Saint-John Perse et les imaginaires de la langue : De la tentation des tramp seeds à l’angoisse de l’heimatlos

Samia Kassab-Charfi

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Samia Kassab-Charfi, « Saint-John Perse et les imaginaires de la langue : De la tentation des tramp seeds à l’angoisse de l’heimatlos  », Archipélies [Online], 1 | 2010, Online since 11 October 2023, connection on 19 May 2024. URL : https://www.archipelies.org/1733

Et il aima les mots à l’égal des objets, dans leur structure propre et leur substance propre : dans leur relief et leur saveur et leur résonance propre, parmi tout le mystère de leur incarnation – les mots portés à leur inclination première et leurs affinités secrètes, par leur aînesse et leur jeunesse et leur élan vital – les mots pour leur franchise et la surprise parfois de leur duplicité
Saint-John Perse, Hommage à L.-P. Fargue, OC, 525

Présentation de la problématique

Interrogation sur la langue et ses imaginaires chez Saint-John Perse, cette étude vise à démontrer ce que l’on nomme en psychologie la « double conduite contradictoire » du poète, en ce sens que, comme il le fait pour la généalogie, tenant deux discours opposés, l’un dans le texte (mise en doute de la certitude du lignage généalogique, dans Chronique IV), l’autre dans le paratexte (pages à valeur testimoniale sur les aïeux et l’ascendance de la Biographie), Saint-John Perse adopte, relativement à l’objet langue et à sa praxis, deux postures antinomiques. L’une glorifie la langue de manière dionysiaque (« bouillonnement d’écume et langue de rustre à nos chevilles nues », Strophe 315) dans ses accidents historiques, ses débordements, ses pollinisations (et nous métaphoriserons ce poste par la référence aux « tramp seeds », évoqués par le poète dans la lettre au botaniste canadien Louis-Marcel Raymond), l’autre consiste à tenir un discours normatif, presque prescriptif, faisant l’éloge d’une langue pure, non mélangée – non « heimatlos ». Ce faisant, il révèle de la langue et de sa pratique deux images ou faces : l’une interne (corps comme lieu de rencontre, de croisements et d’altérité : sexe de la langue), l’autre externe (idéologique, social ; genre de la langue, c’est-à-dire son sexe social, lié à des postures à jouer, à l’idée de « performativité de genre » développée par Butler).

Représentations de la langue

Cette rencontre est l’occasion de poser le problème de la représentation de la langue chez Saint-John Perse. Le terme de « représentation » pourra être envisagé dans un triple sens.

Un sens physique : la langue est un corps interne – corps géologique et corps érotique. La manière dont le poète figure ce corps de la langue dans sa poésie, sa mise en mots, l’analogie Géo/Logos sont très singulières chez Saint-John Perse : les « grands schistes », la « terre mouvante dans son âge et son très haut langage – plissements en cours et charriages, déportements en Ouest et dévoiements sans fin, et sur ses nappes étagées comme barres d’estuaires et déferlement de mer, l’incessante avancée de sa lèvre d’argile… » (OC 401/402) sont autant d’éléments témoignant de l’étroite alliance entre le grand texte de la terre et celui du poème. Ces images figurent ainsi le relief de la langue, ses accidents – comme une géologie. La langue-laboratoire (« la lourde phrase humaine, pétrie de tant d’idiomes » ; Vents IV, 4, 241), lieu du geste archéologique (« sur toute ruine l’idée neuve ! », Vents IV, 5, 246), les modelages inscrivant les signes de l’Histoire sur ce corps-langue, comme la trace du pied sur la pierre – « Et de la paume du pied nu sur ces macérations nocturnes – comme d’une main d’aveugle parmi la nuit des signes enneigés – nous suivons là ce pur langage modelé : relief d’empreintes méningées, proéminences saintes aux lobes de l’enfance embryonnaire… » (Amers, Strophe, 312) fondent une sémiotique jumelle des lentes mutations paléontologiques. Des poètes tels que Lorand Gaspar, reconnaissant leur dette vis-à-vis de Saint-John Perse, reprendront cette vision, comme dans le recueil Sol absolu (1972).

