L’invisibilisation de la variation dans certaines théories linguistiques

Corinne Mencé-Caster

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Corinne Mencé-Caster, « L’invisibilisation de la variation dans certaines théories linguistiques », Archipélies [Online], 8 | 2019, Online since 15 December 2019, connection on 03 April 2020. URL : https://www.archipelies.org/554

Il s’agit d’interroger la place qui se trouve accordée à la variation linguistique dans les théories et ce qu’elle nous révèle de l’idéologie des linguistes concernés. La question de l’invisibilisation de la variation sera donc au cœur de notre réflexion : elle nous permet, d’une part, de décrypter la figure du locuteur qui sous-tend la conceptualisation desdites théories et, d’autre part, de réfléchir aux relations entre système, langue, parole.

This article questions the place which is granted to the linguistic variation in the theories and what it reveals to us of the ideology of the concerned linguists. The question of the invisibilization of the variation will be at the heart of our reflection: it allows us, on the one hand, to decipher the figure of the speaker which underlies the conceptualization of these theories and, on the other hand, to think about the relations between system, language, speech.

Introduction

Je partirai du principe que tout locuteur d’une langue est à la fois conscient du caractère statique de sa langue et de ses évolutions et variations. En disant cela, je me situe en porte-à-faux vis-à-vis de la position exprimée naguère par Ferdinand de Saussure, du moins dans la version qu’ont donnée du Cours de Linguistique générale Bally et Sechehaye :

La première chose qui frappe quand on étudie les faits de langue, c’est que pour le sujet parlant leur succession dans le temps est inexistante : il est devant un état. Aussi le linguiste qui veut comprendre cet état doit-il faire table rase de tout ce qui l’a produit et ignorer la diachronie. […] Il ne peut entrer dans la conscience des sujets parlants qu’en supprimant le passé (Saussure 1960, 117).

En effet, cet extrait laisse entendre qu’il ne saurait y avoir d’approche scientifique de la langue, en dehors de la prise en compte de ce double paradigme : l’homogénéité et le statisme de la structure qu’est la langue. L’on sait aussi que ce sont les orientations théoriques et méthodologiques de cette linguistique dite structuraliste, héritée de Ferdinand de Saussure, qui vont dominer le paysage de la linguistique moderne et rendre problématique, voire non pertinente, la question de la variation.

Vers le milieu du xxe siècle, des linguistes nord-américains, et singulièrement William Labov, vont proposer une critique assez radicale du structuralisme saussurien, tel qu’il est élaboré dans le Cours de linguistique générale. Ceci va les amener à prendre en compte la dimension sociétale de l’activité du langage, tout autant que l’hétérogénéité de la langue qui avait été rejetée hors du projet de la linguistique saussurienne. Se dessinait donc ainsi la possibilité d’un structuralisme de la variation, de la diversité qui ne considérait pas que la langue doive s’étudier hors de la parole. La sociolinguistique était née, et avec elle, la légitimation de la variation linguistique au plan scientifique. Il n’empêche que, surtout en France, le soupçon contre la sociolinguistique continue de planer : cette discipline fait encore figure de linguistique au rabais qui occupe, dans le champ des sciences du langage, une sorte de position frontalière, en regard de ses liens avec la sociologie et de sa connivence avec un empirisme jugé douteux.

Quel est l’objet de la linguistique ? Et quelle est sa méthode ? 

On est en effet en droit, après plusieurs décennies de théories et de modélisations linguistiques, de se demander ce qui, dans la variation, fait peur et continue d’inquiéter les linguistes. Pourquoi nombre de théories linguistiques ont-elles choisi d’invisibiliser la variation et de fonder leur approche sur l’homogénéité de la structure, alors même que la variation est partout, et encore plus, dans nos sociétés où le numérique est omniprésent ? Est-il encore possible, à l’ère des réseaux sociaux, d’occulter la variation linguistique ?

La construction de la langue une : l’illusion du monolinguisme au service de l’invisibilisation de la variation

Pour qui s’intéresse à la variation linguistique, les définitions ne manquent pas. Ainsi Françoise Gadet nous rappelle que les sociolinguistes, considérant qu’« il n’est pas de langue que ses locuteurs ne manient sous des formes diversifiées », « saisissent cette différenciation en parlant de variétés pour désigner différentes façons de parler, de variation pour les phénomènes diversifiés en synchronie, et de changement pour la dynamique en diachronie » (Gadet 2003, 7). Ce sont les travaux de William Labov, puis de l’école variationniste qui en sont la continuité qui marquent en quelque sorte le début officiel de la linguistique de la variation. Il faut bien comprendre que, dans la perspective de Labov, et ce, dès 1972, l’approche des variations linguistiques implique l’hypothèse de leur corrélation avec des variables sociales (catégories socioprofessionnelles des interlocuteurs, contextes de production de leurs discours, âge, etc.).

Dans la littérature linguistique, il est désormais courant de classer, suivant Coseriu (1962) les variations en fonction de différentes dimensions : selon le temps (diachronique), l’espace (diatopique), les caractéristiques sociales des locuteurs (diastratique) et les activités qu’ils pratiquent (diaphasique). Françoise Gadet (2003,15) précise ainsi que :

Le découpage en types de variation laisserait attendre une discontinuité, alors que diatopique, diastratique et diaphasique interagissent en permanence : les locuteurs emploient d’autant plus de formes régionales que leur statut socioculturel est plus bas et que la situation est plus familière, et le spectre diastratique est donc plus large au bas de l’échelle sociale.

