Black students’ Mental Health Matters : une étude du racisme structurel académique sur les campus canadiens

Agnès Berthelot-Raffard

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Agnès Berthelot-Raffard, « Black students’ Mental Health Matters : une étude du racisme structurel académique sur les campus canadiens », Archipélies [En ligne], 13 | 2022, mis en ligne le 30 juin 2022, consulté le 19 août 2022. URL : https://www.archipelies.org/1221

Bien que l’enseignement supérieur canadien fasse la promotion des valeurs d’équité, de diversité, d’inclusion (EDI) et de multiculturalisme, les personnes étudiantes issues de la communauté noire sont, sur leur campus, continuellement confrontés aux discriminations, microagressions, et aux autres multiples expressions du racisme anti-Noir telles que les injustices épistémiques. Les personnes étudiantes noires sont, en conséquence, plus à risque que leurs pairs d’être affectées par des problèmes de santé mentale auxquels s’ajoutent ceux liés au stress racial (race-related stressor) et à la charge mentale qu’il impose de facto. La première partie de cet article définira le racisme structurel académique et montrera sa spécificité en ce qui a trait à l’expérience les personnes étudiantes noires sur les campus canadiens. La seconde partie fera état des problèmes de santé mentale qui découlent de l’exposition au racisme structurel. Cet article démontre que la mise en œuvre du bien-être académique (academic well-being) est la clef de la lutte contre le racisme sur les campus et de la promotion des valeurs d’équité, de diversité et d’inclusion qui la sous-tend.

Canadian higher education promotes the values of equity, diversity, and inclusion (EDI), and multiculturalism. Nevertheless, on their campus, Black students are continually confronted with discrimination, microaggressions, and other multiple expressions of anti-Black racism such as epistemic injustices. As a result, comparing to their peers, students who belong to Black communities are more at risk of being affected by mental health problems. In addition to this, they are confronted to race-related stressor and to the specific mental burden, that comes from that. The first part of this article will define academic structural racism and show its specificity to the experience of Black students on Canadian campuses. The second part will outline the mental health issues that arise from exposure to structural racism. The purpose of this paper is to demonstrate that the implementation of academic well-being is key to combating racism on campus and promoting the values of equity, diversity and inclusion that underlie it.

Introduction

Le Canada est un pays valorisé à l’international pour ses normes politiques multiculturelles et les règles juridiques qui, sur le plan fédéral, consacrent les droits et les libertés des citoyens et des groupes. Ces règles de droit favorisent un vivre-ensemble harmonieux où chacun peut parvenir à ses aspirations dans le respect de sa culture et de ses valeurs propres. Fondée sur le respect de l’intégrité morale des citoyens, l’équité entre les individus est l’un des principes fondateurs des institutions sociales canadiennes. Ce bel idéal politique est toutefois régulièrement remis en cause en raison des discriminations, des actes de racisme interpersonnel, des crimes haineux, des difficiles conditions socio-économiques que subissent les personnes issues des groupes historiquement marginalisés. Le racisme structurel ou systémique remet en cause l’idéal canadien d’égalité en matière d’emploi, d’éducation et de soins de santé. Ce racisme repose au niveau institutionnel sur une structure organisationnelle basée sur des idéologies hégémoniques héritières du passé colonial et esclavagiste du Canada. Plusieurs programmes gouvernementaux fédéraux s’adressent à la lutte contre le racisme dit « anti-Noir1 ». Toutefois, ce n’est pas suffisant. C’est ce que dénoncent de nombreux chercheurs et figures publiques, dont des activistes qui font état des discriminations et injustices sociales multiformes et enchevêtrées qui, dès l’enfance, affectent la vie des personnes noires sur le territoire canadien. Ce phénomène invite à penser un cadre théorique spécifique pour comprendre ce qui se joue dans l’incapacité de certaines institutions sociales, comme celles liées à l’éducation, à reconnaître l’humanité des personnes noires (Anti-Blackness).

Par la place centrale qu’elles occupent dans la reproduction des élites et la formation des citoyens, les universités canadiennes sont censées reposer sur des valeurs d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI). Les pratiques pédagogiques et les relations interpersonnelles doivent traduire ces valeurs. L’expérience universitaire des étudiants est en effet centrale dans leur vie et influence durablement les trajectoires humaines et professionnelles. La vie universitaire assure la formation de l’esprit critique, l’ouverture sur le monde et ne se réduit pas seulement à l’acquisition de diplômes. C’est aussi une place pour la réalisation d’expériences d’engagement au sein de divers groupes tels que des associations étudiantes, les syndicats, les groupes d’action communautaire. Le passage par l’université est un moment clef pour développer des réseaux et rencontrer de futurs mentors. Cette étape fondamentale structure durablement la perception de soi, de ses habilités et construit les capacités utiles à la trajectoire future. Dans ce contexte, le racisme n’a pas sa place, puisque ternissant l’expérience universitaire, il affecte durablement la santé mentale des étudiants issus des communautés racialisées. Pourtant, en matière de racisme individuel comme structurel, l’espace universitaire n’est pas en reste. Cet article se penche sur les injustices raciales vécues par les personnes étudiantes des communautés noires au Canada et, en particulier, leurs impacts sur leur bien-être académique (academic wellness) et leur santé mentale.

Depuis la mort dramatique de George Floyd aux États-Unis et l’essor du mouvement Black Lives Matters comme phénomène quasi mondial, la discussion sur le racisme anti-Noir sur les campus canadiens s’est amorcée. Celle sur la santé mentale étudiante a été amplifiée par les conditions pédagogiques en temps de pandémie. Les données sur le climat racial sur les campus, le racisme structurel académique et la santé mentale des personnes étudiantes proviennent en majeure partie des États-Unis. En effet, il existe peu de données probantes qui documentent à une échelle nationale, provinciale ou locale, le vécu du racisme en milieu académique et ses effets sur la population étudiante noire du Canada. Dans le projet pionnier intitulé : « Promouvoir la santé mentale des étudiants noirs : Un projet pancanadien de recherche et d'intervention sur les déterminants sociaux de la santé et l'équité dans les universités canadiennes2», je cherche à remédier à ce manque de connaissances en articulant la question de la racisation et du racisme avec les facteurs sociaux-déterminants de santé mentale. Cet article fera, par endroit, référence à quelques propos recueillis lors des premiers groupes de discussions menés en 20203, sans en présenter une analyse qualitative. La première partie définit le racisme structurel académique et expose la manière dont il se manifeste dans l’expérience académique des personnes étudiantes noires. La seconde partie expose les effets de ce racisme sur le bien-être académique et la santé mentale. Je démontrerais dans cet article que la lutte contre le racisme structurel académique ne peut faire l’économie de la mise en œuvre d’une promotion de la santé mentale en contexte universitaire. L’équité en éducation et l’équité en santé vont de pair, en ce sens que le racisme en milieu académique reproduit et renforce les traumas raciaux historiques des personnes issues des communautés noires tout en atteignant leur droit au bien-être académique.

1. Comprendre le racisme structurel académique

Les institutions d’enseignement supérieur canadiennes font la promotion des valeurs d’équité, de diversité d’inclusion (EDI), d’accessibilité et de multiculturalisme. Cependant, elles ne sont pas exemptes de processus inhérents à leur structure qui reconduisent les inégalités, les discriminations selon la race, le genre, la situation de handicap, la citoyenneté, les langues parlées et autres vecteurs d’oppression sociale. Ces processus discriminatoires sont produits ou encouragés en raison du racisme structurel qui se manifeste à l’égard de certains membres du corps professoral, du corps étudiant et des membres du personnel. En effet, celles et ceux qui, par leur appartenance ethnoculturelle, ne correspondent pas aux caractéristiques définies par les normes de la blanchité, c’est-à-dire à l’hégémonie dominante, sur les plans social, culturel et politique à l’origine des rapports sociaux de race, font l’expérience de la discrimination, de microagressions spécifiques dues au racisme structurel. Le racisme structurel est la production sociale des inégalités par un système qui résulte d’une culture institutionnelle, sociale et politique colonialiste, esclavagiste, impérialiste, voire ségrégationniste. J’appelle « racisme structurel académique », un système social, légal, pédagogique et épistémique qui, étant porteur d’une colonialité du savoir et du pouvoir eurocentrique, façonne l’expérience, le bien-être, les possibilités de formation et d’avancement des personnes racialisées.

