Dans la fabrique des identités : embarras, dérives et ouvertures, de Philippe Chanson

Corinne Mencé-Caster

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Dans la fabrique des identités : embarras, dérives et ouvertures, Philippe Chanson, Éditions Ouverture, Lausanne, 94 p., ISBN 2884133836, 9782884133838, 2020.

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Corinne Mencé-Caster, « Dans la fabrique des identités : embarras, dérives et ouvertures, de Philippe Chanson », Archipélies [Online], 10 | 2020, Online since 15 December 2020, connection on 27 September 2021. URL : https://www.archipelies.org/825

Dans cet essai, concis mais d’une remarquable densité, Philippe Chanson, en une soixantaine de pages, s’attaque au sujet complexe et controversé de l’identité. On notera que, dès le titre, le théologien et anthropologue recourt au pluriel, comme pour manifester d’emblée l’impossibilité qu’il y aurait à aborder sous l’angle de l’unicité, la notion d’identité, qu’il n’hésite pas d’ailleurs à qualifier d’« attrape lexicale1 ».

Dans une démarche en trois étapes qui est en réalité une démonstration implacable, Philippe Chanson entreprend ainsi d’explorer les embarras, puis les dérives et enfin les ouvertures qui sont liés à cette « fabrique des identités ». Il montre tout d’abord comment il serait incohérent de considérer l’identité singulière comme une inexorable permanence de soi à soi, alors que toute existence humaine est traversée de rencontres et d’imprévus qui mettent en perpétuel mouvement ce que tout un chacun a le sentiment d’être. C’est là le propre, insiste Chanson, d’une identité vivante. Poser ce jalon lui permet ensuite de souligner l’illusion qui consiste à parler d’identité collective quand celle-ci recoupe une multitude d’identités singulières, elles-mêmes constamment sujettes au changement. Qu’elle soit dite « nationale » ou encore « religieuse », l’identité collective est donc une nébuleuse ou encore une étiquette qui masque les multiples appartenances de tout un chacun. L’approche culturaliste, en réifiant par la culture l’identité reconnue à un groupe, participe de cette imposture consistant à subsumer la personnalité individuelle sous la personnalité collective, en postulant une sorte d’irréductibilité des différences entre les groupes. C’est alors la porte ouverte à l’ethnicisme et aux nationalismes qui sont autant de manifestations de crispations identitaires dont la forme la plus aboutie est « l’identitarisme ». Évoquant l’un des derniers ouvrages du linguiste Jean Bernabé, Philippe Chanson ne manque pas de rendre hommage à la force de sa pensée, pas plus qu’il n’oublie de rappeler à quel point les intellectuels des Antilles dites françaises ont grandement contribué aux débats si riches sur la notion d’identité, en redéfinissant en permanence leur être-au-monde et en accompagnant ces mutations des aménagements lexicaux requis.

Cette remarque n’est pas anodine. Elle renvoie à la manière dont l’anthropologue fait montre d’une attention quasi scrupuleuse aux mots qui gravitent autour de la sphère de l’identité, ce qui le conduit à examiner sans relâche leur adéquation à leur objet. Ce souci est visible dès les espaces liminaires du texte où, à titre d’exergue, on trouve cette citation bien connue de Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de ce monde ».

Le langage tend à durcir la réalité si on n’y prête garde et le mot « identité » a la fâcheuse tendance de renvoyer à la clôture des êtres sur eux-mêmes au lieu d’ouvrir ces derniers à l’infini du monde. C’est ce que démontre remarquablement Philippe Chanson qui, plutôt que d’« identité collective » ou d’« identité religieuse », préfère parler de « traits culturels », d’« appartenances » ou d’affiliations religieuses, considérant que les individus s’aménagent des marges de liberté et de choix dans la dynamique potentiellement écrasante du groupe. Toutefois, en regard des usages linguistiques qui font la part belle au mot « identité », il reste difficile de changer les référentiels et les habitudes de langage.

Pour trouver une issue à cette impasse, Philippe Chanson propose de « repenser l’identité en sortant des schémas classiques et des lexiques rédhibitoires 2» : la question pertinente dès lors n’est plus « Qui suis-je ? » mais « D’où suis-je ? », question plus à même de répondre à ce tourbillon d’appartenances qui emporte l’individu loin de cette identité singulière qu’il croyait porter à l’origine.

Il n’empêche, reconnaît le théologien, que, dans le domaine religieux, il s’avère souvent difficile pour le sujet d’investir les espaces de respiration et de liberté, surtout quand son « identité religieuse » lui est assignée du dehors par la toute-puissance d’un groupe dont l’injonction plus ou moins avouée est « soumets-toi » ou « démets-toi ». Ce primat du groupe sur l’individu se comprend mieux lorsque l’on prend en compte les biotopes et signes du religieux qui, de manière multiséculaire, ont façonné les appartenances religieuses en marquant les identités dites singulières de signes collectifs plus ou moins bien perçus du dehors.

Là encore, prévient le théologien, surgit le risque de dérisions et de stéréotypes qui occultent la part toujours possible des identifications et des multi-appartenances que l’individu se choisit, montrant que c’est le différent, et non l’identique, qui structure le « vivant ». L’angoisse imaginée de se perdre dans l’Autre, dans le différent, est ce qui entrave le mouvement si puissamment fécond de l’ouverture au Divers du monde, alors même que, de se laisser porter sans se soucier de qui on doit être, serait source de refondations permanentes de soi et des autres. La seule identité possible est alors ce que nous allons devenir.

Tel est l’enjeu final : sortir du piège de l’identique, du stable pour s’ouvrir au différent, à la diversité qui accepte l’opacité inhérente à l’altérité. Dans des accents très glissantiens, Philippe Chanson nous invite ainsi à renoncer à l’inertie du singulier pour embrasser les énergies du pluriel et réussir à vivre nos multiples humanités, tout en continuant d’apprivoiser la nouvelle pensée d’un Dieu rhizomique.

1 Philippe Chanson, Dans la fabrique des identités : embarras, dérives et ouvertures, Lausanne, Éditions Ouverture, 2020, p. 15.

2 Ibid, p. 33.

1 Philippe Chanson, Dans la fabrique des identités : embarras, dérives et ouvertures, Lausanne, Éditions Ouverture, 2020, p. 15.

2 Ibid, p. 33.

Corinne Mencé-Caster

Sorbonne Université, corinne.mence-caster@sorbonne-universite.fr

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