Introduction

Jean Bessière and Laura Carvigan-Cassin

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Jean Bessière and Laura Carvigan-Cassin, « Introduction », Archipélies [Online], 11-12 | 2021, Online since 15 December 2021, connection on 26 May 2022. URL : https://www.archipelies.org/1064

L’œuvre de Raphaël Confiant est nombreuse, qu’il s’agisse de romans, de récits, de souvenirs, d’essais, ou d’interventions de diverses formes et de divers supports. La pensée, que porte cette œuvre, est constante, nette, certainement attachée à des situations et des enjeux divers et cependant constamment fidèle à une réflexion sur les Antilles et à la créolité. Cette réflexion n’exclut pas une propriété géographique, culturelle, politique plus large ; elle ne cesse néanmoins de rappeler de nécessaires choix linguistiques, la nécessaire affirmation du métissage, sans qu’il y ait là l’oubli d’une visée de l’universalité, indissociable de la vaste marqueterie que dessine l’œuvre.

Noter ces points est inévitablement noter que l’étendue et la diversité des écrits, de l’écriture se confondent avec le parcours, historique, actuel, de lieux, de scènes, de temps, avec l’évocation, également historique et actuelle, d’agents, d’actions, illustrations des divisions imposées par l’esclavage et des partages sociaux, et avec une large ethnographie du quotidien. Ce sont là autant d’occasions de présentations et représentations, riches de bien des types humains, de bien des situations, ceux et celles des petites Antilles et de leurs corrélats, ces espaces et ces moments autres, indissociables de ces îles.

En même temps que la diversité, il faut donc dire une complexité de l’œuvre de Raphaël Confiant. La chronologie et la série des œuvres qui font l’œuvre, constituent en elles-mêmes une interrogation. L’entreprise littéraire de Raphaël Confiant, d’une ampleur exceptionnelle, est discontinue, formées de segments souvent focalisés sur des espaces-temps spécifiques : ce monde des petites Antilles apparaît certain, mais aussi comme ultimement insondable et trop riche. Le conte de ce monde est inévitablement celui du compte de ses moments et de ses agents ; cette alliance du conte et du compte ne doit pas surprendre : pour Raphaël Confiant, la réalité des petites Antilles est d’abord celle des innombrables proximités humaines, culturelles, sociales, raciales ; innombrable et proximité font le compte et le conte, l’étendue et l’unité de l’œuvre, autant dire, une inévitable complexité. Cette complexité impose de considérer l’écrivain, les points d’observation qu’il se reconnaît, le statut d’énonciateur qu’il met en œuvre, et les orientations que lui permettent de prêter à son œuvre l’alliance de l’innombrable, du conte et du compte, tous les deux explicitement historiques, politiques et décolonisés.

L’étendue, la diversité et la cohésion de l’œuvre, ainsi pleinement justifiées, appellent les approches critiques qui permettent d’illustrer ou de définir quelques-uns de leurs points d’appui, expressément lisibles. Ainsi des évocations de l’enfance et de l’auto-construction de l’être créole – Ravines du devant-jour –, ainsi, de l’autre face des destins historiques d’une décolonisation, jamais exactement accomplie dans les petites Antilles – L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon : vie et mort du guerrier silex, où il y a comme le contrepoint de l’auto-construction créole –, ainsi du paradoxe d’une langue spécifique qui a pour destinataires tous les francophones de ce monde – Trilogie tropicale –, où il y a le dessin du paradoxe de l’universalité d’une écriture singulière, ainsi de l’inévitable évidence d’un Confiant aux portraits pluriels, précisément adéquats aux progrès et au divisions de l’histoire et cependant ceux d’un homme unique, ainsi encore de la difficile constitution d’un « nous créole », déjà largement lisible dans les dualités qui vienne d’être notées. Il convient de reprendre le terme d’auto-construction : ces dualités sont les moyens d’exposer cette auto-construction, celle du sujet créole, celle de l’écrivain Confiant, celle de l’histoire et de toute actualité dans les petites Antilles : l’entreprise de l’émancipation, encore présente, appartient à l’histoire, à tout moment, à chacun et à tous ; elle se définit comme une auto-construction et définit ainsi l’œuvre de Raphaël Confiant.

On continue de dessiner cette auto-construction à travers des images de contrastes plus spécifiques : Confiant et Maryse Condé, Confiant face à l’identité antillaise de Fanon, Confiant narrateur d’une remarquable migration aux Antilles – Case à Chine –, d’une Antillaise reine du monde noir américain – Madame St-Clair : Reine de Harlem, et cela qui relève de l’auto-construction la plus nette, celle de la femme dans l’œuvre de Confiant.

On a dit le conte et le compte. L’alliance est inévitable : l’auto-construction est une entreprise et une promesse ; elle est constante et toujours reprise ; elle est celle de tous et de chacun. C’est pourquoi Raphaël Confiant est un écrivain aux portraits multiples, à l’œuvre innombrable et segmentée, à la parole constante et toujours reprise. Par quoi, la créolité apparaît comme la mémoire et l’entreprise de chacun et de tous.

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