme un carcan, mais bien plutôt comme un masque choisi volontairement afin de pouvoir évoquer les dimensions de l’intime d’un poète à l’épiderme noir et de culture française affichée. On a rappelé à cet égard l’importance dans Le visage Calme de l’apport de modèles « classiques » de pensée comme celui de Marc-Aurèle, sous-bassement constant d’un projet réitéré d’atteinte de la sagesse par la domination de soi. On peut dans cette recherche de sagesse son choix d’éthique face aux injustices, notamment coloniales, ainsi que son lien avec la franc-maçonnerie.

Cette sagesse, si prégnante quantitativement et symboliquement, n’en reste pas moins soumise au cœur, lequel constitue le véritable leitmotiv108 des vers du Visage Calme comme on l’a montré plus avant. La sagesse pourrait alors fonctionner comme un masque du cœur et par là même d’une âme qui tous deux palpitent109 dans les quatre sous-parties de ce recueil poétique, à l’instar des quatre ventricules et oreillettes d’un même cœur qui oxygènent l’ensemble d’un corps.

En 1922, victime du succès de Batouala, René Maran subit de nombreuses attaques. Cet apparent « visage calme » ou masque (à replacer dans le contexte, rappelons, de la mode de l’art nègre et de l’attrait pour les masques africains…) peut être une forme de réponse à ses détracteurs. Dans un courrier à Félix Éboué du 21 avril 1929, Maran parle de certaines de ses productions dont Le Visage calme, le Petit Roi de Chimérie et le Roman d’un nègre (Un Homme pareil aux autres) et indique ne pas vouloir « mercantiliser » son prix Goncourt. Il a un projet précis et il le poursuit.

Homme de couleur devant survivre et écrire dans le contexte de la France coloniale, il construit son Œuvre sur des paradoxes (nécessaires pour assurer leur transmission), entre ombre et lumière, avec divers masques, ce qui ressort également dans Le visage calme. Maillon originel de la Négritude, certains reprochent à René Maran d’avoir dans le même temps écrit de la propagande coloniale pendant l’Occupation110. Ne reçoit-il pas d’ailleurs en 1921, la même année que le Goncourt, la médaille coloniale (Malela 2008 : 43) et ne se revendique-t-il pas dans le même temps comme un écrivain français (Violaines 1965 : 20) ? N’est-il pas à la fois capable de critiques contre le régime colonial français et fier de revendiquer sa francité ? Survivre (économiquement et intellectuellement) et faire vivre et accepter progressivement les germes d’une Négritude111 dans une France coloniale n’a pas été assurément aisé. Maran n’a-t-il pas su utiliser ce que comprennent les Européens, notamment les intellectuels français, afin d’obtenir leur aide112 et leur faire partager son « idéal juste et noble »113 ?

Autant d’éléments qui font apparaître René Maran comme un être « double » dans un difficile contexte que d’aucuns devraient se remémorer… Maran (né en 1887) est de vingt ans l’aîné de Senghor (né en 1906) et plus encore celui de Césaire (né en 1913)… Il conviendrait de ne pas oublier cette différence générationnelle114 dans des comparaisons hâtives qui risqueraient de faire oublier la force, d’apparence tranquille, du projet maranien dont la trace a été des plus inspiratrices, comme l’ont souligné tant Senghor que Césaire, dans cet « itinéraire de la contestation » (Chevrier 1975 : 24) nègre, entre centre et marges, qui aujourd’hui encore se transforme en faisant parfois valoir sa « souche française » comme avec l’afropolitanisme et l’afropéanisme (Miano 2012 et 2020).

1  Publié à Paris aux Éditions du Monde Nouveau.

2 Mes sincères remerciements au professeur Charles W. Scheel qui m’a permis de disposer de ce recueil.

3 Selon la précieuse « Bio-bibliographie » dressée par Jean-Dominique Pénel pour le groupe René Maran de l’ITEM-CNRS (non publiée), aimablement mise à

4 III, 7, vers 2. III signifie : troisième sous-partie « Vers la sagesse » et 7 signifie : 7ème poème de cette sous-partie. Toutes les citations

5 Ces recueils ont été utilisés pour réaliser Le Livre du souvenir (Maran 1958).

6 Non remises en 1967 par madame Camille Maran à la République du Sénégal.

7 IV, 1, v. 1 et 3-4. IV signifie « Amicae amissae ».

8 III, 4, v. 15. III signifie « Vers la sagesse ».

9  On choisit ici des chiffres romains pour que le lien avec la présentation retenue dans les notes soit plus clair.

10 II, 2, v. 1. II signifie « Cruel amour ».

11  II, 2, v. 4.

12  III, 12, v. 1-2 et v. 11-12.

13  III, 12, v. 5.

14 I, 7, v. 10. I signifie « Le Visage Calme ».

15 I, 16, v. 4.

16 III, 10, v. 1 à 4.

17 III, 10, v. 8.

18 III, 10, v. 9.

19 III, 10, v. 12.

20 Florence Martin précise : « Ainsi, pleinement engagé dans sa tâche d’auteur, Maran construit son lecteur et sa lectrice, comme reflets de lui-même