L’écriture et l’approche de la langue, sa conception, relèvent aussi d’une érotique – « par (…) grandes intumescences du langage, par grands reliefs d’images et versants d’ombres lumineuses, courant à ses splendeurs massives d’un très beau style périodique, et telle, en ses grands feux d’écailles et d’éclairs, qu’au sein des meutes héroïques (Amers, Invocation 6, OC 266) – et d’une mantique. La gestation de la langue, son corps métamorphique, sous les « blancheurs d’aveugles couvaisons » (Vents II 6, 214), sorte de langue enceinte, la transe qui veille, le désir qui va chanter, la page bruissante, l’image éloquente des aiguilles ciliées du volcan (comme les « crêtes du langage », Exil 153), langue en composition (« de grandes œuvres se composent aux gîtes du futur », Vents, id.), tous ces termes qui désignent la gestation, la transe, le tressaillement, la croissance, la cime – ce kûma qui n’est pas loin d’être de nature orgasmique – contribuent à montrer comment le langage chez Saint-John Perse construit et développe en filigrane une érotique très forte.

Le deuxième sens de cette représentation de la langue affecte la conception stylistique – voire stylistico-éthique. Elle marque ainsi une réalisation à l’intérieur de l’écriture. Cette conception va curieusement correspondre à un resserrement, un raidissement, un refus de l’hybride – « Mais d’une race à l’autre la route est longue ; et j’ai moi-même affaire ailleurs » déclare laconiquement le narrateur dans Amitié du Prince, III, OC 69), le paysage géographique projetant, via ce constat, comme une impossible résolution des différences du relief ethnique, à l’antipode de l’image glissantienne où le poète est « à mi-chemin des races, les brassant » (Édouard Glissant, Les Indes, 156) –, profilé d’une ligne stylistique idéale, surgissant dans les régulières auto-exhortations à la retenue, à la réticence, à la rétraction, dans l’esprit du rêve d’un « pur lignage » (Neiges, 160). Ainsi se manifeste le désir d’un corset atticiste, instrument de cette mesure tant souhaitée, tant proclamée dans les Témoignages et les Hommages, dans la Correspondance, aussi – qu’on se souvienne, dans la lettre à Paul Valéry, de l’éloge de « l’incomparable chasteté de [sa] langue ». Tout se passe comme si le mouvement premier de dilatation, d’amplitude, l’émerveillement face à la diversité – à « la mer qui change de dialecte à toutes portes des Empires », Amers, Strophe IV, (OC 302) – comportait une interface, intimement liée au danger du débordement, de l’excès grandiloquent, proche d’être une luxure : « Fange écarlate du langage, assez de ton infatuation ! » (Sécheresse, OC 1396). Fondamentalement, l’atticisme relève d’une démarche stylistique incompatible avec l’amplification et la circonlocution, lesquelles, quoiqu’accentuant la multiplicité des tournures « dans leurs voies et façons », sont spécifiquement un vice d’asianiste.

L’expression de cet idéal stylistique est particulièrement perceptible dans le paratexte. On assiste ainsi, dans les Hommages, à une importante restriction sémantique, et à ce niveau, Saint-John Perse est dans la plus grande contradiction. Cet idéal, en particulier, s’y révèle être un idéal de purisme linguistique : l’anti-heimatlos, avec un refus de l’hybridité, du mélange des strates linguistiques. C’est justement là que ce refus rejoint son idéal d’ascèse stylistique. Ainsi, lorsqu’il salue le talent de Salvador de Madariaga, « ce grand voluptueux de l’acte intellectuel, styliste toujours de vive allure », Alexis Leger se félicite qu’il n’y ait rien en lui « de l’heimatlos ni de l’hybride, nulle disposition naturelle à l’alexandrinisme ni au byzantinisme : sa souche profonde » étant celle « d’un Ibère, plus attaché au sol natal qu’un arbre à racine pivotante » (OC 538). Cette position rejoint en définitive les vertus atticistes de simplicité et de mesure célébrées dans un grand nombre d’hommages et reflète aussi l’hiatus entre les deux types rhétoriques de formulation du style, renvoyant à la bipolarité asian/attique, bipolarité censée recouvrir à l’origine une bipartition géopolitique, comme en témoigne clairement l’étonnant projet d’article sur l’Éloquence pour l’Encyclopédie, où Voltaire expose les raisons de la « monstruosité » de l’éloquence asiatique.

