Sur Pour une linguistique de l’intime. Habiter les langues (néo)romanes, entre français, créole et espagnol, de Corinne Mencé-Caster

Max Bélaise

Bibliographical reference

Corinne Mencé-Caster, Pour une linguistique de l’intime. Habiter des langues (néo)romanes, entre français, créole et espagnol, Paris : Garnier, 232 p., ISBN 978-2-406-12039-1, 2021.

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Max Bélaise, « Sur Pour une linguistique de l’intime. Habiter les langues (néo)romanes, entre français, créole et espagnol, de Corinne Mencé-Caster », Archipélies [Online], 13 | 2022, Online since , connection on 09 December 2022. URL : https://www.archipelies.org/1163

Pour une linguistique de l'intime

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Classique Garnier

« Née au tout début des années 1970 », comme nous l’apprend l’autrice, Corinne Mencé-Caster est une universitaire martiniquaise, ancienne présidente de l’université des Antilles et de la Guyane. Présentement, elle poursuit sa carrière à l’université de la Sorbonne en qualité de « linguiste, spécialisée dans la langue médiévale hispanique », apprend-on de son essai, et poursuit des travaux qui portent sur la linguistique médiévale, l’analyse des discours médiévaux, mais aussi la linguistique contemporaine. C’est en cette qualité « de linguiste-médiéviste » que feu Jean Bernabé, créoliste de renommée mondiale, invita la chercheuse à rejoindre le GEREC-F (Groupe d’études et de recherche en espaces créolophones-francophones), afin d’y apporter sa vision comparatiste. Cette reconnaissance de compétences linguistiques nous donne à comprendre sa démarche de créoliste. En effet, l’essai que nous livre la sorbonnarde est une réflexion sur les langues qui font d’elle un sujet parlant et écoutant. Mais surtout, elle vient dans ce cadre éclairer la difficulté à assumer le bilinguisme (voire le déchirement), quand on est partagé entre deux langues aux statuts inégaux. Il a fallu à l’auteure des années pour assumer le désordre cognitif subséquent. Pour autant, qu’en est-il de ceux et celles qui ne bénéficient pas des mêmes atouts culturels pour une telle perspective ? Par des références théoriques solides, l’autrice montre le caractère pathologique de cette situation sociale – que nous devons entendre dans le rapport qu’établit Georges Canguilhem entre le normal et le pathologique dans le livre éponyme –, en recourant davantage à la sociolinguistique. Selon elle, la sociolinguistique possède l’appareillage conceptuel pour prendre en charge cette réalité intime, ces écritures de soi, qu’oblitère une linguistique structurale. Car « imaginer [une telle linguistique] c’est se projeter dans un lieu du sujet qui est souvent resté hors d’atteinte ». L’intérêt de l’ouvrage est de poser cette problématique dans un espace spécifique : l’espace créole franco-antillais. S’il est question de la Martinique, terre qui a vu naître C. Mencé-Caster, la Guadeloupe (voire Haïti) n’en est pas exclue. Habituée à manipuler les concepts et éprise d’épistémologie – cf. ses précédents essais : Mythologies du vivre-femme – Essai sur les postures et impostures féminines ; Un roi en quête d’auteurité – Alphonse X et l’Histoire d’Espagne (Castille, XIIIe siècle) –, la linguiste s’en donne à cœur joie pour aborder cette question qui a échappé à la recherche en psycholinguistique – car l’urgence a longtemps été de doter la langue créole d’une grammaire, d’en étudier la structure. L’ouvrage des éditions Classiques-Garnier, paru dans la série Grammaire et représentations de la langue que dirige le linguiste Franck Neveu, comble ce déficit de la recherche en créolistique. Une tâche ardue à laquelle s’est attachée C. Mencé-Caster, avec passion et audace, en exemplifiant sur sa propre trajectoire de vie, « sa biographie langagière ». L’ouvrage, doté d’un index des principaux sujets abordés, bien écrit et équipé de nombreuses notes de bas de pages, s’adresse à un public averti mais pas forcément spécialiste de (socio)linguistique. Il répond au questionnement de tous ceux qui sont confrontés à cette problématique sus-évoquée. Le protocole de rédaction se déploie sur deux grandes parties, abondamment étayées de références linguistiques :