Avant Labov, certains linguistes s’étaient intéressés à la question des productions linguistiques non normées, « marquées » ou encore à celle des « fautes de langue ». On peut citer le Traité de stylistique française de Charles Bally (1905), les travaux précurseurs d’Henri Frei (1929) sur la grammaire des fautes. On peut tout aussi bien évoquer les recommandations des traités grammaticaux sur les erreurs à ne pas commettre, comme illustration de la conscience d’une norme unique sous-tendant l’ensemble des échanges linguistiques.

On l’a bien compris : l’étude de la variation ne prend sens qu’en regard de l’existence d’une norme de référence, de sorte que la reconnaissance de la variation suppose nécessairement une coexistence de normes diverses et variées, en face d’une norme prescriptive que l’on voudrait unique – l’adjectif prescriptif a ici toute son importance. La volonté d’imposition d’une norme unique renvoie à une conception unitariste de la langue comme système homogène : parmi toutes les variétés en compétition, on en érige une en tant que variété reconnue et légitimée par les instances autorisées : académies, système littéraire « académique », école, dictionnaires, grammaires. L’on s’efforce ensuite de gommer l’ensemble des éléments hétérogènes de cette variété que l’on a officialisée pour en proposer une version stable, homogène, voire immuable.

Il faut donc, pour appréhender la question de la variation linguistique dans la perspective d’invisibilisation que je propose ici, avoir conscience que la langue est d’abord une construction discursive qui repose sur une illusion savamment entretenue, visant à faire voir et à faire croire qu’il y a une unité de la langue, qu’il y a une norme unique en vigueur, alors même que le singulier que l’on emploie n’est qu’un effet de discours pour créer la réalité que l’on veut promouvoir. La question de la représentation de la langue est ici essentielle. En effet, ces représentations – qui fondent les perceptions et les jugements, qui gouvernent les façons de dire et de faire – sont tout aussi réelles que les processus, les comportements, les conflits que l’on tient pour concrets. On peut se demander avec Michel Foucault :

[S]'il n’y a pas là « une bien maigre idée du réel », identifié aux seules situa­tions concrètes : « Un type de rationalité, une manière de penser, un programme, une technique, un ensemble d’efforts ration­nels et coordonnés, des objectifs définis et poursuivis, des instruments pour l’atteindre, etc., tout cela c’est du réel, même si ça ne prétend pas être “la réalité” elle-même ni “la” société tout entière »10 (Foucault 1994, 15).

Le pouvoir symbolique de cette illusion est si fort qu’il conduit à faire advenir l’idée d’un fossé infranchissable entre ce qui sera appelé « langue » (après l’opération de légitimation et d’homogénéisation dont nous venons de parler) et ce qui sera dénommé « dialecte » (du fait d’une forme de dé-légitimation). Le rôle et l’influence des politiques linguistiques sont, à cet égard, édifiants. Ainsi Bourdieu explicite très clairement l’importance de cette dimension symbolique : « Pour qu’un mode d’expression parmi d’autres [...] s’impose comme seule légitime, il faut que le marché linguistique soit unifié et que les différents dialectes (de classe, de région ou d’ethnie) soient pratiquement mesurés à la langue ou à l’usage légitime » (1982, 28).

C’est bien cette assimilation à LA LANGUE de la variété légitimée et officialisée, qui a pu faire dire qu’une langue n’est rien moins qu’un dialecte (ou une variété) qui a réussi. On peut évoquer le cas bien connu du castillan qui a bénéficié de la politique expansionniste liée à Reconquête, de l’installation de la Cour, de la volonté d’Alphonse X d’en faire la langue administrative, au détriment par exemple du galicien qu’il considérait uniquement comme sa langue poétique ou des autres langues en présence (léonais, valencien, etc.).

Les relations entre langue et dialectes, ou dit autrement, entre variété légitimée et variétés non légitimées sont déjà le lieu d’une première invisibilisation de la variation, inscrite initialement dans la prolifération des formes attestées de parlers. Le point focal sera cette langue instituée à qui on va assurer une très forte visibilité, tandis que les dialectes seront relégués en arrière-plan, presque comme des formes honteuses que les locuteurs ne seront guère fiers de parler. Il peut arriver aussi que s’engage une lutte politique pour la reconnaissance officielle d’autres variétés et pour qu’au moins deux d’entre elles aient un statut officiel, dans un état reconnu alors comme bilingue. Toutefois la construction des États européens est souvent marquée par la bi-univocité de la langue et de la nation. Comme le rappelle Bourdieu, pour le cas de la France :

Jusqu’à la Révolution française, le processus d’unification linguistique se confond avec le processus de construction de l’État monarchique […]. L’imposition de la langue légitime contre les idiomes et les patois fait partie des stratégies politiques destinées à assurer l’éternisation des acquis de la Révolution par la production et la reproduction de l’homme nouveau (Bourdieu 1982, 29-31).

« Parler de la langue sans autre précision », nous dit Bourdieu, « c’est accepter tacitement la définition officielle d’une unité politique » (Bourdieu 1982, 27). Parler du castillan ou de l’espagnol n’est, en ce sens, jamais totalement neutre : dans un cas, on évoque une variété parmi d’autres ; dans l’autre, on peut viser l’occultation de la diversité des langues de l’Espagne, en reconnaissant pour seule langue, celle promue par un État dont la propension unificatrice et unitariste continue de poser problème. L’idée d’une romanistique qui a été séduisante pendant très longtemps n’a guère résisté à la pression de la linguistique structurale qui s’est constituée initialement sur la base des langues triomphantes. Il est, en effet, coutumier de désigner tous les parlers issus du latin comme « langues romanes », ce qui paraît sous-entendre les parlers qui « ont réussi » (italien, français, portugais, espagnol, roumain, et sans doute aussi catalan) ; de fait, le périmètre de la dialectologie ne circonscrirait alors que tous les autres (occitan, picard, léonais, galicien…), c’est-à-dire ceux qui n’ayant pas acquis le statut de langue officielle, sont restés dans l’horizon dialectal.