Le troisième sens de cette représentation de la langue est rhétorique. Un sens de construction (montage, invention, topique), qui renverrait non seulement à la manière dont Saint-John Perse envisage les mots, mais aussi dont il en construit un lieu au sens rhétorique – habiter une langue comme on habiterait son nom. Quelle inférence dégager alors de cette topicalisation de la langue sur son rapport à l’identité linguistique ? La langue dans cette acception participe-t-elle d’une topique de la conquête, de la saisie-réduction – « vingt peuples sous nos lois parlant toutes les langues… », Anabase VI, (OC 103) –, versant qui correspondrait au purisme, où la langue apparaît comme un territoire conquis, l’énergétique exercice de l’écriture poétique étant comparable à celui du coureur : « versets d’athlètes, de poètes » (Vents I, 1, 179) ? Alors, le style copieux, la copia – cette « armée en marche » (Francis Goyet) – rencontre une contre-topique de l’errance, mobilité draineuse de sédiments linguistiques, de ferments de toutes sortes saisis dans les confluences – tramp seeds, faisant contrepoids au triste constat de Chronique V, lequel signe somme toute la vanité de toute saisie : « Grand âge, vois nos prises : vaines sont-elles, et nos mains libres ». Et pour dépasser cette dichotomie langue conquérante vs langue errante – « remontant leurs graphies » –, il faut se rendre à cette évidence que les imaginaires de la langue sont performativisés par une technique du discours, par une rhétorique, le discours étant une langue en acte, de l’adresse à l’Autre, visant à fasciner cet Autre, comme le prouve, dans la Correspondance, l’histoire du regard fascinant sous lequel Saint-John Perse voulait tenir le philologue belge Albert Henry. Ce désir de domination s’accompagne paradoxalement chez lui de la tentation d’échapper à l’emprise du lieu et de préserver ainsi sa liberté : « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l’esprit. Autant que d’inactualité, j’ai toujours eu grand besoin d’affranchissement du lieu (…) » (Lettre à Valéry Larbaud, OC 793). Mais s’affranchir du lieu… de la langue signifie autant pour le poète amplifier ce lieu en en repoussant les limites, en procédant à sa démultiplication, que le réduire, le contraindre. Peut-être enfin faudrait-il mettre ici la revendication de la position « dièdre », cette posture de « poète litige entre toutes choses litigieuses » (Vents II 6, 213), en relation avec cette aptitude au dessaisissement, vitale faculté de flexibilité – cet « état de continuelle alerte » que le diplomate recommandait d’entretenir chez le personnel des services administratifs, dans la Réponse à une enquête de presse sur « Les meneurs d’hommes » (Témoignages politiques, OC 599). Comment au final, le poète procède, précisément à l’intérieur de ce lieu de la langue, à son affranchissement, telle sera la question.