21 « Inuenta sunt specula ut homo ipse se nosset » : « Les miroirs ont été inventés pour que l’homme se connût lui-même », chapitre XVII de l’Enquête

22 Cette citation est insérée dans la page de garde (interne) du Visage calme.

23 Dans le cadre de la prose, comment ne pas rappeler l’ennui de madame Bovary ?

24 I, 3, v. 8.

25 I, 1, v. 16 à 22.

26 I, 3, v. 1.

27  I, 3, v. 5.

28  I, 3, v. 16.

29 III, 17, v. 9-10.

30  I, 18, v. 9-12.

31  I, 18, v. 13-16.

32  II, 5, v. 12.

33 III, 21, v. 2 : « Mon âme, seras-tu quelque jour simple, nue, ».

34 III, 21, v. 3.

35 IV, 18, v. 8.

36 IV, 18, v. 7-8.

37 Marie Maran, née Lagrandeur.

38 IV, 12, v. 1-2.

39  IV, 15, v.1 et 3.

40 IV, 16, v. 4-5.

41 IV, 13, v. 4-8.

42  I, 5, v. 5.

43 III, 9, v. 11-12.  

44  I, 10, v. 6.

45  I, 11, v. 1.

46  I, 9, v. 7-8.

47 IV, 17.

48  IV, 17, v. 24.

49 IV, 17, v. 11 et 12.

50 IV, 17, v. 15-16.

51 Cette églogue avait été traduite par Victor Hugo en 1817.

52 Et deux de plus si on y ajoute le titre général et celui de la première sous-partie.

53 Qui n’est pas entendue au sens religieux du terme…

54 II, 5, v. 6.

55  II, 5, v. 8.

56  II, 5, v. 3-4.

57  I, 16, v. 1.

58  III, 5, v. 7.

59 III, 6, v. 10.

60  IV, 17, v. 26-27.

61  IV, 17, v. 28.

62 III, 15, v. 1-4.

63 III, 15, v. 9 : « C’est à quoi le vrai sage applique sa pensée ».

64 III, 20, v. 6.

65 III, 20, v. 7.

66 III, 20, v. 7. 

67  III, 20, v. 10.

68  L’autre altérité non européenne serait dans ce recueil l’occurrence du monde malais via un type de poignard appelé « kriss » (Maran 1922 : 19), I

69  I, 15, v. 11.

70  II, 1, v. 11.

71  III, 11, v. 2.

72 II, 5, v. 7.

73  II, 5, v. 8.

74 II, 5, v. 8.

75 III, 14, v. 1.

76 III, 16, v. 19.

77 III, 19, v. 10.

78 III, 7, v. 7 et III, 13, v. 15.

79 III, 17, v. 10 et IV, 15, v. 8.

80 IV, 13, v. 7.

81 III, 16, v.1.

82 III, 16, v.1.

83 III, 4, v. 1 et III, 11, v. 14.

84 III, 8, v. 6.

85 IV, 17, v. 13.

86 III, 4, v. 3. La moisson est ici métaphorique.

87 I, 18, v. 3-4.

88 I, 18, v. 8.

89  I, 18, v. 11.

90 I, 1, v. 1.

91 I, 1, v. 24.

92  I, 1, v. 1.

93  I, 1, v. 21.

94  I, 2, v. 2.

95  I, 20, v. 1, 4 et 10. Comment ne pas penser aux célèbres vers baudelairiens de « L’homme et la mer », Les Fleurs du Mal (1857) : « Homme libre

96 III, 8, v. 3-4.

97 III, 2, v. 20-24.

98 III, 13, v. 1.

99 III, 13, v. 5.

100 III, 13, v. 7.

101 III, 13, v. 9-12.

102  IV, 14, v. 1-4.

103 III, 16, v. 17.

104 IV, 11, v. 12.

105 « (…) alors qu’il est essentiellement connu comme l’auteur de Batouala,on découvre un poète ou, plutôt, un romancier qui se fait précéder de sa

106 Pour reprendre un titre de Raphaël Confiant à propos d’Aimé Césaire, non exempt également de paradoxes (Confiant 1993).

