“La Géographie magique” de Tirolien : Marie-Galante ou l’ivresse de la présence

Odile Hamot

References

Electronic reference

Odile Hamot, « “La Géographie magique” de Tirolien : Marie-Galante ou l’ivresse de la présence », Archipélies [Online], 11-12 | 2021, Online since 15 December 2021, connection on 25 January 2022. URL : https://www.archipelies.org/1053

« Marie-Galante » n’est certes pas le poème le plus réputé de Guy Tirolien. Il occupe cependant, dans l’affection du poète comme dans l’espace du recueil, une place symbolique qui requiert l’attention. À l’orée de Balles d’or, il célèbre la terre d’origine, étrangement rendue présente par un usage singulier du présentatif. Tel est l’angle sous lequel le poème sera approché dans cette étude, désireuse de mettre en lumière les spécificités d’un parcours personnel où se rejoignent l’histoire et la biographie et où se donne à lire la mystérieuse assomption d’un « je » en prise avec une terre vouée, dans son apparente humilité, à la puissance fascinante du sacré. Il s’agira également de démontrer comment se redessinent, dans l’éclatement de la déixis, les limites d’une « géographie magique » qui tient tout à la fois, du réel et du souvenir. L’île, par les moyens de la poésie, accède ainsi à la vérité de son être, dans une présence qui récuse les prérogatives limitantes du temps et l’espace.

"Marie-Galante" is certainly not the most famous poem by Guy Tirolien. However, it occupies, in the affection of the poet as in the space of the collection, a symbolic place which requires attention. At the edge of Balles d'or, it celebrates the land of origin, strangely made present by a singular use of the presentational. This is the angle from which the poem will be approached in this study, eager to highlight the specifics of a personal journey where history and biography come together and where the mysterious assumption of an "I" in touch with a land devoted, in its apparent humility, to the fascinating power of the sacred is read. It will also demonstrate how, in the bursting of the deixis, the limits of a "magical geography" are redrawn, a geography that is both real and remembered. The island, through the means of poetry, thus accesses the truth of its being, in a presence that challenges the limiting prerogatives of time and space.

Introduction

« “Marie-Galante” a été mon deuxième poème, du moins dans ses premières strophes. Il a été écrit en 1938 » (Tétu/Tirolien 1990 : 22), confiait Guy Tirolien lors d’un entretien avec Michel Tétu, un demi-siècle plus tard. Mais lorsque, en 1961, parut Balles d’or, son unique recueil de poésie, le poète fit le choix de conférer la première place à ce texte, archipel de brèves séquences strophiques déployées sur 71 vers ou lignes – qui en font l’un des plus longs du recueil. En 1988, désormais « littéralement fixé à Marie-Galante » (Ibid : 22), Tirolien n’hésitait pas à conférer une nouvelle fois cette place primordiale à la série d’entretiens que lui proposait son visiteur, par la lecture de ce « beau poème » à la « forme parfois traditionnelle », disait-il, comme une offrande liminaire à tous ceux qui voudraient bien prêter intérêt à ses confidences. Place éminemment symbolique, il va sans dire, qui traduit l’importance que revêtait à ses yeux ce qui constituait en quelque sorte son Cahier d’un retour au pays natal en réduction. De fait, selon Yvonne Gombaud-Saintonge, c’est bien « le profil d’un “retour” dans l’île dont le poète est originaire », qu’offre ce recueil, même si, « dans sa redécouverte de l’île, [il] tourn[e] le dos délibérément à la tentation exotique ainsi qu’au lyrisme personnel » (Gombaud-Saintonge 2011 : 45). Ce ne sera donc pas « le vert paradis de son enfance » (Tirolien 1977 :151) qu’évoquera le poème tout d’« allusions rapides et impressionnistes » (Tétu/Tirolien 1990 : 26) mais, étrangement, « la période d’esclavage », l’amour, bien loin de là, « avec une personne avec laquelle ça n’a pas marché », « la guerre, de grands espoirs, de grandes illusions », la « période communisante », le « séjour en Afrique qui a été très long » (Ibid., 26-27)… Ainsi, l’hommage à sa terre d’origine – à défaut d’être celle de sa naissance1 – se révèle bien plus complexe qu’il n’y paraît et mérite sans doute, tout autant que la très justement célèbre « Prière d’un petit enfant nègre », que la critique lui consacre un examen à la fois minutieux et systématique. Telle ne sera pas pourtant l’ambition des quelques pages qui vont suivre. Elles s’attacheront plus modestement à l’étude d’un des traits favoris de l’écriture de Tirolien, dont le poème offre une excellente illustration : le présentatif. Dans la tension instaurée entre linéarité et circularité, il invite en effet à réfléchir au mode de présence singulier par lequel l’objet célébré est offert à la saisie, redessinant les limites intimes d’une « géographie magique2 » qui tient tout à la fois, dans l’éclatement de la déixis, du réel et du souvenir.