1. Le corps géo-logique de la langue : une physique des mutations

A/ La langue chez Saint-John Perse est une physique. La représentation du corps de la langue chez un poète entraîne celle d’un corps d’images : c’est le sens que nous donnerons au mot « imaginaires » dans « imaginaires de la langue ». Le lieu physique de la langue chez Saint-John Perse est souvent un lieu géographique ou géologique, ou en tout cas il passe par un modèle équivalent de métaphorisation ou d’analogie : « Et du côté des eaux premières me retournant avec le jour comme le voyageur, à la néoménie, dont la conduite est incertaine et la démarche est aberrante, voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques : jusqu’à des langues très lointaines, jusqu’à des langues très entières et très parcimonieuses (…) », (Exil, Neiges IV, 162). Il est dans les « plissements hercyniens » de la terre (Amers, Invocation, 265), dont le corps géologique inspire une représentation quasi anatomique de la langue – la peau, les organes, les confluences hydrographiques, l’origine, la source. Exhumer les langues anciennes – « Comme ces grandes monnaies de fer exhumées par la foudre » (Exil, Exil VI, 135) –, réactiver les archaïsmes, redécouvrir les étymologismes relève aussi de cette quête de « l’obscure naissance du langage » (Éloges, 20). A l’image de la vie qui couve, la langue est un ferment en gestation, sous la forme des « grandes œuvres » qui « en silence se composent aux gîtes du futur » (Vents II, 6, 214), une « sève » qu’il faut hâter, comme dans Vents IV, 5 (OC 248). On peut se demander si, dans Chronique III, les forces-substances virtuelles – lait, semence, sève, chyle, germes… –, ou cette « matière caséeuse » de Vents IV 5 (OC 246), ne sont pas l’équivalent botanique ou organique de ces « contractions » et « ellipses » évoquées par le poète dans sa Correspondance (OC 574 ; 921), ou en tout cas des prémisses aux déploiements tant appréciés par Saint-John Perse – contrairement aux développements – tandis qu’à l’antipode, les cosses, débris, coques sont peut-être lisibles comme les scories des langues anciennement utilisées.

B/ Les langues comme autant de graines à semer, d’« essaims » qui « passent (…), affranchis de la ruche » (Vents II 4, 207), ou langues migrantes, ne sont pas sans lien avec la conception de langues pollinisées par des apports extérieurs – sorte de « chaos-monde » (Glissant) avant la lettre. Ouvert, poreux, perméable, cet imaginaire tend vers la représentation globalisante d’un langage subsumant les langues vagabondes, et gardant la trace mémorielle de celles qui ont disparu (comment ne pas penser ici à ce qu’Édouard Glissant écrit en 1969 dans L’Intention poétique : « Comment ne pas convenir que désormais [le langage] nourrira de plus en plus la nostalgie consciente et fécondante des langues qu’il ne comprendra pas ? »). Nombreux sont les chercheurs qui ont pointé le plaisir des mots chez Perse (cf. Joëlle Gardes-Tamine, qui reprend à son sujet le mot de Max Jacob dans Conseils à un jeune poète : « Aimer les mots. Aimer un mot. Le répéter. S’en gargariser »). Il y a chez lui cette recherche de saveurs, cette gourmandise, ce goût qui lui fait investir tous les champs du savoir, draguer tous les fonds livresques du monde. Et en réalité, cette exploration est portée par une motivation majeure : tenter de répondre à la question de savoir si Saint-John Perse, tel que nous le donne à voir sa position paradoxale vis-à-vis des langues et du style, fait partie des écrivains français qui ont été plus loin que leur strict horizon, aussi large soit-il, qui ont été les plus relationnels, les plus pollinisants, tout en sachant que, pour prendre un exemple essentiel, la vision et la posture d’un auteur comme Victor Segalen sont très étroitement corrélées à son imaginaire langagier (il montre très bien, en particulier dans son Essai sur l’exotisme, que la représentation mentale est totalement dépendante des étiquettes, des dénominations), et que la reconfiguration de l’imaginaire conceptuel passe obligatoirement par une déconstruction, un démontage des mots de la langue et de leurs sens.