La partie qui va suivre se propose de présenter les phénomènes structurels et systémiques qui façonnent l’expérience universitaire des personnes étudiantes issues des communautés noires. Leur expérience académique est en grande partie liée au climat racial et à sa perception, mais aussi à des dimensions systémiques.

1.1. Le racisme structurel académique : une injustice épistémique

Le racisme structurel académique est lié au domaine hégémonique du pouvoir, en ce sens que le curriculum est fondé sur une colonialité des savoirs qui valorise ceux produits en occident au détriment des autres. Le résultat du racisme structurel académique réside aussi dans la surreprésentation des personnes racialisées dans les positions d’enseignement précaires tels que les chargés ou assistants de cours. Il l’est aussi dans la surreprésentation des personnes noires qui étudient dans des filières telles que la gestion ou l’administration, l’éducation ou les sciences infirmières. La surreprésentation des étudiants blancs dans des disciplines telles que la philosophie, le droit, la médecine traduit aussi un racisme structurel académique. Du fait des idéologies qui prévalent dans le système d’évaluation de l’excellence académique, certains parcours atypiques restent également incompris. De plus, les recherches sur des thèmes relatifs à la culture des personnes racialisées sont régulièrement écartées en raison du positivisme épistémologique qui tend à considérer certaines questions sociales comme non académiques. L’absence de possibilité d’encadrement des étudiants noirs qui voudraient et auraient intérêt à développer ces perspectives, faute de la présence de professeurs encadrants, est aussi lié à ce phénomène. Les contextes de recherche comme les pratiques et contenus pédagogiques affectent à la fois les personnes enseignantes et étudiantes issues des communautés noires, qui sont sous-représentées en milieu académique, notamment dans le domaine des études supérieures (maîtrise et doctorat). Cette difficulté est amplifiée par les injustices que les étudiants noirs vivent dans les salles de classe.

Une étude réalisée en 2001 par Henry Codjoe semble toujours d’une actualité cuisante plus d’une vingtaine d’années après. Plusieurs thèmes reliés au racisme se dégagent de l’étude de Codjoe : les remarques et attitudes déplaisantes de la part des étudiants d’un autre groupe racial, l’usage décomplexé du « N-Word », l’étonnement face aux capacités intellectuelles des personnes étudiantes noires. Sur le plan académique, le racisme est vécu de manière implicite, notamment parce qu’ils et elles sont découragés de suivre des filières universitaires telles que le droit ou la médecine. Par ailleurs, ils et elles sont confrontés au fait que leurs professeurs ont des attentes très limitées en ce qui concerne leurs capacités voire des doutes sur leur performance. Les personnes étudiantes noires peuvent se sentir invisibles et moins importantes et ceci peut renforcer en eux l’idée qu’elles seraient mieux dans des filières où elles sont attendues, notamment celles qui mènent aux professions sportives ou de services. En plus de ces éléments, elles font face au peu d’espace laissé dans le curriculum à l’histoire des Noirs ou encore à la manière erronée dont celle-ci est parfois présentée à partir de la mise en esclavage. Ce groupe d’étudiants note, de plus, que lorsque les thèmes relatifs aux personnes noires sont abordés en classe, ce n’est jamais de manière positive ou pour en souligner le succès ou l’ingéniosité, mais davantage pour en dépeindre un portrait négatif. Dans ce même ordre d’idée, les étudiants interrogés dans l’étude de Codjoe ont mentionné les dommages moraux causés par l’absence d’option Black Studies dans le curriculum (Codjoe, 2001). Dit autrement, ils ont évoqué une des manifestations du racisme épistémologique (Thésée, 2021).

Les personnes étudiantes noires font davantage l’expérience des microagressions, de la marginalisation, des discriminations de toutes sortes que ceux issus des autres groupes, car elles sont parfois vues sous l’angle de stéréotypes hérités du système esclavagiste à propos des fonctions supposées de leur corps ou de leurs supposées inaptitudes cognitives (Erevelles, Minnear, 2010). Comme le soulignait l’enquête de Codjoe (2001), des préjugés existent également à propos du fait que les membres des communautés noires seraient moins enclins à privilégier l’éducation et verraient la réussite scolaire comme une forme de conformité aux comportements des personnes blanches (acting white). Cela est mal connaître l’importance que revêt l’éducation scolaire dans les familles noires et les attentes des parents pour leurs enfants. C’est aussi un préjugé contraire à l’histoire des communautés noires en Amérique du Nord, pour lesquelles l’éducation était une pierre angulaire pour s’élever et s’émanciper (Woodson, 2010; WEB DuBois, 2001). Ces préjugés font montre d’un prisme euro-centrique s’expliquant également par l’absence de prise en compte des travaux effectués par les théoriciens noirs du Canada tels que Carl James ou George Sefa Dei. Or les personnes étudiantes noires sont désireuses d’apprendre. Le racisme universitaire prend une forme épistémique puisqu’il se caractérise également par les injustices produites par la non-inclusion des savoirs relatifs aux vécus et à la contribution des populations noires (Black Studies4) dans les programmes d’études existants ou comme programmes d’études distincts. Cela se traduit aussi par la quasi-absence des travaux produits par des intellectuels et intellectuelles des communautés noires dans les syllabus de cours, ainsi que par la manière dont les perspectives noires sont évoquées lorsqu’elles sont intégrées dans le cadre d’un cours par des professeurs qui ne comprennent pas toujours les luttes dans lesquelles ces savoirs ont émergé (Berthelot-Raffard, 2018).

1.2. Être représenté.e

Le racisme structurel académique touche tout d’abord à la place occupée par les personnes noires dans l’enceinte universitaire. En ce qui a trait aux étudiants noirs, il se manifeste par les effets sur elles et eux de la faible représentativité de personnes noires parmi les membres du corps professoral des universités. Il se manifeste également à travers la ségrégation spatiale et la surveillance accrue dans les campus universitaires notamment sur les étudiants noirs de genre masculin.

Le racisme structurel académique affecte les personnes racialisées car les lois et les règlements qui le sous-tendent participent à la reconduction du domaine disciplinaire du pouvoir. Selon la matrice de la domination développée par Patricia Hill Collins, le domaine disciplinaire du pouvoir structure les oppressions sociales et raciales (Hill Collins, 2016 : 423). Il reconduit les phénomènes discriminatoires qui, dans le cadre universitaire, se traduisent dans les embauches des professeurs racialisés, leurs processus de promotion, la sélection des futures cohortes étudiantes. Le racisme structurel académique repose aussi sur le domaine interpersonnel du pouvoir. En effet, il se manifeste aussi par les biais subjectifs de ses acteurs lors des processus d’embauche, dans les salles de classe, etc.

Dans le contexte canadien, l’ouvrage pionnier, Racism in the Canadian University: Demanding Social Justice, Inclusion, and Equity analyse la manière dont la blanchité et la racialisation s’entrecroisent dans le milieu académique (Henry, Tator, 2009). Ce livre documente le racisme structurel académique grâce à la présentation d’un vaste corpus documentaire et des preuves empiriques fondées sur des données qualitatives par entrevues et une collecte quantitative par sondage. Cependant, depuis sa parution en 2009, la situation ne s’est pas pour autant améliorée. Aujourd’hui encore, comme en témoigne la polémique sur les Chaires de recherche du Canada réservées à des populations sous-représentées en milieu académique (les personnes racialisées et autochtones, les femmes et les personnes en situation de handicap), l’inclusion des professeurs racialisés, bien que possédant les mêmes bagages intellectuels et diplômes que ceux des groupes dits « dominants », ne va pas de soi et ne fait pas l’unanimité5. Si les trois conseils qui financent la plupart des recherches universitaires au Canada (CRSH, IRSC et CRSNG6) en sont venus à l’action positive, c’est que le racisme structurel en milieu universitaire s’exprime tout d’abord dans les pratiques d’embauche des professeurs7 issus des groupes racialisés, particulièrement celles et ceux issus des communautés noires. Ce phénomène, qui n’est pourtant pas un secret de polichinelle, n’est pas facile à démontrer par des données, car celles-ci restent éparses et sujettes à la volonté de répondre aux formulaires d’auto-indentification à un groupe racial faite par les membres du corps professoral à leurs employeurs respectifs. Obtenir des données sur la représentation des professeurs racialisés au Canada n’est donc pas une tâche évidente car aucune instance académique n’existe pour coordonner les efforts des services EDI ou des services RH. C’est uniquement en comparant des données issues de diverses sources et recueillies à diverses époques, qu’il est possible d’avoir un portrait général de la situation et de mieux saisir l’ampleur du phénomène.