107 Buata Malela oppose cette « francophilie heureuse » à une « francophilie méfiante » du fait du constat des inégalités entre les Français de la

108  Maran publie d’ailleurs une autobiographie intitulée Le cœur serré (Maran 1931).

109 C’est pour cela que nous rejoignons l’idée générale de René Maran, une conscience intranquille (Little 2018).

110 Il reçoit par exemple en 1942 le prix Broquette-Gonin de l’Académie française, destiné à récompenser des auteurs remarquables par leurs « qualités

111  Maran a participé au premier Congrès mondial des écrivains et artistes noirs qui s’est tenu à Paris en 1956. Il était également présent à Rome en

112 On pense notamment à l’engagement de Jean-Paul Sartre en 1948 avec l’Orphée noir.

113 Voir la préface de Batuala.

114  Ce n’est donc que bien plus tard, en 1945, que Senghor pourra affirmer : « Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous

Baudelaire, Charles, Les Fleurs du Mal, Alençon, Auguste Poulet-Malassis, 1857.

Chevrier, Jacques, « L’itinéraire de la contestation en Afrique noire », Le monde diplomatique, mai 1975, https://www.monde-diplomatique.fr/1975/05/CHEVRIER/33159 [consulté le 12/09/2021].

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1  Publié à Paris aux Éditions du Monde Nouveau.

2 Mes sincères remerciements au professeur Charles W. Scheel qui m’a permis de disposer de ce recueil.

3 Selon la précieuse « Bio-bibliographie » dressée par Jean-Dominique Pénel pour le groupe René Maran de l’ITEM-CNRS (non publiée), aimablement mise à ma disposition par le professeur Charles W. Scheel.

4 III, 7, vers 2. III signifie : troisième sous-partie « Vers la sagesse » et 7 signifie : 7ème poème de cette sous-partie. Toutes les citations seront tirées de cette édition et suivront ce schéma de présentation pour faciliter le repérage au sein de cette œuvre poétique.

5 Ces recueils ont été utilisés pour réaliser Le Livre du souvenir (Maran 1958).

6 Non remises en 1967 par madame Camille Maran à la République du Sénégal.

7 IV, 1, v. 1 et 3-4. IV signifie « Amicae amissae ».

8 III, 4, v. 15. III signifie « Vers la sagesse ».

9  On choisit ici des chiffres romains pour que le lien avec la présentation retenue dans les notes soit plus clair.

10 II, 2, v. 1. II signifie « Cruel amour ».

11  II, 2, v. 4.

12  III, 12, v. 1-2 et v. 11-12.

13  III, 12, v. 5.

14 I, 7, v. 10. I signifie « Le Visage Calme ».

15 I, 16, v. 4.

16 III, 10, v. 1 à 4.

17 III, 10, v. 8.

18 III, 10, v. 9.

19 III, 10, v. 12.

20 Florence Martin précise : « Ainsi, pleinement engagé dans sa tâche d’auteur, Maran construit son lecteur et sa lectrice, comme reflets de lui-même (lisant les Poèmes Saturniens de Verlaine ou évoquant les moulins de Don Quichotte) ». 

21 « Inuenta sunt specula ut homo ipse se nosset » : « Les miroirs ont été inventés pour que l’homme se connût lui-même », chapitre XVII de l’Enquête sur la nature. Sénèque propose aussi le fameux « miroir des Princes » dans son De clementia (« Scribere de clementia, Nero Caesar, institui, ut quodam modo speculi vice fungerer et te tibi ostenderem perventurum ad voluptatem maximam omnium ») ainsi que l’idée que la connaissance de soi ne conduit pas toujours à la vertu (Le Blay 2013) (Wolff 2001).