Pour bien comprendre le statut politique et linguistique de la variation – les deux vont de pair – il convient donc d’être attentif aux modalités de désignation, au pouvoir symbolique de « visibilisation » ou d’occultation des termes choisis, tout autant qu’aux modes de constitution des disciplines qui traversent le champ des sciences du langage, selon toutefois une hiérarchie encore trop souvent « invisible ». À cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que la linguistique variationniste est issue de la longue tradition dialectologique européenne (fin du XIXe siècle – première moitié du xxe siècle) de traitement de la variété dialectale par une approche comparative et historique de la langue, qui fut diffusée aux États-Unis par André Martinet et transmise entre autres par U. Weinrich. Cette filiation entre « dialectologie » et « linguistique variationniste » ne doit pas nous laisser indifférente. En effet, de même que la dialectologie constitue une branche à part de la linguistique, une branche excentrée, la linguistique variationniste, encore appelée sociolinguistique, a du mal, je l’ai dit précédemment, à acquérir ses lettres de noblesse au sein de la linguistique, notamment en France.

Tout ce qui relève de la variation, et donc pour être plus explicite, de l’écart par rapport à une norme de référence, tend à être stigmatisé, que ce soit dans le champ social ou dans le champ théorique, alors même que cette variation est constitutive de l’ensemble des processus langagiers.

Comment expliquer, en effet, qu’en dépit de l’importance manifestement considérable de la variation, celle-ci n’ait été, quand elle n’a pas tout simplement été écartée, que très marginalement traitée dans les théories linguistiques dominantes du xxe siècle, c’est-à-dire pendant les heures de gloire de la linguistique ?

Dans la conception saussurienne d’une « langue » en tant que système virtuel de signes (définis comme unités oppositives) indépendant des individus-locuteurs, mais accepté par la communauté, il n’est pas fait état de la variation, sauf pour la rejeter hors de la science linguistique. Les différences effectivement observables dans le comportement linguistique s’expliquent tout au plus par une maîtrise plus ou moins imparfaite de la langue de la part des individus. Dans le paradigme de la grammaire générative, paradigme qui devait remplacer le structuralisme, une position plus radicale encore fut prise, avec l’hypothèse forte d’homogénéité et l’abstraction que constitue celle d’un locuteur-auditeur idéal.

Il n’est donc pas étonnant que Bourdieu (1982, 24) ait renvoyé à la définition que donne Chomsky de la linguistique, comme illustration incroyable en quelque sorte de choix théoriques idéologiquement marqués. En considérant que la théorie linguistique « a affaire fondamentalement à un locuteur-auditeur idéal, inséré dans une communauté linguistique complètement homogène, connaissant sa langue parfaitement et à l’abri des effets grammaticalement non pertinents » (Chomsky 1971, 24) Chomsky ne se contente pas de formuler un postulat méthodologique. Il prend position pour une certaine conception de la langue qui, par le gommage des différences sociales et de l’hétérogénéité qui lui sont constitutives, épouse la visée unitariste et homogénéisante qui est celle du pouvoir symbolique et du pouvoir tout court.

Voilà ce qu’en dit Bourdieu dans Langage et pouvoir symbolique :

Chomsky a le mérite de prêter explicitement au sujet parlant dans son universalité la compétence parfaite que la tradition saussurienne lui accordait tacitement […] Telle fut, il me semble, la position des fondateurs de la linguistique générale moderne, et aucune raison convaincante de la modifier ne s’est imposée. Bref, de ce point de vue, la compétence chomskyenne n’est qu’un autre nom de la langue saussurienne […]. Le changement de langage cache la fictio juris par laquelle Chomsky, convertissant les lois immanentes du discours légitime en normes universelles de la pratique linguistique conforme, escamote la question des conditions économiques et sociales de l’acquisition de la compétence légitime et de la constitution du marché où s’établit et s’impose cette définition du légitime et de l’illégitime (Bourdieu 2001, 68).

S’exprime donc à travers le locuteur-auditeur idéal de Chomsky une idéologie qui distribue l’identité et la différence, et donc distingue ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas, mais sans jamais expliciter ni mettre au jour ce soubassement idéologique. Le linguiste saussurien ou chomskyen participe donc, selon Bourdieu, de la célébration de l’illusion du « communisme linguistique », à travers la reconnaissance d’un modèle normatif prenant comme référence l’usage correct de la langue. Or cet usage correct de la langue, ce sont en général les classes supérieures qui le fixent, du fait de leur accès privilégié à la culture et au savoir. La légitimation de formes linguistiques renvoie donc généralement à la légitimation sociale d’un groupe qui détient le pouvoir symbolique et rejette, hors du champ de ce pouvoir, toutes les pratiques linguistiques alternatives. Pour avoir la possibilité d’accéder à des postes de pouvoir, le peuple devra détruire ses propres instruments d’expression et jouer la carte de ce « communisme linguistique ». Inutile de préciser que l’aversion de certains locuteurs créolophones envers le créole vient précisément de ce que le créole a pu (et peut encore) leur apparaître comme un frein à leur ascension sociale. C’est que toute personne qui ne maîtrise pas les formes d’expression dominantes et légitimes se présente ou est représenté comme un locuteur « socialement marqué », et donc susceptible d’être marginalisé socialement et professionnellement.