Selon les données d’une récente étude, les professeurs issus des minorités visibles représenteraient environ 15,3 % de l’ensemble des membres des corps professoraux des universités canadiennes (Henry, Kobayashi, Choi, 2019 : 25). Selon les données d’une autre enquête, ce chiffre chuterait toutefois à 5,3 % pour les universités situées dans la province du Québec (Universités Canada, 2019). Une constante réside dans la proportion de celles et ceux professeurs issus des communautés noires. En moyenne, ces derniers représentent 2,2 % de l’ensemble du corps professoral. Ces chiffres ne seraient pas, d’ailleurs, supérieurs dans les universités situées dans les grandes métropoles cosmopolites telles que Montréal et Toronto. En effet, comme en attestent les données fournies par McGill University, en 2019, seul 0,8 % de l’ensemble du corps professoral en poste permanent ou menant à la permanence, était constitué d’afrodescendants (McGill Action Plan to address Anti-Black racism 2020-25, 2020).

Située à Toronto, dans la mégapole la plus multiethnique et la plus dense en termes de population, où habitent 7,5 % des 3,4 % des Noirs au Canada, York University accueille un corps estudiantin au sein duquel les personnes noires représentent 12,1 % des effectifs8. Pourtant, dans cette université, les professeurs noirs ne représentent que 2,3 % du corps enseignant dans son ensemble. En 2021-2022, de nombreuses universités canadiennes ont lancé un programme de recrutement ciblé pour intégrer davantage de professeurs issus des communautés noires. Le milieu universitaire ne reflète pas la diversité de la société canadienne, notamment dans les grandes métropoles. En ce sens, la faible représentation des personnes noires dans le corps professoral induit l’idée que l’université reflète et renforce la ségrégation raciale.

En effet, une ségrégation spatiale traduit l’ordre de l’épistémè – qui relèverait du monde blanc – et la place assignée aux personnes racialisées. Ces dernières seraient moins dignes de recevoir des savoirs en raison des différences de classe, de race et de leurs capacités cognitives supposées inférieures. Cette dichotomie a des impacts sur les étudiants des groupes considérés. Du fait de la sous-représentation des professeurs noirs, le corps estudiantin noir ne se voit pas représenté. Il leur manque donc des modèles d’identification qui les aideraient à croire en leurs potentialités, et à se sentir valorisés. Or ces derniers ont besoin d’être orientés par une personne qui serait en mesure de comprendre leur réalité, quelqu’un qui a réussi à briser les préjugés raciaux qui entravent la réussite des personnes étudiantes noires, autrement dit, le plafond de verre qui bloque leur chemin vers l’excellence. Briser cette ségrégation spatiale est important pour changer le système inégalitaire en œuvre dans les universités canadiennes et favoriser la dissémination des connaissances minoritaires dans les programmes d’études. Les professeurs issus de groupes racisés s’inscrivent dans différents courants de pensée et sont porteurs de plusieurs herméneutiques. Ils ou elles maîtrisent à la fois les perspectives culturelles, épistémiques et les codes sociaux qui sont promus par l’hégémonie blanche, tout en véhiculant les schèmes de pensée propre à leur groupe d’appartenance ethnoraciale. Au niveau institutionnel, le manque de représentation dans le corps professoral crée une séparation nette entre la minorité étudiante noire et les personnes qui représentent la blanchité. Elle affecte à la fois les professeurs et les étudiants noirs. Dans la mesure où la classe n’est pas un espace neutre, les personnes noires ne bénéficient pas des mêmes privilèges épistémiques que les personnes blanches (Berthelot-Raffard, propos recueillis par Dupuis-Deri, 2017). Cette frontière entre ceux qui représentent une autorité épistémique serait même, selon Kristen Mills, constitutive d’une microagression raciale, environnementale et systémique (Mills, 2019).

En ne se voyant pas représentés par des professeurs qui leur ressemblent et qui partagent avec eux une même vision afro-centrique, les étudiants noirs ont du mal à se projeter. Cela limite leur capacité d’adhésion à un système académique qui ne semble pas fait pour eux et au sein duquel ils et elles voient leurs perspectives culturelles ignorées par le corpus dominant. En fin de compte, cela porte atteinte à l’image qu’ils et elles ont d’eux-mêmes en faveur de leur nécessaire adaptation aux normes de la société blanche dominante. La sous-représentation de professeurs noirs est donc à la fois un symptôme du racisme structurel académique et une cause qui affecte la santé mentale des étudiants noirs, et qui se traduit par une ségrégation spatiale assez marquée.

1.3. Être visible et s’invisibiliser : la mécanique de la spatialité

La ségrégation spatiale relève des microagressions sans auteurs identifiables et qui sont présentes à un niveau systémique sur les campus (Mills, 2019). La mobilité dans l’enceinte universitaire des étudiants noirs n’irait pas de soi selon Mills. En effet, l’occupation de l’espace par les étudiants noirs est circonscrite en raison de leur hyper-surveillance par les agents de sécurité ainsi que par les mesures mises en place sur les campus pour lutter contre la criminalité. Ces politiques sont liées à la manière dont les masculinités noires ont été perçues par le colonialisme et l’esclavagisme (Hill Collins, 2000). Perçus comme étant agressifs, menaçants ou soupçonnés de s’adonner à des activités illicites voire criminelles, les hommes noirs seraient hyper-surveillés (McCabe, 2009). Plusieurs exemples en témoignent. Parmi les plus médiatisés figure celui de Jordan Afolabi9, arrêté par la police après avoir signalé une agression survenue au sein de son campus. Une autre affaire a fait couler beaucoup d’encre : celle de Jamal Boyce10, interpellé par les agents de sécurité sur le campus où il étudiait. L’étudiant a été ligoté en public plusieurs heures avant l’arrivée de la police locale. Savoy Williams11 également fait l’objet d’un profilage racial par un agent de sécurité en tenant d’accéder au bureau de sa directrice de maîtrise au simple motif qu’il ne pouvait pas être étudiant. Ces trois exemples ne sont que la pointe de l’iceberg. Ils témoignent des pratiques de profilage racial et d’arrestations musclées d’hommes noirs sur les campus canadiens. Faisant écho aux recherches menées aux États-Unis sur le profilage racial des étudiants noirs de sexe masculin, ceux du Canada font également l’expérience d’interactions négatives avec les équipes de sécurité présentes sur leur campus. Cela entraîne pour eux une hyper-vigilance dans la mesure où ils doivent se rendre moins visibles pour ne pas subir sur leur campus les mêmes pratiques de microagressions raciales utilisées par la police pour les contrôler dans les espaces urbains. Du fait de ce « paradoxe d’invisibilité », les étudiants noirs masculins sont soit complètement ignorés, invisibles, soit hyper-visibles et traités selon les stéréotypes négatifs associés à la masculinité noire (Franklin et Bayol-Franklin, 2000).

La surveillance des étudiants noirs (y compris les étudiantes) se poursuit également dans des espaces pourtant destinés à la création de liens communautaires. Alors que les bibliothèques universitaires sont des lieux prisés pour les travaux de groupes, de mobilisation des connaissances, de nombreuses microagressions s’y déroulent paradoxalement. Les personnes étudiantes noires indiquent se sentir plus surveillées dans ces espaces. Celles-ci doivent parfois défendre leur droit de présence face aux agents de sécurité ou aux bibliothécaires. Ils/Elles confient ne pas oser spontanément poser des questions à ces derniers par peur d’être jugées, de parler trop fort ou de rire de peur d’être réprimandées ou exclues (Stewart et Kendrick, 2019). À ces lieux s’ajoutent les parkings, les résidences universitaires, les cafétérias des campus, les librairies-papeteries, les pharmacies dans lesquels les étudiants noirs sont constamment suivis et contrôlés.

1.4. Le tokénisme : un mécanisme de mise sous silence

Le racisme structurel académique est aussi présent de manière plus générale dans les modes de gouvernance et leur rigidité. Les personnes racialisées sont parfois utilisées sous prétexte de lutte pour l’équité. Il en émane une difficulté à faire bouger les lignes sans se heurter à une loi écrite sclérosante qui amènerait le statu quo. La tokénisation, le code-switching, et les microagressions de nature interpersonnelle figurent parmi ces processus.