Dans la première, l’autrice justifie scientifiquement cette idée de linguistique de l’intime. Autrement dit, elle entend assumer au sein d’une science multiséculaire (la linguistique) une réflexion qui laisse une grande place à la subjectivité du locuteur. Qui plus est, la chercheuse parle d’elle, de sa famille, de sa posture vis-à-vis du créole dans toutes les sphères de sa vie. Or la raison raisonnante exclut la double posture du « travailleur de la recherche » en tant que sujet cognitif et en tant que sujet existentiel. En outre, sa grande intuition est de prendre en compte la souffrance de tout locuteur aux prises avec un plurilinguisme difficile à assumer – après tout, c’est lui qui vit ces langues et non le savant ! –, de se placer résolument du côté de ce dernier davantage que du côté de l’objectivité « froide » de la science. La position inconfortable de ce sujet ne peut et ne doit être oblitérée. En prônant ce qu’elle appelle une « posture épistémique mixte », C. Mencé-Caster déplace les limites de l’analyse sociolinguistique qu’elle sollicite pour chasser sur les terres de la psycholinguistique – le phénomène linguistique ne peut faire l’économie du vécu psychique, car l’expression langagière relève de tout l’être : le corps et l’âme ; autrement dit, l’agencement des signes linguistiques au sens saussurien – grâce à l’équipement somatique – nécessite également la vibration de la partie immatérielle de l’animal parlant. Doit-on s’en étonner ? Selon nous, cela tient, certes, à cette volonté de briser les règles épistémiques, mais surtout dans la formation même de l’auteure ; une fille de Socrate, férue donc de philosophie et ouverte à d’autres disciplines que la stricte linguistique – structurale, ne fut-elle médiévale. À cela s’ajoute une très grande sensibilité que l’on découvre dans sa biographie pétrie de présence féminine. L’assurance de la chercheuse à fonder la connaissance sociale de la langue proviendrait de ces figures qui ont façonné son identité de femme et sa conscience linguistique.

Dans une deuxième partie : C. Mencé-Caster – dont le « salut », face aux affres de la diglossie, est venu de la langue de Miguel de Cervantes –, fait intervenir cette autre langue romane. En effet, la musique latino-américaine la délivra, adolescente, de ce face-à-face entre une langue de prestige (le français) et une autre minorée (le créole). Comme si les arguments énoncés en première partie ne suffisaient pas, ou par souci d’exhaustivité biographique, l’auteure prend en exemple la formation de la langue du célèbre écrivain. Et que de similitudes entre ces deux couples de langues : le castillan et le latin, le français et le créole. La situation des langues aux Antilles est décrite selon le prisme de cette bilingualité romano-ibérique. C’est à la faveur de sa grande connaissance et de son détour de/par la linguistique hispanique, que la Martiniquaise revient dans le champ de la créolistique.

Elle y relit toute la réalité sociale du créole : son influence muette sur la langue française d’où naît un français créolisé, et l’influence de la langue de Molière sur un créole qui n’est plus reconnaissable puisque mâtiné de sèmes français – le continuum français-créole serait le pendant de celui qu’a formé le latin et l’espagnol ; les difficultés des locuteurs à manipuler correctement ces deux langues qui s’influencent mutuellement – le lexique du français régional n’a-t-il pas depuis élu domicile dans les dictionnaires français ? – Au terme de sa démonstration, l’analyste de la langue créole pose le problème de la décréolisation. En est-il réellement question ? La chercheuse n’en est pas sûre, tant la matrice créole, la langue de nos mamans (lang manmannou, en créole) n’a jamais cessé de fonctionner. Chaque locuteur créolophone porte en lui sa trace, et ne cesse de l’activer, soit naturellement, soit après une formation à la création du lexique créole. Dans ce dernier cas, la chercheuse plaide pour une formation grâce à l’école. Indéniablement, Mencé-Caster fait preuve d’une audace dans sa démonstration. Elle ouvre, grâce à son autorité intellectuelle patiemment acquise, de nouvelles pistes pour appréhender la créolistique. À cet égard, elle invite tout puriste de la langue créole à sortir des sentiers battus du tout basilecte pour laisser la langue de Ti-Sonson (patronyme fictif pour désigner tout natif-natal) flirter avec d’autres montages langagiers et s’enrichir. Par ailleurs, à la lecture de cet essai, nous retenons que ce siècle, qui nourrit ceux qui le vivent d’un intime qui les accule au voyeurisme, gagnerait de faire de ce concept un outil d’appréhension dans les sciences sociales. Il ne peut être réservé à une littérature spécifique telle que l’autobiographie. Nous retenons que cet ouvrage en est une, où l’auteure fait preuve d’une érudition, patiemment acquise également, sans pour autant incommoder le lecteur non rompu à cet exercice.

Max Bélaise

Université des Antilles, max.belaise@univ-antilles.fr

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