Le locuteur-auditeur idéal de Chomsky se trouve ainsi immergé dans une « communauté linguistique homogène ». Le rejet ainsi manifesté de la variation, hors des frontières des théories linguistiques, semble manifester une collusion entre tenants du pouvoir et linguistes. En effet, dans ces théories, l’effacement du contexte social et historique, la neutralisation des différences sociales, l’occultation des luttes pour l’accaparement du pouvoir symbolique sont autant de modalités de naturalisation de ce qui a été socialement construit. On fait comme si LA LANGUE allait de soi, comme si la maîtrise de la langue était accessible à tous de la même façon, comme si la variation n’était que périphérique ou « parasite ».

De fait, la dilution de la variation et de l’hétérogénéité et leur élimination des théories saussurienne et chomskyenne les font apparaître comme des facteurs non pertinents, susceptibles d’introduire de la complexité là où on souhaite au contraire travailler à une réalité modélisée, épurée.

Mais, ce faisant, le risque n’est-il pas de faire de la langue un modèle mathématique, coupé de son enracinement sociohistorique, des dynamiques politiques et culturelles qui lui ont octroyé le statut privilégié dont elle dispose, et donc, de reproduire à l’infini ce qui peut apparaître comme une complicité non déclarée entre la science et le pouvoir ?

L’ordre établi serait-il alors légitimé par la science et les linguistiques structurale ou chomskyenne deviendraient-elles de nouveaux instruments de légitimation de cet ordre ?

L’hypothèse peut paraître absurde, tant on a l’habitude d’aborder les problématiques de manière cloisonnée, de considérer que la politique est la politique, la science est la science et qu’on ne saurait confondre les deux. Ainsi on tend à minorer la portée politique de certaines options ou postures théoriques, en présentant comme allant de soi et sous un angle strictement méthodologique, des postulats qui sont pourtant idéologiquement très chargés.

C’est bien pourquoi le paradigme du pouvoir symbolique tout autant que son corollaire, les luttes qui dérivent de la volonté de s’en accaparer, a connu une telle fortune. Il permet de réintroduire la question du politique dans la science et de mettre en lumière des présupposés théoriques dont personne, et peut-être même pas les chercheurs, n’avaient mesuré la portée politique et idéologique.

Pourquoi donc, dans les théories linguistiques dominantes, la variation a-t-elle été considérée comme un facteur perturbant, plus que comme un trait constitutif et essentiel de toute langue ? Pourquoi, lorsqu’elle a été réintroduite, à travers notamment la sociolinguistique, reste-t-elle mal considérée puisque, on l’a vu, cette approche linguistique qui s’intéresse au langage comme fait social, apparaît encore à certains linguistes « purs et durs » comme illégitime ?

Comment interpréter la suspicion plus générale de la civilisation occidentale envers la diversité et la frilosité des linguistes envers la variation ? Au plan politique, on sait que la diversité linguistique a souvent été tenue pour dangereuse, car elle est vue comme un facteur de légitimation des différences, et par ricochet, comme un élément pouvant favoriser la dilution du sentiment d’unité nationale et la mise en cause de l’ordre établi. Au plan théorique, pour les linguistes majeurs du xxe siècle, a-t-elle seulement été appréhendée comme un défi insurmontable à la modélisation théorique ou faut-il voir aussi de manière plus insidieuse dans cette focalisation sur la structure, dans ce parti-pris pour l’abstraction et l’idéalisation, une manière de « fuite devant l’histoire », pour ne pas s’encombrer de sa redoutable épaisseur ?

Vers une interprétation politique et idéologique de l’invisibilisation de la variation linguistique

Il faut bien l’admettre, il y a un certain confort de travail lorsqu’on modélise un objet. En élaborant des méthodes pour parvenir à « modéliser » une langue qui soit perçue comme un ensemble d’unités et de règles stables, insérées dans un système fermé, la linguistique structurale, tout autant que la linguistique chomskyenne, a pu mettre en œuvre, au niveau des langues de grande communication, des applications convaincantes. Ces mêmes méthodes n’ont pas moins bien fonctionné avec des langues de portée plus limitée.

Toutefois, l’idée d’un système linguistique, stable, cohérent et homogène, aussi confortable soit-elle, au niveau théorique, laisse complètement dans l’ombre toute une série de questions inhérentes au langage et à ses rapports complexes à l’ordre sociopolitique, aux conditions de fonctionnement de la communication, aux relations de pouvoir qui sous-tendent les interactions entre locuteurs, etc.

Le caractère structurant du langage dans la vie et les sociétés humaines rend problématique cette coupure entre des théories linguistiques « en apesanteur » et la langue comme fait social, infiniment variable et changeante. Cette coupure interpelle donc, non seulement parce qu’elle conforte un ordre établi, des positions dominantes, des légitimités non questionnées, mais aussi parce qu’elle donne pour pérenne et immuable la domination qui est en jeu et que masque ce « lissage » de la langue qui « horizontalise » tout, en mettant en jeu des acteurs qui semblent avoir les mêmes droits et les mêmes chances d’accès à cette langue théoriquement reconstruite.

Elle constitue donc en quelque sorte un point aveugle de la théorie et renvoie indubitablement à une certaine posture de recherche, souvent aveugle à sa propre collusion avec le pouvoir et l’ordre dominant.