Dans les instances académiques majoritairement blanches, les personnes étudiantes noires les plus impliquées dans les syndicats, les associations, sont appelées à l’action et à la réflexion pour résoudre des questions relatives à l’EDI. De prime abord, leur inclusion dans des espaces délibératifs formels et informels serait un point positif. En effet, avoir l’opportunité de parler des enjeux liés à la race et au racisme en milieu académique est une participation attendue pour faire bouger les lignes de fracture et les éradiquer. Cela nécessite un cadre pour sensibiliser les acteurs du milieu, déconstruire certains mécanismes néfastes, trouver des solutions ensemble pour contrôler les manifestations les plus hostiles d’incivilités, de harcèlement, de discrimination. Cependant, il n’est pas évident de comprendre pourquoi les tentatives d’inclusion seraient paradoxalement une composante du racisme structurel académique. Comment les mécanismes systémiques à l’œuvre dans cette démarche d’inclusion et d’ouverture au dialogue seraient-ils néfastes à leurs objectifs ? La réponse courte est que dans bien des cas, ce dialogue serait seulement un acte performatif pour donner l’impression de se préoccuper d’un problème sans toutefois le régler en profondeur. Cet acte performatif utiliserait l’autre comme une pièce de rechange. Ce phénomène nommé tokénisme est l’incitation des personnes marginalisées à prendre la parole lors de débats formels ou informels sur leur oppression de race, de classe, de genre ou de capacités. L’analyse du tokénisme donne à mieux saisir ce paradoxe qui relève, de mon point de vue, d’une mécanique violente – car insidieuse et mensongère – de mise sous silence.

Cette mécanique de mise sous silence est un phénomène très souvent souligné par les personnes étudiantes racialisées. Les laisser parler de race, de racisme, d’équité, de diversité et d’inclusion projette l’image d’un campus inclusif et à l’écoute des besoins et demandes des étudiants des groupes sous-représentés en milieu académique. En réalité, l’invitation à participer aux débats sur les enjeux qui les concernent n’est que symbolique. Elle donne lieu à des réponses qui traitent le problème de manière superficielle uniquement. Dans bien des cas, les étudiants noirs ne sont présents à la table de la discussion que comme des pions (token). Leur présence insinue et renforce l’image positive de l’établissement comme une image Benetton de la diversité, comme pour démontrer que la gouvernance de l’Université se préoccupe de régler les questions d’égalité raciale dans le contexte éducatif. Le tokénisme a en réalité des effets graves sur les personnes qui en sont l’objet. Ainsi, la participation à des espaces de discussion demande bien souvent aux étudiants noirs de devoir agir comme s’ils étaient les représentants des membres de leur « race ». On leur demande de parler comme si leur expérience singulière était représentative d’une expérience partagée avec les autres membres du corps estudiantin afro-descendant. Dans ces situations de discussion, comme le soulignait une participante aux focus groups que j’ai menés en 2020 :

« je vais parler on behalf of all Black people et ça je pense que c’est un problème dans beaucoup d’universités. Et pour moi, c’est toujours comme j’ai un peu…un peu d’anxiété quand c’est comme il y a une exception que je dois parler… et c’est seulement parce que je suis noire, ou je suis la minorité, je suis comme l’experte »

Les modalités de leur prise de parole traduisent l’essentialisation par le système pour lequel « le groupe étudiant noir » constitue une entité homogène. Sans que ne soit fait de différence entre ses membres, les personnes noires sont toutes subsumées sans distinction sous les marqueurs communs du phénotype, des stéréotypes associés et de leur vécu du racisme.

Le phénomène de tokenisation participe d’un triple processus de mise à risque des étudiants noirs. La participation à des instances participatives expose les individus, car elle peut se traduire par un processus de déballage. En effet, en demandant aux étudiants noirs de participer, les organisateurs s’attendent à ce qu’ils se dévoilent, qu’ils partagent leurs expériences. Les personnes non noires doivent donc pouvoir se mettre dans la peau de ces étudiants, éprouver, ressentir ce que ceux/celles-ci vivent. Les étudiants noirs sont tenus d’expliquer leur vécu pour que les personnes blanches et les autres groupes racialisés qui ne sont pas noires puissent bien comprendre ce qui constitue le racisme en milieu universitaire. En dépit des intentions affichées consistant à valoriser le point de vue des personnes étudiantes noires, et qui donnent l’impression que l’implication de ces dernières est primordiale dans la poursuite des efforts relatifs à l’EDI, la participation à ces instances procure un faux sentiment d’inclusion et de sécurité. Faux, car il est fondé sur une prémisse erronée : une ouverture au dialogue qui ne fait que favoriser le statu quo. Le tokénisme amène l’individu concerné à se dévoiler ; il l’incite à faire confiance et à penser que les problèmes rencontrés dans le milieu académique seront résolus grâce au partage d’expériences singulières ou collectives. La personne étudiante qui se livre voit son récit, dès lors, délibérément exploité (Berenstain, 2016). Les victimes font, souvent en vain, un travail pédagogique pour tenter d’expliquer les injustices subies à des personnes qui n’ont pas vécu des situations similaires. Ce faisant, elles ne parviennent pas à sensibiliser aux conséquences négatives du racisme sur leur vie. Car les expériences décrites sont inintelligibles pour des personnes qui ne les vivent pas. L’exploitation des récits de ces personnes étudiantes noires constitue donc le principal processus de dépolitisation associé au fait d’être en position de token. Le phénomène de tokénisation exploite l’expérience des étudiants noirs qui y sont assujettis et participe à leur mise à risque dans l’espace académique.

Dans la réalité, il s’agit non pas d’un acte d’ouverture à la vulnérabilité de l’autre, mais, plutôt d’une forme de voyeurisme. Ainsi, par son partage d’expérience, l’individu est confronté au contrôle du système, ce qui représente un second levier dans cette tentative d’étouffement des voix minoritaires. Cette forme de domestication reflète les dimensions institutionnelles de l’oppression (institutional dimension of oppression) telles que théorisées par Patricia Hill Collins c’est-à-dire à une forme d’oppression qui s’intègre à l’idéologie de l’égalité des chances (Hill Collins, 1993 : 29). L’habitation plantationnaire est en la métaphore. En effet, en parlant de leurs expériences, en ouvrant leurs voix à l’autre sur ce qu’ils vivent, les étudiants noirs sont en fait maitrisés, comme le furent jadis leurs ancêtres dans le système colonial ou dans le cadre circonscrit de l’habitation plantationnaire.

Le troisième levier de ce mécanisme de mise sous silence des étudiants noirs est l’exposition à la fragilité blanche – c’est-à-dire un état émotionnel intense (dénis, critiques, évitement, peur, colère, culpabilité, etc.) que vivent les membres du groupes dominants lorsque les individus victimes de racisme s’adressent à eux pour tenter d’expliquer, déconstruire des comportements jugés racistes (Di Angelo, 2018). Parce que les personnes étudiantes noires sont invitées à partager leur vécu, à l’expliquer à celles et ceux qui n’ont pas fait de pareilles expériences, leurs récits confessionnels renforcent aussi les dimensions symboliques de l’oppression (symbolic dimension of oppression), c’est-à-dire les représentations qui se forgent à propos des personnes racialisées (Hill Collins, 1993 :29). Ces représentations structurent la relation entre les étudiants racialisés et leurs pairs blancs selon les dimensions interpersonnelles de l’oppression (individual dimension of oppression) (Collins, 1993). Selon cette dimension interpersonnelle, les étudiants noirs qui participent aux instances EDI, qui évoquent les perspectives de leur communauté d’appartenance en salle de classe ou qui dénoncent le racisme et les microagressions, se heurtent systématiquement aux expressions multiples de cette fragilité blanche. La résistance face à ce phénomène contribue à l’émergence de conflits latents interpersonnels. De cette situation se produit assez souvent un backlash, les étudiants racialisés se voyant injustement accusés de causer du trouble, sont parfois amenés à justifier leur comportement voire à s’excuser de causer ce qui est vu comme une « discrimination inversée ». Par ce retournement de situation, l’exposition à la fragilité blanche démontre que la tokénisation crée des conflits interpersonnels. Qui plus est, elle provoque une charge mentale pour les étudiants racialisés en les rendant coupables de la gêne des personnes blanches, dès lors que celles-ci se sentent visées par l’évocation de situations – aussi réelles que valides – de racisme ou de discrimination. En d’autres termes, la fragilité blanche crée chez l’individu qui s’y expose une contradiction entre le témoignage – potentiellement libérateur – sur son vécu du racisme et la culpabilité due au fardeau de la preuve qui revient toujours à la personne racialisée. Pour les personnes étudiantes noires qui siègent au sein des instances destinées à discuter de l’équité, la diversité et l’inclusion, ce processus entraîne des peurs et, par ailleurs, cette fragilité blanche se répercute sur leur cursus universitaire.