Le corps copieux, abondant, de la langue, cette posture par laquelle le poète embrasse l’ensemble des langues, mériterait sans doute d’être mis en relation avec son bilinguisme originel ou initial. La nourrice de Saint-John Perse, Zazioute, était créole, et le poète correspondra avec elle en créole lorsqu’il sera à Bordeaux. Ce fonds diglossique semble avoir habité les profondeurs de sa poésie, même si, dans les écrits théoriques et les déclarations, il ne l’évoque pas et plaide, au niveau stylistique, pour le resserrement nominatif – le mot juste –, auquel tend sans doute l’exercice préalable des palettes synonymiques.

La manière d’envisager la langue renvoie aussi chez Saint-John Perse à des manières diverses de voir le monde, et la représentation du monde, tout comme celle de la langue, est le résultat de ces modes d’accommodation. Ceux-ci impliquent souvent une survisualisation (hyperbolisation de la manière de voir, qui relève alors d’une hyperoptique, catégorie de la profondeur et de l’acuité, effet d’un regard perçant, à l’inverse de ce qui serait une dysoptique). Ce type de visualisation conduit à l’agrandissement de la scène ou de l’acte décrit et nous plonge tout de suite dans un recueil du style d’Oiseaux, où le modèle visuel ornithologique inspire une focalisation approfondissant la perspective et où le fragment du monde décrit devient un tout à part entière. Il est très probable que ces modes d’accommodation, d’ajustement optique, contribuent à définir une ligne d’imaginaire et à justifier un relief lexical. Mais la « chaise » est « dièdre » et le poète, « homme parlant dans l’équivoque » (Vents II, 6, 213). Lieu géologique, la langue est aussi un lieu idéo-logique.

2. Du corps au corset : Lieu idéologique et rétrécissement du corps de la langue.

C’est à ce niveau que se pose la question du prototype langagier idéal : racine unique ou hybridité. Le corps de la langue se met, en quelque sorte, à porter un vêtement homogène, clairement marqué, avec des marques reconnaissables en matière d’identité. Sur le plan discursif, ce rétrécissement s’accompagnera de signes distinctifs d’affiliation stylistique. On assiste à une restriction du champ dans le sens d’une variation sur l’attachement au nom, d’un souci généalo-étymologique – « les mots reconnaissants de leur étymologie » (Lettre à Gabriel Frizeau, OC 746). Si la « lourde phrase humaine est pétrie de tant d’idiomes », cette hétérogénéité, ce composite sont corsetés par la référence plutôt fédératrice, dans le même extrait, à l’accent : « Et sur la lourde phrase humaine, pétrie de tant d’idiomes, ils sont seuls à manier la fronde de l’accent » (Vents IV, 4, 241). Ici, les mots sont affiliés. Mais il y a aussi les mots heimatlos, ceux qui « au langage refusent leur tribut : mots sans office et sans alliance, et qui dévorent, à même, la feuille vaste du langage comme feuille verte de mûrier, avec une voracité d’insectes, de chenilles… » (Sécheresse, 1399). L’ivresse de l’écriture comme creuset ou laboratoire de métissage linguistique n’oblitère pas le risque de l’emprunt – le versant menaçant de cet acte : l’impureté de la langue, et son corollaire, la peur de la babélisation, de la confusion d’où naît le malentendu : « vingt peuples sous nos lois parlant toutes les langues… », (Anabase VI, 103). L’angoisse de perdre le sens est bien une angoisse liée à la dissolution de l’identité linguistique, à l’opposé de laquelle se situe l’exigence de propriété, tout comme la recherche du mot juste, comme un désir éperdu d’ordonner – d’apolliniser – le chaos possible des mots.

Saint-John Perse, puriste ou goûteur de langues (des « langues dravidiennes » au langage scientifique) ? Ce que permet d’envisager un extrait comme celui des « langues dravidiennes » (Exil, Neiges IV, 162), c’est la présence chez le poète de cette possibilité très glissantienne, possibilité rêvée, un peu obscure, d’un entrelacs de langues, entrelacs, hybridité, fusion que, dans le clair de sa conscience, Saint-John Perse récuse complètement, lui qui s’acharne à relever et louanger les purismes et les propriétés méticuleuses du style – non heimatlos, non bâtard – dans ses Hommages. Remonter le cours de la langue aura-t-il été pour lui une métaphore, un détour tropique – tropismique – en lieu et place d’un impossible retour à l’île, du moins un questionnement tout aussi obscur sur la nature de l’île, sur celle du monde créole tel qu’il le pressentait dans cette écriture des limbes qu’est Éloges ?