L’homogénéité attribuée au système linguistique, et par-delà l’importance concédée à la notion de système ou de structure, suppose une invariance qui fait de la variation linguistique « en synchronie » notamment, une donnée dénuée de toute pertinence. Cette a-historicité qui se donne l’apparence de l’objectivité scientifique contribue à rendre « invisibles » les bouleversements sociohistoriques qui sont à l’œuvre et dont le langage porte nécessairement la trace, l’évolution des rapports de force qui sont aussi des rapports de sens, l’ébranlement de l’autorité qui s’inscrit aussi dans le langage avec la légitimation « populaire » de nouvelles formes de parlers qui s’imposent, en dehors de toute caution institutionnelle.

C’est sans doute pourquoi les penseurs étiquetés French Theory ou « poststructuralistes » aux États‑Unis dans les années 1970, ont déployé leurs travaux à bonne distance du structuralisme ou frontalement contre lui. C’est aussi sans doute pourquoi entre le poststructuralisme et le postcolonialisme, un dialogue fructueux a pu s’instaurer, puisqu’il s’agissait de reléguer le paradigme structural au profit d’un modèle prenant en compte les changements et processus à l’œuvre et valorisant la théorie de l’action, la capacité d’agir des acteurs, en un mot, l’ensemble des interactions historiques et sociales, porteuses de changements.

On ne peut donc nier que la linguistique structurale, et de manière plus large, le structuralisme, ont contribué à la naturalisation des identités linguistiques, des régimes de pouvoir et des situations sociales et culturelles, ou au moins, qu’elles s’en sont satisfaites, parce que précisément, cela ne les contraignait pas à s’immerger dans la masse prolifique des faits (qu’ils soient linguistiques, sociaux ou culturels), dans leur dangereuse complexité et dans leur possible pouvoir de remise en cause des structures dominantes.

Comme le dit si bien Jackie Assayag (2010, 120-121) à propos d’une des figures majeures du structuralisme français, à savoir Claude Lévi-Strauss : « Mais comment s’étonner du déni de réalité et d’historicité présenté par un si grand maître ès cultures du monde qui avait horreur des voyages, et qui durant plusieurs décennies a travaillé à décrypter la formule de la diversité humaine enfermée dans son bureau en écoutant du Bach ? ».

En naturalisant en quelque sorte LA LANGUE, en faisant de LA LANGUE homogène un objet de recherche allant de soi, la linguistique structurale et la linguistique chomskyenne ont participé d’un déni de réalité et d’historicité, qui a contribué à « invisibiliser » la variation, rejetée du côté de la périphérie, de la marge non signifiante. Or, comme le rappelle François Rastier (1991, 12) : « On peut certes chercher à fonder en nature (dans le cerveau ou dans les gènes) les régularités linguistiques, mais le problème scientifique n’en réside pas moins – ou pas tant – dans l’unité des langues et de leurs sémantiques que dans leur diversité ».

Comment résister alors à établir un parallèle entre cette résistance à la variation dans le domaine de la linguistique et la fermeture à la diversité qui caractérise le régime général de l’èpistèmè occidentale ? Comment ne pas voir dans cette « invisibilisation » de la variation, une logique du maintien d’un certain ordre, au détriment de celui, radicalement nouveau, que les décolonisations successives et les pensées postcoloniales et décoloniales ont tenté presque désespérément d’instaurer ?

Considérons précisément, pour étayer nos propos, la question du locuteur natif dont Saussure et Chomsky ont donné une version idéalisée. Dans un très bel article intitulé justement « Le locuteur natif et son idéalisation. Un demi-siècle de critiques », Valelia Muni Toke tente de faire le point sur une notion décriée – celle du locuteur natif :

« Fardeau », « tromperie », « mythe », symbole « impérialiste »..., qu’il soit vivant ou « mort » le locuteur natif n’échappe en tout cas pas aux foudres de ses nombreux critiques (Phillipson 1992 ; Rajagopalan 1997 ; Davies 2003 ; Canagarajah 1999 ; Paikeday 1985). Alors que le terme français locuteur natif n’a presque jamais fait l’objet de publications lui étant explicitement et exclusivement consacrées (Renaud 1998), le terme native speaker a, dans le domaine de langue anglaise, suscité depuis plus d’un demi-siècle une littérature considérable. Ce numéro d’Histoire, Épistémologie, Langage propose donc de revenir sur l’histoire d’un débat qui s’inscrit dans l’époque contemporaine : l’anthropologie américaine des années 1960 et la linguistique appliquée britannique des années 1970 sont les temps et espaces disciplinaires dans lesquels s’ouvre une critique épistémologique ; l’émergence des « World Englishes » dans les années 1980 lui donne un tour résolument politique (Muni Toke 2013, 5).

Que révèle un tel débat si ce n’est la mise en lumière des implications idéologiques de l’expression « locuteur natif » et comment établir le lien avec la problématique de l’invisibilisation de la variation ?

Revenons de nouveau à l’article cité, dans une citation certes un peu longue, mais essentielle :