Les trois processus de musellement à l’œuvre – l’injustice épistémique, le voyeurisme et l’exposition à la fragilité blanche – provoquent une charge psychologique spécifique qui contribue à la dégradation de la santé mentale des personnes étudiantes noires.

1.5. Les microagressions à caractère interpersonnel

Les microagressions vécues par les étudiant.e.s noir.e.s sont aussi relatives aux rapports sociaux de race sur les campus et aux formes toxiques de pouvoir interpersonnel (Hill Collins, 2016). Qu’elles soient conscientes ou inconscientes, volontaires ou involontaires, les microagressions de nature interpersonnelle affectent émotionnellement les personnes étudiantes noires qui en sont les cibles (Mills, 2019). Pour autant, elles ne sont pas toujours faciles à identifier par ces derniers. Ce sont surtout les microagressions qui proviennent des préjugés sur l’infériorité intellectuelle des personnes noires qui sont les plus évidentes. Les étudiants noirs tendent à être impactés, notamment par celles qui se jouent durant les travaux de groupe dans lesquels ils et elles ne sont pas spontanément intégrés, parce que comme l’indiquait une participante au focus group :

« Quand il y’a des travaux de groupe, les gens se choisissent entre personnes d’origine caucasienne par qu’il y’a souvent un pressentiment peut-être que ces étudiants-là [les étudiants noirs] n’ont pas le même niveau (…) on a tendance à penser qu’ils ne sont pas très intelligents ».

Les microagressions issues de la croyance en l’infériorité intellectuelle des étudiants noirs sont aussi le fait des professeurs au Canada (Codjoe, 2001). Cependant, comme le montre une récente enquête dans le contexte états-unien, les personnes étudiantes noires ont tendance à considérer plus importantes les microagressions par leurs pairs (Del Toro et Hugues, 2020). En effet, la reconnaissance par les autres étudiants participe de l’estime de soi et de l’affirmation de sa propre identité. Les étudiants noirs se plaignent toutefois des discriminations dans la notation de leurs travaux universitaires par leurs professeurs, lesquelles découlent de préjugés culturels sur leurs capacités intellectuelles. La classe sociale et l’appartenance raciale des étudiants, largement démontrés dans de nombreuses études en docimologie, affectent la capacité des personnes étudiantes noires à compléter leur formation et à recevoir leur diplôme dans le délai imparti.

 Enfin, véhiculant l’hégémonie de la blanchité, le système universitaire pousse les étudiants à s’y conformer en refoulant, de manière consciente ou non, les valeurs associées à la culture noire par le biais de leur comportement, leur accoutrement, leur manière de se coiffer et de parler. Le but est de mieux correspondre aux codes sociaux culturels eurocentriques. En ce sens, les microagressions raciales au sein de l’environnement universitaire conduisent à l’incapacité d’être soi-même et au code-switching pour tenter de correspondre aux normes de la société majoritaire. Le code-switching apparait souvent au moment de commencer un programme d’études supérieures, comme l’expliquait une participante aux focus groupes :

« je viens de finir mon bac12, mais je m’habillais d’une certaine manière, des hoodies, vraiment j’avais une certaine liberté d’expression… en tout cas, que je trouvais que j’avais. Maintenant que je vais passer en deuxième cycle, j’ai dû littéralement aller dans la garde-robe de ma mère, lui demander ses anciens vêtements, parce que je n’ai pas les moyens d’aller acheter d’autres vêtements pour pouvoir mieux me présenter. Parce que j’ai l’impression (…) qu’il faut que je me présente d’une manière totalement différente et c’est un peu dommage ».

Ce processus entraîne une dissociation avec les référents culturels africains, caribéens, ou des modes d’habillement et de coiffure valorisés par l’esthétique afro-américaine. Comme l’étudiante mentionnée plus haut, il faut se présenter d’une manière différente, taire sa liberté d’expression pour satisfaire aux normes de la réussite académique. Les études sur le climat racial sur les campus évoquent le fait que de nombreux étudiants noirs essayent d’« agir en blanc » (acting white), c’est-à-dire d’une manière qui trahisse leur culture en cultivant une attitude plus acceptable aux yeux de la société blanche (Fordham, Obgbu, 1986). Si ce renoncement à leur appartenance culturelle constitue une stratégie pour survivre dans ce milieu, il peut entrainer chez les étudiants noirs des désordres psychologiques (stress, anxiété, conflit identitaire) (Chambers, 1988). Les recherches démontrent, en effet, qu’une forte adhésion à sa culture d’appartenance favorise une meilleure santé mentale (Smith, and Lalonde, 2003 ; Codjoe, 2001).

2. La promotion de la santé mentale : une question d’équité

Comme il a été mentionné, les personnes étudiantes noires sont confrontées aux expressions multiples du racisme anti-Noir. Les discriminations vécues sur les campus canadiens, les microagressions répétées ainsi que les injustices épistémiques, l’exclusion des savoirs issus des expériences variées des communautés noires, ne sont pas sans impact sur la santé mentale des étudiants noirs. Comme nous allons le voir dans cette seconde partie, la santé mentale est dépendante du climat racial sur le campus fréquenté, c’est-à-dire des discussions sur la mise en place de programmes d'études et des interactions autour de la race et de la diversité.

2.1. Le stress racial comme un important marqueur de santé mentale

Bien que peu de recherches existent en contexte canadien, de nombreuses études, principalement aux États-Unis et au Royaume-Uni, ont été consacrées à la santé mentale des étudiants issus des groupes racialisés. Ces données existantes permettent de déterminer l’état de la santé mentale des communautés noires en Amérique du Nord. Ces enquêtes démontrent que les étudiants noirs ont des problèmes de santé mentale très similaires à ceux des étudiants d’autres communautés racialisées et à celles et ceux de la communauté blanche. Toutefois, elles précisent que les personnes étudiantes noires sont plus susceptibles que leurs pairs de faire l’expérience du racisme sur leur campus. Elles voient donc les conditions de leur bien-être durablement affectées (Arday, 2018). En effet, la confrontation perpétuelle au racisme structurel académique conjugué à celui vécu dans d’autres institutions publiques ou privées dans la vie ordinaire, ont des conséquences sur la santé mentale des étudiants noirs. Dans le contexte universitaire, ceux-ci doivent faire face à des situations de stress supplémentaires engendrées par les interactions interraciales dans le cadre universitaire.

Ces situations de stress liées à la racisation (race-related stressors) sont fonction du climat racial existant sur les campus Les personnes étudiantes noires sont plus à risque que leurs pairs de ressentir des troubles de l’humeur, ou de se voir diagnostiquer des troubles d’anxiété généralisée (TAG) (Barksdale and Molock, 2009 ; Arday, 2018). Le race-related stressor se traduit aussi par l’amplification de deux principaux phénomènes sur le bien-être général et académique. Il s’agit du minority status stress (MSS) (que nous traduisons ici par le stress lié au fait d’être en situation minoritaire), et du syndrome de l’imposteur (impostor syndrome or IP). Le MSS est relatif au fait que les étudiants noirs sont minoritaires sur leur campus comme dans d’autres secteurs de la société civile (Wei, Ku et Liao, 2011, McClain and al., 2016). Ce stress se traduit par un sentiment d’isolement des autres étudiants. Il est également relatif à des difficultés de s’ajuster aux normes de l’enseignement supérieur. Il entraine spécifiquement des troubles de l’humeur, de l’anxiété ainsi que de la détresse psychologique.