22 Cette citation est insérée dans la page de garde (interne) du Visage calme.

23 Dans le cadre de la prose, comment ne pas rappeler l’ennui de madame Bovary ?

24 I, 3, v. 8.

25 I, 1, v. 16 à 22.

26 I, 3, v. 1.

27  I, 3, v. 5.

28  I, 3, v. 16.

29 III, 17, v. 9-10.

30  I, 18, v. 9-12.

31  I, 18, v. 13-16.

32  II, 5, v. 12.

33 III, 21, v. 2 : « Mon âme, seras-tu quelque jour simple, nue, ».

34 III, 21, v. 3.

35 IV, 18, v. 8.

36 IV, 18, v. 7-8.

37 Marie Maran, née Lagrandeur.

38 IV, 12, v. 1-2.

39  IV, 15, v.1 et 3.

40 IV, 16, v. 4-5.

41 IV, 13, v. 4-8.

42  I, 5, v. 5.

43 III, 9, v. 11-12.  

44  I, 10, v. 6.

45  I, 11, v. 1.

46  I, 9, v. 7-8.

47 IV, 17.

48  IV, 17, v. 24.

49 IV, 17, v. 11 et 12.

50 IV, 17, v. 15-16.

51 Cette églogue avait été traduite par Victor Hugo en 1817.

52 Et deux de plus si on y ajoute le titre général et celui de la première sous-partie.

53 Qui n’est pas entendue au sens religieux du terme…

54 II, 5, v. 6.

55  II, 5, v. 8.

56  II, 5, v. 3-4.

57  I, 16, v. 1.

58  III, 5, v. 7.

59 III, 6, v. 10.

60  IV, 17, v. 26-27.

61  IV, 17, v. 28.

62 III, 15, v. 1-4.

63 III, 15, v. 9 : « C’est à quoi le vrai sage applique sa pensée ».

64 III, 20, v. 6.

65 III, 20, v. 7.

66 III, 20, v. 7. 

67  III, 20, v. 10.

68  L’autre altérité non européenne serait dans ce recueil l’occurrence du monde malais via un type de poignard appelé « kriss » (Maran 1922 : 19), I, 15, v. 10.

69  I, 15, v. 11.

70  II, 1, v. 11.

71  III, 11, v. 2.

72 II, 5, v. 7.

73  II, 5, v. 8.

74 II, 5, v. 8.

75 III, 14, v. 1.

76 III, 16, v. 19.

77 III, 19, v. 10.

78 III, 7, v. 7 et III, 13, v. 15.

79 III, 17, v. 10 et IV, 15, v. 8.

80 IV, 13, v. 7.

81 III, 16, v.1.

82 III, 16, v.1.

83 III, 4, v. 1 et III, 11, v. 14.

84 III, 8, v. 6.

85 IV, 17, v. 13.

86 III, 4, v. 3. La moisson est ici métaphorique.

87 I, 18, v. 3-4.

88 I, 18, v. 8.

89  I, 18, v. 11.

90 I, 1, v. 1.

91 I, 1, v. 24.

92  I, 1, v. 1.

93  I, 1, v. 21.

94  I, 2, v. 2.

95  I, 20, v. 1, 4 et 10. Comment ne pas penser aux célèbres vers baudelairiens de « L’homme et la mer », Les Fleurs du Mal (1857) : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! /La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme/ Dans le déroulement infini de sa lame, /Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer » ?

96 III, 8, v. 3-4.

97 III, 2, v. 20-24.

98 III, 13, v. 1.

99 III, 13, v. 5.

100 III, 13, v. 7.

101 III, 13, v. 9-12.

102  IV, 14, v. 1-4.

103 III, 16, v. 17.

104 IV, 11, v. 12.

105 « (…) alors qu’il est essentiellement connu comme l’auteur de Batouala, on découvre un poète ou, plutôt, un romancier qui se fait précéder de sa poésie. Ainsi, dans le but d’“inciter” Henri de Régnier “à jeter un coup d’œil sur [ses] pages oubanguiennes [de la colonie d’Oubangui-Chari]”, le poème “Psyché” avait “précédé de peu l’envoi de la série d’eaux-fortes composant ce récit [Batouala]”.

106 Pour reprendre un titre de Raphaël Confiant à propos d’Aimé Césaire, non exempt également de paradoxes (Confiant 1993).

107 Buata Malela oppose cette « francophilie heureuse » à une « francophilie méfiante » du fait du constat des inégalités entre les Français de la Métropole et ceux issus des colonies.

108  Maran publie d’ailleurs une autobiographie intitulée Le cœur serré (Maran 1931).

109 C’est pour cela que nous rejoignons l’idée générale de René Maran, une conscience intranquille (Little 2018).

110 Il reçoit par exemple en 1942 le prix Broquette-Gonin de l’Académie française, destiné à récompenser des auteurs remarquables par leurs « qualités morales », soit une distinction obtenue sous le régime de Vichy.

111  Maran a participé au premier Congrès mondial des écrivains et artistes noirs qui s’est tenu à Paris en 1956. Il était également présent à Rome en 1959 lors du second congrès. D’autre part, comment ne pas rappeler qu’aussi bien Aimé Césaire que Léon Gontran-Damas ou Sédar Senghor ont fait retentir leur cri nègre tout d’abord à travers leur poésie ?

112 On pense notamment à l’engagement de Jean-Paul Sartre en 1948 avec l’Orphée noir.

113 Voir la préface de Batuala.

114  Ce n’est donc que bien plus tard, en 1945, que Senghor pourra affirmer : « Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre négritude » (Chevrier 1975 : 24).

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