Les sciences du langage devraient donc se défaire de termes dont les usages communs répondent à des vues culturalistes et essentialistes – à rebours de ce que les sciences sociales montrent de la fluidité et de la mobilité des identités réelles. Dans cette perspective, le locuteur natif est donc avant tout une construction idéologique qui sert à désigner celui qui possède la langue qui lui est première, maternelle […]. [E]t il y aurait bien ainsi des natifs qui seraient plus natifs que d’autres : c’est sur la déconstruction de cette idéologie que repose le mouvement en faveur de la reconnaissance des « World Englishes ». L’entrée dans un monde post-colonial et multipolaire se traduit en effet en sciences sociales par la prise en compte de voix qui s’autodésignent comme « subalternes » (Merle 2004) : la domination de la perspective européano-centrée est fondamentalement remise en question. En linguistique, le terme « World Englishes » rappelle alors la pluralité des pratiques de l’anglais, et interroge leur hiérarchie : quand les anglais américain, britannique et australien se verraient préservés par leur légitimité historique – « Old Native » – les Anglais singapourien, nigérien, indien seraient relégués à la périphérie en tant que « New Native » (Platt et al. 1984) voire « Non-native » (Singh, D’souza, Mohanan & Prabhu 1998). Ces variétés plus récentes, produits de l’histoire coloniale, ne constituent pas des objets d’enseignement légitimes dans les classes de langue anglaise, l’implicite étant toujours qu’on y enseigne un anglais dit standard – et les locuteurs de ces langues ne peuvent prétendre aux postes d’enseignants « natifs », au motif qu’ils parlent un anglais sans valeur sur le marché linguistique (Bourdieu 2001). La métaphore du marché, on le voit, prend parfois un sens économique réel dans la vie sociale (ibid., 6).

Autrement dit, à travers cette citation, on voit comment la question de la disqualification de certains locuteurs natifs, corrélative de leur « invisibilisation » rejoint celle de l’invisibilisation de la variation et comment elle survit aux théories structuralistes et générativistes, puisqu’elle continue de travailler les imaginaires et de peser socialement et professionnellement sur les carrières de ceux qui, bien qu’ayant la langue en question comme langue maternelle, ne sont pas considérés comme « suffisamment natifs ».

Il faut donc bien comprendre que la caractérisation du locuteur natif à partir des critères indiqués (enracinement originel dans un espace non colonial ; garant de la langue instituée ; reconnaissance comme véhicule des valeurs occidentalo-centrées) constitue en quelque sorte une illustration presque parfaite de la résistance à la reconnaissance de la variation comme un trait constitutif de la langue.

Les fortes réticences à l’égard des locuteurs anglophones, identifiés, pour ne pas dire stigmatisés comme « New Native » s’expliquent par les variations de leur anglais par rapport à l’anglais dit « standard », variations qui pourraient venir perturber l’image « lisse » et « policée » d’une langue qu’on veut diffuser et enseigner, mais à partir des critères d’homogénéité et de stabilité qui sont ceux qui furent valorisés, par la linguistique saussurienne notamment.

Bonfiglio (2010) a bien mis en exergue les liens presque indissociables qui se nouent progressivement entre la dimension native et la dimension nationale, le natif devenant national et donc garant d’un ordre politique et social, ou pour paraphraser Anderson (1982), « le représentant d’une communauté imaginée ». Cette dynamique est parfaitement logique et rejoint ce que nous avons dit précédemment de la construction des idéologies nationales à partir d’un idéal du monolinguisme impliquant l’élimination de tous les particularismes dialectaux et renvoyant en quelque sorte au « locuteur-auditeur idéal » de Chomsky. Sans revenir, puisque nous l’avons déjà esquissé globalement, sur l’impact qu’a eu l’idéalisation chomskyenne sur le rôle central de la langue dite standard dans l’histoire et l’actualité des sciences du langage, il convient néanmoins de préciser que cette idéalisation a sans doute aussi, peut-être d’ailleurs à son insu, contribué à valider l’exclusion et la délégitimation des variations linguistiques qu’ont connues les langues dominantes au cours de leurs aventures coloniales.

Même si la construction du locuteur idéal de Chomsky semble apolitique et a-historique car décontextualisée, il apparaît qu’elle reste pleinement solidaire de la vision occidentalo-centrée, telle qu’elle a pu être dénoncée par les théoriciens décoloniaux qui plaident pour une décolonisation épistémique des méthodes et des savoirs :

Afin d’être à même d’affirmer la possibilité d’une connaissance transcendant le temps et l’espace, depuis le regard de Dieu, il était primordial de dissocier le sujet de tous les corps et les territoires, de le vider de toute détermination spatiale ou temporelle. Ce dualisme constitue ainsi l’un des axes fondateurs du cartésianisme. Un tel dualisme permettait de situer le sujet dans un « non-lieu » et dans un « non-temps », et de justifier ainsi sa prétention à parler hors des limites spatio-temporelles de la cartographie du pouvoir global. Il s’agissait de pouvoir situer le sujet au fondement de toute connaissance : le monologue intérieur du sujet, affranchi de toute relation dialogique avec d’autres êtres humains, qui lui permettait de revendiquer l’accès à la vérité sui generis, autoréférentielle, indépendante des relations sociales. Le mythe de l’auto-production de la vérité par un sujet isolé est un élément constitutif du mythe de la modernité, le mythe d’une Europe isolée et auto-générée, qui se développe indépendamment de tout ce qui l’entoure. […] Dans l’ego-politique de la connaissance, le sujet d’énonciation est effacé, occulté, dissimulé par ce que Santiago Castro-Gómez a nommé la philosophie du « point zéro » (Castro-Gómez 2005). Le « point zéro » est un point de vue qui s’occulte en tant que tel. Le point de vue qui se présente comme n’exprimant aucun point de vue. Nous avons donc là une philosophie au sein de laquelle le sujet épistémique n’a ni sexualité, ni genre, ni ethnicité, ni race, ni classe, ni spiritualité, ni langage, ni localisation épistémique dans les relations de pouvoir ; un sujet dont la production de vérité repose sur un monologue intérieur indépendant de toute relation avec quiconque en dehors de lui-même. On se trouve ainsi en présence d’une philosophie sourde, dépourvue de visage, qui échappe à la pesanteur. Ce sujet sans visage flotte dans les airs, libre de toute détermination. (R. Grosfoguel 2010).