Le syndrome de l’imposteur est davantage relié à l’appréciation des performances et des capacités intellectuelles. Il se manifeste, en effet, par la mise en doute de capacités ou l’impression d’être une personne vouée inexorablement à de faibles performances académiques voire à un échec avéré. Cependant, le syndrome de l’imposteur crée un phénomène de dissonance cognitive entre la manière dont l’individu se pense et la perception qu’il croit que les autres ont de lui. Pour les étudiants noirs, notamment ceux qui se trouvent être les premiers de leur famille à accéder à l’enseignement supérieur, ce phénomène est plus évident. En effet, dans leur cas spécifique, le syndrome de l’imposteur se manifeste également par une culpabilité en ce qui concerne leurs propres résultats scolaires. Au lieu de considérer les efforts et la capacité déployés en tant que transfuges de classe, ces personnes pensent que cela est la preuve qu’elles sont inadaptées aux normes de la société dominante. Les personnes étudiantes noires issues des couches défavorisées peuvent parfois considérer leur réussite scolaire comme une trahison envers leur milieu d’origine. Ce sentiment peut entraîner, dans certains cas, une peur de bien performer. Le syndrome de l’imposteur se manifeste donc par la présence d’injonctions cognitives paradoxales concernant la performance académique.

La combinaison du stress lié à la minorisation et au syndrome de l’imposteur, entraine une situation dans laquelle les étudiants noirs sont plus susceptibles de développer sur le long terme des problèmes récurrents de santé mentale. En effet, le stress relatif à la minorisation (MSS) contribue au renforcement du syndrome de l’imposteur (Cockley, Hall-Clark, Hicks, 2011). Il est admis que la combinaison des deux phénomènes entraine une faible estime de soi chez les étudiants noirs. Cela augmente également la détresse psychologique, le risque de dépression et l’anxiété (Neville, Heppner, Ji, Thye, 2004; Peteet, Brown, Lige and Lanaway, 2014). Cependant, malgré ces évidences scientifiques les personnes étudiantes noires qui vivent de telles situations sont peu enclines à chercher de l’aide.

2.2. Les barrières d’accès à l’aide en santé mentale

En dépit des facteurs de comorbidité accrue, les étudiants noirs sont, contrairement à leurs camarades issus d’autres groupes, peu enclins à solliciter de l’aide auprès des professionnels au sein de leur campus ou de services publics ou privés. Tel que documenté dans des recherches menées spécifiquement auprès d’étudiants de collèges étatsuniens, le manque de recours à une aide professionnelle a des conséquences sur leur cheminement académique et sur leur bien-être général. Les barrières dans l’accès aux services de santé mentale s’expliquent par différents facteurs. Certains sont inhérents à la manière dont les communautés noires perçoivent la santé mentale et les problèmes associés. D’autres sont reliés à la peur d’être stigmatisé ou l’auto-stigmatisation, les normes familiales, ou encore le manque de sécurité culturelle (cultural mistrust).

Tout d’abord, comme le soulignent certaines études, notamment dans le champ Black psychology, les membres de certaines communautés culturelles ont une conception bien spécifique de la santé mentale. Le plus souvent, santé mentale et maladie mentale sont confondues à tort. Les étudiants qui ont participé aux groupes de discussion menés en 2020, ont tous eu une image commune pour parler de la santé mentale : celle d’une personne habillée en haillons et se parlant toute seule dans la rue. Pourtant, les participants aux groupes de discussions étaient d’origine très diverse (Nigeria, Ghana, Côte d’Ivoire, Sénégal, Haïti, Cameroun, Guadeloupe et Martinique en particulier). Certains participants étaient des étudiants internationaux, d’autres sont nés au Canada ou y sont venus à un très jeune âge par le biais de l’immigration de leurs parents. La santé mentale référait, pour eux à une image véhiculée dans leur milieu familial, une image relative à la « folie », au manque de contrôle de soi, et à « l’isolement » d’une communauté structurante. De ce fait, de nombreux participants ont reconnu tout d’abord que la santé mentale était un phénomène étroitement lié à la stigmatisation sociale des personnes avec un trouble de santé mentale.

En effet, pour une frange importante de la communauté noire, les problèmes de santé mentale sont souvent associés à une faiblesse de la volonté et à un manque de contrôle de soi. Ces problèmes ne sont d’ailleurs pas toujours perçus par les personnes qui ont des symptômes associés à des problèmes de santé mentale passagers ou plus récurrents. Ainsi, une personne aux prises avec l’anxiété ne peut reconnaître celle-ci, car, elle n’arrive pas à identifier ses peurs en raison des stratégies d’ajustement (coping mecanism) qu’elle adopte pour y faire face. Ainsi, une personne en situation de fatigue depuis plus de deux semaines ne saurait en déduire que celle-ci serait l’expression d’une dépression et n’irait pas consulter un spécialiste. Ceci émane, en partie, du fait qu’au sein des communautés noires, la santé mentale est aussi vue sous le prisme de fausses appréhensions selon lesquelles le soutien en santé mentale serait réservé aux personnes qui ont des maladies mentales ou des problèmes psychiatriques manifestes. Une autre fausse croyance résiderait dans le fait de penser que les problèmes de santé mentale pourraient se résorber d’eux-mêmes (Ward, Wiltshire, Detry, Brown, 2013).

Ces représentations erronées à propos des problèmes de santé mentale perçus comme relevant d’une faiblesse personnelle, peuvent conduire à une autodépréciation et a un manque de volonté de solliciter une aide extérieure (Stansbury and al. 2011), de peur d’être étiqueté comme malade mental (Kranke and al. 2012). Ceci n’est pas sans rapport avec les normes familiales négatives et le manque de confiance des membres de la famille pour les services de santé mentale, ce qui fait que certains sont réticents à exprimer leurs sentiments et émotions à l’intérieur même de leur cadre familial. Comme le soulignent les recherches qui portent plus spécifiquement sur les Africains-Américains, il existe un dénominateur commun entre les communautés noires vivant en contexte diasporique : la peur d’exprimer leurs émotions et peurs ou de recevoir un traitement médical pour des problèmes de santé mentale. Suivant les normes des groupes ethnoculturels auxquels elles appartiennent, les personnes étudiantes noires craignent de reconnaitre leur vulnérabilité. Par conséquent, dans les milieux d’origine des personnes interrogées, les problèmes de santé mentale sont d’abord l’objet d’un déni. Ce déni est d’autant plus important que les problèmes de santé mentale – tout comme les maladies mentales – sont d’abord vus comme un signe de faiblesse personnelle (Standbury and al., 2011). Ainsi, la peur reliée à l’anxiété, la fatigue de la dépression ne seraient pas forcément interprétées par les étudiants qui les ressentent comme des symptômes de troubles d’anxiété généralisée ou de dépression, parce dans certaines circonstances, du fait d’une pression sociale et familiale, l’étudiant serait obligé de faire preuve constante de « résilience ». Cette résilience serait inhérente à la condition noire et à l’appel à la lutte constante qui vient avec cette condition historique. Par conséquent, les maladies mentales et les problèmes de santé mentale seraient des problèmes de personnes blanches, qui n’ayant pas à lutter pour leur survie peuvent prendre le temps de s’apitoyer sur leur sort ou sur leur personne (Taylor, Kuo, 2020). Cette conception qui place la santé mentale et l’exigence d’y veiller du côté des personnes blanches, questionne toutefois le bien-fondé des stratégies de résilience. D’abord, elle remet en question la vraie nature de cette prétendue « résilience », qui est en réalité un masque pour affronter les difficultés de la vie et pour faire face en particulier au racisme et à ses effets concrets.

2.3. La stigmatisation de la santé mentale

Il est légitime de se demander ce que signifie un dépassement des problèmes de santé mentale en adoptant une attitude résiliente. Se montrer autonome et faire preuve de détermination, n’est-ce pas un leurre en définitive ? Cette propension à adopter une certaine forme de résilience comme un masque social, est aussi liée à la peur de la stigmatisation et à l’auto-stigmatisation. Cette fausse résilience est une stratégie d’adaptation particulière. Comme elle contribue à nier ses propres besoins d’auto-soins (self-care) et de soins professionnels, elle participe d’une augmentation des problèmes de santé mentale dans les communautés noires, particulièrement chez les femmes, qui sont pourtant amenées à assurer le rôle d’agents de soins sanitaires.