Et par ce mot de « heimatlos » qui désigne celui qui n’a pas de patrie, ou celui qui a perdu sa nationalité d’origine et n’en a pas encore de nouvelle, Saint John Perse projette un statut juridique (lui-même ne l’était-il pas lors de l’écriture de ce texte des Hommages ?) sur un statut stylistique. Cette peur de la pollinisation des langues, qui le conduit à faire l’éloge de la pureté linguistique, fait que Saint-John Perse traite la langue comme un territoire, domaine relevant de l’intime, terrain de l’expérience chaotique et déconstructrice du monde, alors que le style concernerait davantage la face, le vis-à-vis social dont on doit rendre compte dans l’échange et les interactions sociales, pour reprendre les catégories de Goffman (territoire vs face) et de Brown & Levinson (face négative vs face positive). Dans sa pratique scripturale, le poète semble tantôt laisser la langue s’imprégner et être traversée d’influences diverses, de particularismes régionaux (créolismes, emprunts…), de tous les âges de la langue (archaïsmes, étymologismes), déposés comme « feuilles jointes des grands schistes », et tantôt confronte son lecteur à l’image d’une langue qui « perd ses armes » altération nécessaire pour saisir l’essence des choses : « Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles ; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes » (Exil, Neiges IV, 162). La modulation qu’il salue en Fargue, cette « modulation (…) qui traite d’essentiel tout en multipliant les chances du divers » (OC 519), est faite sienne par le poète.

C’est eu égard à ce point de vue prescriptif, normatif où le poète loue la langue pure que l’on pourrait considérer que les Hommages persiens construisent (tout comme la Biographie, où les compulsives cascades généalogiques sont à relier, chez Saint-John Perse, au déni hypertextuel), une sorte de contre-lieu du texte – hétérotopie à la manière foucaldienne, où les autres lieux – et en particulier le lieu fondamental du poème – sont contestés ou inversés. Mais là encore, une fois confronté à la substance interne du paratexte, le lecteur note la contradiction, relevant que Saint-John Perse y fait tantôt l’éloge de la mesure, tantôt déplore que « l’esprit logique du Français, analyste et classificateur, a trop beau jeu (…) de clarifier et d’ordonner, c’est-à-dire de réagir plus que d’agir » (OC 599).

3. Du Lieu géographique et idéologique de la langue au Lieu rhétorique de la parole

Lieu de performance de l’orateur, l’écriture, comme la parole, est un lieu d’exercice du pouvoir social – « Écrire, c’est, par le mot, essentiellement participer. Et la parole poétique, consonance multiple, n’est-elle pas aussi société " ? » (OC 526, Préface pour une édition nouvelle de l’œuvre poétique de Léon-Paul Fargue). Elle relève chez Saint-John Perse d’une pratique interactionnelle visant à dominer l’autre du discours : volontarisme et avènement du « psylle » – ce charmeur de serpents. Le Maître de langage, poète vigile – « Et le poète est avec vous. Ses pensées parmi vous comme des tours de guet » (Vents IV 5, 248) – est explorateur de l’insonore et de l’innommé. Son pouvoir trouve appui au point de rencontre de ces deux pôles, dans une topique génésique, où l’on assiste à la formation des choses, qui sont encore de l’ordre du naissant, du « se-constituant ».