On retrouve exposé dans cette citation ce point aveugle dont nous parlons et qui permet de comprendre comment et pourquoi le théoricien peut ne pas avoir conscience de ses propres positions idéologiques, c’est-à-dire de l’impossible neutralité ou objectivité qu’il pense mettre en œuvre dans les hypothèses qu’il formule. Ainsi, alors qu’on pourrait croire que l’option d’un locuteur désincarné, a-historique, apolitique est en quelque sorte un non-choix, ou dit autrement, un choix neutre, garant de l’objectivité du linguiste, il apparaît au contraire que ce locuteur ne se présente comme tel, qu’en tant qu’il incarne la figure de l’ordre dominant, perçu comme « naturel », alors même qu’il relève d’une construction sociale. Le rejet de la variation, hors de la théorie linguistique, qui signe son « invisibilisation » correspond donc aux résistances historiques envers la diversité linguistique, langagière et culturelle conçue comme désordre, perturbation.

Avant de conclure : quelques mots de la variation prise comme changement linguistique en diachronie. Ce que nous avons dit et tenté de manifester quant à l’invisibilisation de la variation dans certaines théories linguistiques, nous pouvons le démontrer autrement, à partir de la question des disparitions en langue. Comment établir le lien ?

La linguistique historique ou diachronique qui s’occupe de l’évolution de la langue à travers le temps découpe des états de langue ou synchronies qui sont autant de « rondelles » en quelque sorte permettant de repérer les étapes historiques majeures de la langue, marquées par la disparition de certaines formes ou leur réorganisation. Par exemple, dans la phonétique historique du castillan, il est généralement admis que, vers la fin du XVIe siècle1, on passe d’un état de langue à un autre du fait de la réorganisation du système phonologique du castillan, marqué par l’assourdissement des phonèmes palataux et fricatifs et la création de fricatives interdentale et vélaire.

Lorsque les états de langue sont distants historiquement du linguiste, il lui est plus aisé de déclarer des disparitions : dans le système de la langue standard péninsulaire, on peut aisément dire que le pronom vos a disparu en tant que tel.

Quand la période considérée est plus proche temporellement du linguiste, il lui est plus difficile de se prononcer sur les disparitions. Ainsi comment se prononcer de manière péremptoire sur la disparition du passé simple ou du subjonctif imparfait en français ou sur celle de la forme en –re en espagnol ?

Là encore, le linguiste en bon théoricien de la longue durée de la langue ne voit que permanences là où le sujet parlant ordinaire voit du changement et de la variation. En effet, plus le linguiste travaille sur la langue ancienne, plus il lui est aisé de parler d’« irréversibilité » dans la disparition d’une forme. Plus il explore la langue contemporaine et plus cette notion d’« irréversibilité » d’une forme se fait fuyante.

De fait, parce qu’il analyse la langue sur le temps long, l’historien de la langue qui est immergé dans l’épaisseur diachronique de celle-ci, aura du mal à percevoir l’obsolescence d’une forme contemporaine, puisqu’il retrouve cette forme partout, dans les textes qu’il manipule, dans la langue qu’il écrit, etc.

En effet, même quand une forme semble avoir définitivement disparu, le fait que cette forme continue d’exister dans la tradition littéraire, dans la mémoire savante de certains sujets parlants, dans les dictionnaires historiques de la langue, lui confère une certaine présence en creux aux yeux du linguiste.

Si on prend l’exemple du passé simple, le linguiste admettra difficilement qu’il a disparu de la langue française parce que son repère est souvent la langue écrite, mais aussi parce qu’il continue sans doute de l’employer dans sa pratique de sujet parlant « savant ». En revanche, le sujet parlant ordinaire, plus immergé dans la langue orale, reconnaîtra sans difficulté que le passé simple a disparu de la langue orale française contemporaine, qu’il n’est plus en usage dans la pratique courante de la langue. En effet, sa qualité de sujet parlant et entendant le conduit à repérer certaines disparitions d’usage, au sein de la langue qu’il parle.

Lorsqu’un sujet parlant hispanophone « ordinaire » dit que la forme en –re n’est plus en usage actuellement, il attribue, ce me semble, un caractère irréversible à cette perte d’emploi. Selon lui, la forme en -re n’est plus en usage dans la langue espagnole, même s’il en reste des vestiges à l’écrit. Ce sujet est donc capable d’affirmer que la forme en –re a existé dans la langue (il en a la conscience historique), mais qu’elle n’est plus en usage dans sa langue, actuellement. Il s’avère ainsi en mesure d’énoncer un constat sur un changement dont sa synchronie garde encore des traces, mais qui, selon lui, s’inscrit déjà dans la diachronie de la langue espagnole. Il est aussi en mesure d’émettre des hypothèses (vraies ou erronées, peu importe) sur les réorganisations qui ont découlé de cette « disparition » : usage du subjonctif présent ou imparfait, par exemple, s’agissant de la forme en –re en espagnol, l’usage du passé composé, relativement au passé simple et du subjonctif présent, pour ce qui est de l’imparfait du subjonctif. Il y a donc quelque part, chez le sujet parlant « ordinaire », l’idée sans doute confuse, mais l’idée quand même qu’un changement survenu en un point A (disparition du passé simple en français ou de la forme en –re en espagnol) du système (emploi d’une forme de remplacement) a pu en déterminer un autre en un autre point B du même système2.