L’absence de recours aux services d’aide sur les campus comme dans les espaces extérieurs, s’explique en grande partie par la peur de la stigmatisation. Le stigma est en effet considéré comme le principal obstacle à la prévention et aux traitements en santé mentale. Dans le contexte états-unien, les recherches ont permis de déterminer que les étudiants noirs sont aux prises avec de l’auto-stigmatisation, c’est-à-dire une mauvaise estime d’eux-mêmes et une autodépréciation (Camacho, 2016). Une auto-stigmatisation (self-stigma) peut diminuer leur estime de soi. Les étudiants noirs font également face à la peur de la stigmatisation publique (public stigma), notamment celle liée à la peur de l’hospitalisation. L’auto-stigmatisation et la stigmatisation publique se nourrissent donc l’une l’autre car la première peut augmenter en fonction de la seconde et peut contribuer au fait que les personnes étudiantes noires n’osent pas demander de l’aide.

La stigmatisation est aussi relative à l’internalisation de normes familiales ou de normes véhiculées dans les communautés plus restreintes qui incitent l’individu à chercher de l’aide à travers un réseau à circuit fermé tel que la famille, les amis ou les églises, plutôt que d’avoir recours à des services de santé mentale formels. En effet, un des préjugés qui subsiste dans les familles très religieuses, est que la reconnaissance de problèmes de santé mentale serait le signe d’une foi faible. Dès lors, les demandes de soutiens formels seraient une preuve que leur foi s’affaiblirait davantage en ayant recours à d’autres ressources que celles de sa communauté religieuse. En effet, dans de nombreuses familles noires où la pratique des rites religieux est instaurée, les jeunes sont souvent encouragés à rechercher des services de santé mentale auprès de sources qui ne sont pas spécialisées dans le conseil en santé mentale, comme l'église ou une autre autorité spirituelle (Kranke and al., 2012 ; Camacho, 2016, Barksdale, Molock, 2008).

La peur d’être jugé par la société, la famille, les communautés d’appartenance, les incitations à recourir à des services plus informels sont autant de facteurs qui peuvent très certainement diminuer la volonté de chercher de l’aide. Cependant, il est à noter que le racisme structurel et interpersonnel explique en grande partie cette réticence à recourir à des services professionnels d’aide en santé mentale. À cela, il faut toutefois ajouter l’influence de l’âge puisque les personnes âgées de 30 à 40 ans demandent plus facilement de l’aide que les jeunes de 18 à 24 ans (Barksdale and Molock, 2009), ainsi que le paramètre socio-économique qui est déterminant dans le recours aux services. Ceci doit amener à penser des stratégies pour encourager les personnes étudiantes noires à consulter des spécialistes dès que le besoin se fait sentir.

2.4. Vers des soins de santé mentale culturellement adaptés au sein des campus

Les soins de santé ne sont pas neutres. Les résidents canadiens noirs le savent. Entre 2001 et 2014, seuls 38,3% d’entre eux qui ont estimé avoir une santé mentale fragile ou mauvaise ont eu recours aux services de santé mentale, comparativement à 50,8 % de leurs homologues blancs (Chiu, Amartey, Wang, Kurdyak, 2018). Les inégalités systémiques dues, par exemple, au manque de ressources financières ou de couverture d’assurance par un employeur constituent les barrières d’accès à l’aide en santé mentale. Un autre facteur explicatif est le long délai d’attente, de 16 mois environ pour les jeunes noirs, soit plus de deux fois le délai d’attente pour les personnes blanches résidentes au Canada dans la même tranche d’âge (Fante-Coleman, Jackson-Best, 2020). Comme mentionné plus haut, la difficulté à reconnaître les symptômes de dépression joue un rôle non négligeable dans la capacité des jeunes étudiants noirs à demander ou à bénéficier de services de santé mentale dès l’apparition des premiers symptômes.

Le racisme universitaire prend, comme nous l’avons démontré dans les lignes précédentes, des formes d’injustices épistémiques marquées par le sentiment d’incapacité des étudiants noirs à exprimer leur ressenti du racisme et leurs réalités culturelles et communautaires dans le cadre d’interaction avec les membres des services de psychologie et de counseling sur les campus. En effet, dans la mesure où le pouvoir et la hiérarchie qui sous-tendent la société dominante pourraient être reproduits dans la relation thérapeutique, les obstacles intrinsèques à la recherche d’aide pourraient s’expliquer par la méfiance culturelle (Barksdale et Molok, 2009). La méfiance culturelle (Cultural mistrust) est une réponse attitudinale à l’oppression historique et personnelle dans laquelle les personnes racialisées ne font pas confiance aux Blancs dans les contextes institutionnels, personnels et sociaux. La méfiance culturelle découle de la longue histoire du traitement négatif des Noirs dans les services de santé (par exemple, l’utilisation de femmes noires esclaves durant les balbutiements de la gynécologie, la stérilisation obligatoire des femmes afro-américaines, la syphilis de Tuskegee, les mauvais diagnostics de maladies mentales et les admissions non volontaires en hôpital, etc. La méfiance culturelle est également liée au fait que les Noirs se sont vus historiquement refuser l’égalité des chances dans l’accès aux services de santé mentale (Stansbury et al, 2011 ; Alexander; Arday, 2015; Arday, 2018). En effet, les personnes noires se sont vues confrontées aux injustices herméneutiques, c’est-à-dire à un type d’injustice spécifique qui se produit lorsque les expériences d’une personne ou d’un groupe ne sont pas bien comprises parce qu’elles ne correspondent à aucun concept connu et intelligible en raison de l’exclusion historique des membres de son groupe des espaces ou activités que les gens utilisent pour donner un sens à leurs expériences ou se défendre des violences (Fricker, 2007). La peur de voir se reproduire ces injustices épistémiques de nature herméneutique est donc un frein qui limite la volonté d’accéder à des services de santé mentale.

En outre, les personnes noires ont tendance à penser que les prestataires de santé mentale n’ont pas la formation appropriée pour aider les personnes opprimées. De plus, le manque de diversité au sein du personnel psychologique et de conseil décourage les personnes racialisées recourir à l’aide (Townes, Chavez-Korell, Cunningham, 2009). Pour certains, les étudiants racialisés semblent plus à l’aise avec les professionnels de santé mentale issus de leur groupe d’appartenance, jugés plus susceptibles de comprendre leurs préoccupations, leurs croyances et leur culture (Gaston et al, 2016) et aimeraient plutôt être recommandés par quelqu’un avec lequel ils ont des référents culturels. Comme le soulignait un participant aux groupes de discussion :

« Aller pour une première fois voir un psychologue, je ne le fais pas. Il faudrait peut-être un intervenant culturel pour me faire comprendre que ça, c’est essentiel, ça serait une bonne idée. Parce qu’autrement, l’Africain que je suis qui ne parle pas de ses soucis, ce serait difficile pour moi d’aller vers un psychologue »

Cela étant, être dans une relation thérapeutique avec un praticien lui-même racialisé ne garantit pas que ce dernier sera à l’écoute. Encore faut-il qu’il ait reçu une solide formation en compétence culturelle afin d’assurer une meilleure prise en charge de ses patients, pour mieux comprendre les barrières culturelles dans les conceptions de santé mentale, de prise en charge.

Quels que soient les facteurs causant la difficulté des personnes étudiantes noires à rechercher de l’aide, la conséquence majeure reste le retard dans leur prise en charge, et de ce fait, l’accroissement des symptômes. Parfois, le manque de consultation vient du manque d’orientation des étudiants vers ces services voire de connaissance même de leur existence. Un des étudiants internationaux des groupes de discussion de 2020 mentionnait :

« C’est à ma deuxième session, lorsqu’il y a eu les réformes sur la question du PEQ, que j’ai découvert, par exemple, qu’on avait un service de soutien psychologique à l’université. Donc, je sais que beaucoup d’étudiants ne sont pas au courant de ces services et y’a pas de communication conséquente pour savoir ce qui est mis en place aussi pour soutenir les étudiants, à ma connaissance. C’est quand on est vraiment dans des situations assez compliquées qu’on finit par découvrir ce genre de choses, mais à la base, si on sait qu’il y a ces choses-là qui sont déjà en place, peut-être ça éviterait à certains étudiants d’atteindre un certain niveau de stress. »

Le manque d’accès aux services a donc des effets néfastes et persistants sur le niveau de bien-être et les chances de succès dans la vie sociale, professionnelle et scolaire des étudiants noirs. Il résulte de ce survol de la question de la santé mentale des personnes étudiantes noires, l’importance de créer des services de consultation culturellement adaptés, c’est-à-dire des services proposés dans une démarche de co-construction des savoirs entre les intervenants et les étudiants, laquelle intègre les valeurs, les besoins et les préférences de ces derniers. Fondées sur le respect des savoirs issus des expériences des participants et une démarche anti-oppressive, ces interventions pourraient prendre la forme d’ateliers de groupe sur des sujets qui touchent la situation des étudiants noirs, ou d’entretiens thérapeutiques individuels. Il convient dès lors de démystifier la santé mentale auprès des étudiants issus des communautés noires et de les outiller par le biais d’interventions qui leur permettent d’identifier et de se prémunir des effets du racisme structurel académique sur leur santé mentale.