Ce lieu prend d’abord appui sur l’établissement de la loi du Nom : pour Édouard Glissant, « le lieu commun (…) futur [pour Saint-John Perse] est le nom, son nom de poète délibérément forgé, c’est-à-dire sa parole : « J’habiterai mon nom ». Cette « installation », au sens de campement toponymique, revient à pouvoir circonscrire, cerner, saisir, à ne pas se sentir dépassé, débordé par les possibilités des langues : peur du dessaisissement, de la liquéfaction dans la pluralité, dans l’hybridité aussi. C’est peut-être ainsi que l’on peut lire cette méfiance persienne vis-à-vis des risques de mélanges linguistiques, des babélisations. La langue étant chez Saint-John Perse quelque chose qui se maîtrise ou doit se maîtriser (on l’a vu avec l’exigence du mot juste), le poète adopte la même attitude, si l’on peut dire, en termes de performance, que celle des « psylles », ces charmeurs de serpents dont il parle dans Exil (Pluies II, 142), figure à lire comme une métaphore de ce « parleur impérial », hypnotiseur du regard et de la parole.

C’est ainsi que labilité – insaisissabilité – du monde à appréhender et évidence scientifique – ce dicible – s’autoéquilibrent ou se contrecarrent selon les mouvements du poème, se construisant. Chez Saint-John Perse, l’incertitude, la précarité sont liées à une absence de nom. Dans la troisième section de Chronique III, l’élégie des Errants module le thème du nom déchu, de l’anonymation, thème amplifié par la succession des interrogations oratoires et des négations disqualifiantes :

Qui sut jamais notre âge et sut notre nom d’homme ? Et qui disputerait un jour de nos lieux de naissance ? (…) Il n’était point de nom pour nous dans le vieux gong de bronze de l’antique demeure. Il n’était point de nom pour nous dans l’oratoire de nos mères (…)

Comment enfin ne pas lire ici, dans cette perturbation, cette turbulence de la présence fissurée, menacée du nom, comme une pré-composition virtuelle, en filigrane, de la notion glissantienne de digenèse ?

Il semble en être chez Saint-John Perse de la langue comme de la vision de l’identité : elles sont toutes deux traversées par les mêmes contradictions, les mêmes tensions. Le poète, « homme de langage aux prises avec l’embûche de son dieu » (Vents II 4, 208), est pris entre la tentation de s’abandonner aux courants des « tramp seeds » (tension baroque) et la volonté – le volontarisme, même – de maîtriser, de contraindre cet élan copieux dans une théorie de la pureté linguistique, dans un corset où la ligne du style n’accuse aucune hétérogénéité, cultivant une méfiance vis-à-vis de l’heimatlos, catégorie qui correspondrait à ce qu’on appelle aujourd’hui le « Queer » (étrange). Dans les écrits paralittéraires, en jetant l’anathème contre l’anathème, il prend la pose, il est dans l’éthos qu’on attend de lui. Seule la poésie lui permet une liberté réelle, au sens où il s’y adonne, au nom du poète bilingue, « litige entre toutes choses litigieuses » (Vents II 6, 213), à toutes les conduites de désorientations, de suspicion où le rêve de la babélisation devient permis. En ce sens, le poème est le lieu de la transgression, de la résistance active au prescriptif, au normatif. Il y aurait même entre ces deux conceptions de la langue chez Saint-John Perse (langue à corps géo- ou érologique vs corps et langue purs) la même différence qu’entre sexe et genre dans les théories fondant les Gender Studies – le genre étant un sexe social. La posture qui revendique une langue pure étant comme « recommandée socialement », celle correspondant à la posture à laquelle il doit « se tenir » (et qui transparaît en poésie via les mots scientifiques qui fonctionnent comme des marqueurs de propriété, des marqueurs aléthiques de justesse), tandis que l’autre attitude, plus débridée, plus intérieure (sexe intérieur vs genre extérieur), valorise les enchevêtrements, les stratifications, les mélanges, les accidents sémantiques : « la mer qui change de dialecte à toutes portes des Empires» (Amers, Strophe 302).

Samia Kassab-Charfi

Professeur
Département de Français
Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis. 94 Boulevard du 9 Avril 1938 - 1007 Tunis
samiakassab@yahoo.fr

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