Le linguiste aura, à l’inverse, beaucoup plus de mal à admettre cette « disparition ». Ainsi en est-il d’Olivier Soutet, choisissant de parler de « morts-vivants » et de « cadavre », à propos du passé simple, de l’imparfait du subjonctif en français et de la forme en –re de l’ancien français, dont la chair, même en décomposition, semble perdurer3 selon lui, dans la synchronie qui est la sienne. Tout cela pour ne pas reconnaître une « disparition », un changement linguistique qui signe une variation interne au système de la langue. Précisément parce qu’il ne se résout pas à reconnaître cette disparition, le linguiste va recourir à la notion de « variations stables » qui n’est rien moins qu’un oxymore auquel il recourt pour invisibiliser le changement linguistique qui est à l’œuvre.

Autrement dit, la notion de « variation stable » se doit d’être appréhendée, à mon sens, comme un stratagème de l’historien de la langue pour masquer, et donc, invisibiliser le changement linguistique qui est une des figures de la variation de la langue.

Claire Blanche-Benveniste parle en ces termes de ces « variations stables » qu’elle désigne comme étant des « variantes co-occurrentes » :

Les spécialistes de diachronie ont montré par exemple liimportance des « variations stables » : formes concurrentes […] qui perdurent depuis trois ou quatre siècles sans déclencher pour autant une « évolution » qui affecterait un changement général de la langue (Blanche-Benveniste 2000).

Première observation : ces « variations stables » identifiées par le linguiste et qui, selon lui, cohabitent, dans une même synchronie, n’existent généralement pas pour le sujet parlant ordinaire.

Deuxième observation : s’il en est ainsi, c’est que les sujets parlants d’une même communauté linguistique disposent de « codes » différents.

En effet, un grand nombre de sujets parlants ne sont plus en mesure d’identifier, et encore moins d’employer, l’imparfait du subjonctif en français, ou la forme en –re en espagnol, parce que ces formes s’avèrent archaïques et considérées comme relevant d’un état de langue ancien qui est coupé de leur « synchronie ». On pourrait même dire que, dans la conscience des sujets parlants ordinaires, eu égard à la représentation qu’ils se donnent de leur système linguistique, des énoncés comportant du passé simple ou du subjonctif imparfait ou pour l’espagnol, la forme en –re seraient non seulement marginaux, mais potentiellement fautifs, dans la mesure où ils renverraient à un état de langue ancien, à une parole frappée d’obsolescence.

Il en va différemment des linguistes par exemple ou des personnes disposant d’une compétence linguistique très académique qui parlent de « variation stable » ou de « variantes co-occurrentes », là où le sujet parlant ordinaire identifie des formes qui ne sont plus en usage dans sa synchronie ; qu’il ne sait plus employer, parce qu’il ne les entend plus, parce qu’elles ont disparu de l’usage courant.

Conclusion

Autrement dit, et je conclurai en ces termes, l’historien de la langue, de manière paradoxale, tend à donner de la visibilité à une forme de variation qu’il appelle alors « variation stable », uniquement quand il entend masquer les changements linguistiques qui sont à l’œuvre dans sa synchronie et qui menacent la stabilité et l’invariance du système qu’il s’est construit et qu’il se représente d’une certaine façon. Soit la variation au service de l’invariance. Redoutable paradoxe.

Parce qu’il veut invisibiliser le changement linguistique, et donc la variation qui affecte sa synchronie, l’historien de la langue crée le paradoxe d’une « variation stable » qui lui permet de ne pas admettre la disparition d’une forme, et donc l’évolution-variation du système dans son entier. La visibilité donnée aux formes de « variations stables » permet de façon paradoxale de masquer la variation systémique et de perpétuer l’illusion de l’homogénéité et de la stabilité d’un système tenu pour immuable, à l’instar de l’ordre de domination dans lequel il s’inscrit et qu’il contribue, sans doute à son insu, à conforter.

1 Je retiens comme date de changement d’état de langue la fin du XVIe siècle en raison du caractère de primauté de l’oral sur l’écrit. Les textes nous

2 La solidarité des membres du système est le fondement même de ce système. Elle implique qu’aucun membre ne peut changer sans que soient affectés ses

3 « La présente contribution […] réunit un certain nombre de considérations sur le devenir de trois paradigmes, le passé simple, l’imparfait du

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1 Je retiens comme date de changement d’état de langue la fin du XVIe siècle en raison du caractère de primauté de l’oral sur l’écrit. Les textes nous sont parvenus par la voie de l’écrit, mais il est évident que l’écrit étant plus conservateur que l’oral, si les changements sont généralisés à l’écrit vers le milieu du XVIIe siècle, ils étaient déjà actés un demi-siècle avant à l’oral.

2 La solidarité des membres du système est le fondement même de ce système. Elle implique qu’aucun membre ne peut changer sans que soient affectés ses voisins, et de proche en proche, les autres membres du système (Martinet 1967, 71). Ou encore : « Le principe de base de toute étude structurale de l’évolution linguistique est évidemment qu’il est indispensable de ne jamais considérer un changement, même de détail, sans le replacer dans l’ensemble du système où il se produit » (Martinet 1948, 54).

3 « La présente contribution […] réunit un certain nombre de considérations sur le devenir de trois paradigmes, le passé simple, l’imparfait du subjonctif et la forme en –re du très ancien français, qui ont en commun dans l’histoire du français d’avoir vu leurs emplois reculer : recul avec maintien limité, mais bien attesté dans le cas du passé simple ; recul avec maintien simplement possible (sauf dans une situation limite, mais spécifique [“Dussé-je mourir, je ne renoncerai pas à mon projet] ; disparition pure et simple pour la forme en –re” (Soutet 2015, 337).

Corinne Mencé-Caster

Paris IV – Sorbonne Université, corinne.mence-caster@sorbonne-universite.fr

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