Conclusion

Cet article a présenté le racisme structurel académique – défini comme un système social, légal, pédagogique et épistémique – qui s’enracine dans la ‘colonialité du savoir et du pouvoir’ (Quijano, 2007) – qui façonne l’expérience, le bien-être, les possibilités de formation et d’avancement des personnes racialisées. Il a permis de mieux comprendre comment certains phénomènes tels que la sous-représentation des professeurs noirs, la ségrégation spatiale, la tokénisation, les injustices épistémiques, les préjugés sur l’intellectualité des personnes afro-descendantes, affectent la santé mentale des personnes étudiantes noires dans l’espace académique canadien. La seconde partie offre une meilleure compréhension de l’impact du stress lié à la minorisation des étudiants noirs ainsi que des mécanismes qui opèrent pour réduire leurs capacités à solliciter ou à recevoir de l’aide pour dépasser les symptômes apparents de leur santé mentale. À l’ère où le Black Lives Matter est devenu un slogan connu à l’international, Black students’ Mental Health matters est le cri du cœur des personnes étudiantes noires qui veulent étudier dans des conditions où leur humanité n’est pas niée, dans des campus universitaires exempts de racisme structurel et où celles-ci ne seraient pas privées des mêmes chances de développement personnel et professionnel. Ce cri du cœur appelle à refonder l’université comme une communauté de valeurs partagées, de guérison grâce à une pédagogie curative et préventive, et comme une communauté de résistance aux oppressions sociales, une université au sein de laquelle l’éducation joue un rôle fondamental dans les processus d’égalité et d’émancipation de toutes et tous.

1 Dans la langue anglaise, cela pourrait se traduire par Anti-Black racism ou racisme anti-Noir. Cependant, je considère que cette expression est une

2 Ce projet financé par l’Agence de santé publique du Canada, a commencé durant l’année académique 2019-2020 et se poursuit jusqu’en 2024. Le site

3 L’autrice souhaite remercier chaleureusement les étudiant.e.s du Québec, de l’Alberta et de l’Ontario qui ont généreusement accepté de participer à

4 Notons ici que, contrairement aux USA où les études africaines-américaines, africaines, caribéennes et Africana sont l’objet de nombreux

5 Pour plus de détails, consulter : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1872889/

6 Le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), les instituts de recherches en santé du Canada (IRSC) ainsi que le Conseil de recherches en

7 Par professeur, nous entendons ici les enseignants faisant partie du corps professoral à temps plein, sur des contrats permanents ou menant à la

8 Notes transmises dans les communications officielles de York University correspondant à la situation dans l’année académique 2020-2021.

9 https://www.cbc.ca/news/canada/windsor/university-windsor-complaint-1.5826876. Le lecteur pourra aussi entendre Jordan Afolabi, dans le documentaire

10 https://www.ledroit.com/2019/06/14/arrestation-controversee-dun-etudiant-noir-a-luniversite-dottawa-video-12570e3a23fcc96f6f884a8d987d7d06 (

11 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1757194/blm-noir-sfu-arrestation-taser-etudiant (dernière consultation 1er avril 2022).

12 Le Baccalauréat ou Bachelor correspond à la Licence dans le contexte français.

Alexander, Claire; Arday, Jason, Aiming higher: Race, inequality and diversity in the academy. London, Runnymede Trust, 2015.

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Entrevues

Francis Dupuis-Deri, “Racisme au Québec. Discussion avec Agnès Berthelot-Raffard. Échange avec l’enseignante du cours « Introduction au féminisme noir », Ricochet, 7 novembre 2017https://ricochet.media/fr/2002/racisme-au-quebec-discussion-avec-agnes-berthelot-raffard (dernière consultation, 25 avril 2022).

1 Dans la langue anglaise, cela pourrait se traduire par Anti-Black racism ou racisme anti-Noir. Cependant, je considère que cette expression est une tautologie. En effet, le racisme historique s’est appuyé et a été construit sur la base de la déshumanisation des personnes noires. En ce sens, par principe, tout racisme est d’abord et avant tout anti-Noir. Je trouve donc plus adéquat l’usage en anglais du terme anti-Blackness, qui n’est pas seulement l’expression d’un racisme contre les personnes noires en particulier mais qui met en lumière l’incapacité de la société à reconnaître l’humanité des personnes noires.

2 Ce projet financé par l’Agence de santé publique du Canada, a commencé durant l’année académique 2019-2020 et se poursuit jusqu’en 2024. Le site internet https: bsmhp.ca donne plus d’information à son sujet.

3 L’autrice souhaite remercier chaleureusement les étudiant.e.s du Québec, de l’Alberta et de l’Ontario qui ont généreusement accepté de participer à la première phase de cette recherche alors que nous étions en plein cœur d’une pandémie mondiale. Elle remercie également Boris Taïo pour son rôle d’assistant à la coordination et Maud Jean-Baptiste, assistante de recherche, pour leur apport remarquable durant l’aventure que constituait la phase d’incubation de cet important projet pancanadien. Last but not least, l’autrice remercie l’Agence de santé publique du Canada pour son généreux financement.

4 Notons ici que, contrairement aux USA où les études africaines-américaines, africaines, caribéennes et Africana sont l’objet de nombreux départements, ce n’est que tout récemment que seulement 4 des 80 universités canadiennes ont énoncé la volonté d’établir des programmes d’études du même type au Canada. Cependant, dans les faits, à ce jour, il n’existe qu’un programme fondé en 2016 à Dalhousie University et un Bachelor of Black Canadian Studies proposé à York University. D’autres programmes tels que celui de l’université Queens devrait être lancé en 2022. Pour plus d’information à l’heure où cet article est rédigé, consulter : https://www.cbc.ca/news/canada/new-black-studies-curriculums-1.6229321 (dernière consultation 30 mars 2022).

5 Pour plus de détails, consulter : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1872889/egalite-chance-discrimination-poste-recherche-chaire-biologie-universite-laval (dernière consultation 5 avril 2022).

6 Le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), les instituts de recherches en santé du Canada (IRSC) ainsi que le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) sont les trois organismes qui financent, encouragent et appuient la recherche. Ces trois conseils jouent également un rôle en matière de protection des participants aux recherches (éthique de la recherche avec des sujets humains ou animaux) et veillent également à l’intégrité et à la conduite responsable des chercheurs.

7 Par professeur, nous entendons ici les enseignants faisant partie du corps professoral à temps plein, sur des contrats permanents ou menant à la permanence (tenure-track). Bien que plus de 50% des enseignements dans les universités canadiennes soient réalisés par des chargés de cours ou des professeurs ayant des contrats à durée limitée, notre propos et les statistiques présentées n’incluent pas ces catégories de personnel d’enseignement au sein desquelles, du fait de la précarité statutaire, les personnes racialisées et les femmes sont surreprésentés.

8 Notes transmises dans les communications officielles de York University correspondant à la situation dans l’année académique 2020-2021.

9 https://www.cbc.ca/news/canada/windsor/university-windsor-complaint-1.5826876. Le lecteur pourra aussi entendre Jordan Afolabi, dans le documentaire Black on Campus mentionné dans les références (dernière consultation 1er avril 2022).

10 https://www.ledroit.com/2019/06/14/arrestation-controversee-dun-etudiant-noir-a-luniversite-dottawa-video-12570e3a23fcc96f6f884a8d987d7d06 (dernière consultation 5 avril 2022).

11 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1757194/blm-noir-sfu-arrestation-taser-etudiant (dernière consultation 1er avril 2022).

12 Le Baccalauréat ou Bachelor correspond à la Licence dans le contexte français.

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