1. Circularité

La linéarité apparente du poème, frappante au premier abord, se révèle assez vite contestée par une structure en boucle qui met en dialogue les deux strophes liminaires, respectivement de sept et neuf vers, chargées de border un développement central inscrit sous le signe d’une narration au passé. Le passé simple et l’imparfait ponctuent en effet un voyage à la fois spatial et temporel dont les strophes inégales seraient les différentes stations, un parcours qui débute avec le temps des caravelles, « ce temps-là, qui fut le temps de la violence » (Tirolien 1961 : 6), se porte à la rencontre de « l’Europe sereine », puis de « l’écorce ridée des idoles barbues » (Ibid. : 7) africaines. Cette longue et complexe anamnèse trouve son achèvement « sur le sol nu » de Marie-Galante, retrouvant par là même cet « ici » d’ivresse et de magie qui, dans « la paix du soir », avait donné son impulsion au texte. Marie-Galante apparaît donc comme un terminus a quo et un terminus ad quem. L’effet de clôture du texte est rendu patent par la récurrence, à ses deux extrémités, d’une proposition infinitive amorcée par le présentatif « Voici » : les premiers vers (« voici gronder en moi sourdement, / sourdement, / tous les volcans de mon passé » (Ibid. : 6) appellent ainsi, à la fin du poème, et comme en miroir, une phrase qui en réduplique la structure syntaxique : « Voici monter vers moi la puissante marée ». Du reste, sémantiquement, le « pays retrouvé » de la première strophe entre en résonance avec le « je » « revenu » de la dernière, comme le grondement sourd du volcan doit être corrélé à la rumeur de la mer, à la fin du poème. Se délimitent de la sorte les frontières d’un parcours à travers lequel l’objet poétique est donné à percevoir et au cœur duquel, symboliquement, émerge et s’affirme, dans son histoire et son identité, un « je » qui est à la fois le lieu d’une mystérieuse assomption et le point d’arrivée du mouvement fondamental du poème. Circulaire, à l’image même de la terre dont il fait son objet, le poème prétend, il va de soi, désigner l’île dont il désire faire l’éloge en tant qu’objet d’un dire dont le titre témoignerait – condamnant ses ressortissants, « au sein d’un archipel minuscule, à tourner en rond dans l’assiette renversée qui nous tenait lieu d’univers » (Tirolien 1977 : 162) –, mais il entend, bien plus, dans une visée quasi performative, le vouer à la plénitude d’une présence qui n’a de sens et de valeur que pour le « je » qui s’éprouve à son contact. La clôture structurelle du poème, emblématique de la présence saturée d’être de l’île, en fait émerger l’essence, comme stellaire, et semble de la sorte requérir une lecture tabulaire qui nie l’écoulement linéaire de la temporalité. Marie-Galante échappe ainsi à la thématisation attendue, programmée par le titre – comme simple objet de discours susceptible d’accueillir les poncifs exotiques attachés traditionnellement à la pensée de l’île3 : « lointains tropiques » ou « ombre tutélaire des cocotiers » (Tirolien 1977 : 55) –, pour accéder à un mode d’être plus essentiel.

2. Le magique et le sacré

Les présentatifs qui délimitent visuellement l’enceinte du texte et, partant, tout à la fois l’objet qu’ils enclosent et l’expérience qui s’y exprime, disent également et fondamentalement le surgissement, la trouée d’un événement énigmatique qui abolit, dans le temps de son advenue, les capacités de saisie rationnelle de celui qui en est le témoin ou le théâtre, le vouant inévitablement à la stupeur et à l’humble conscience de sa manifestation. Ainsi s’explique la question inaugurale à laquelle, sans doute, nulle réponse ne saurait être fournie : « Est-ce ivresse déjà que vos rhums m’ont versée, ou si c’est la magie du pays retrouvé ? » De cette forme inopinée d’ébriété ou de vacillement de l’être l’adverbe « déjà » et l’asyndète sont les signes patents. Ce dont le « je » n’est pas maître et qui échappe à sa compréhension traduit la puissance en acte de l’île dont la présence s’épanouit dans un présent qui fait éclater le simple cadre de l’énonciation pour s’élargir dans une visée omnitemporelle. Cette présence ardente, miraculeuse, quasi fantastique, contraint, on le voit, à une hésitation irrésolue entre les lois de la physiologie humaine (une ébriété suscitée par un alcool dont la force se mesure à l’aune de la rapidité quasi instantanée de ses effets) et quelque chose de plus obscur, un phénomène qui serait de l’ordre d’une étrange « magie4 ». Le « je » n’est donc plus que le témoin d’un phénomène qui trouve siège en lui et dont il ne peut qu’accompagner en spectateur le procès, par une parole cantonnée aux hypothèses. Marie-Galante quitte ainsi, subrepticement, la sphère du réel pour se parer d’une dimension surréelle qui, si elle n’est pas à proprement parler « fantastique » dans l’acception littéraire qui occupe Todorov, n’en ressortit pas moins à l’effet qui le caractérise, une hésitation devant l’« intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie réelle » (Todorov 1970 : 30).

De cette incertitude du sujet sur ce qui se produit en lui, seules les manifestations des grands phénomènes naturels, terrifiants et fascinants, sont aptes à donner quelque idée – le grondement sourd des volcans ou « la puissante marée », forces telluriques et cosmiques qui semblent s’emparer impérieusement de son être. Ce sont en effet des puissances formidables, poussées primordiales et mystérieuses, dans la verticalité comme l’horizontalité, qui se trouvent convoquées pour gloser l’expérience intérieure provoquée par la présence transcendante de Marie-Galante. Les présentatifs liminaires et conclusifs sont dès lors le signe de l’affleurement de ce qui « nous secoue jusqu’aux intimes profondeurs de notre être » (Larousse : 1170), qui nous procure, comme le rappelait Kant, un « plaisir mêlé d’effroi » : en d’autres termes, le sublime. Ainsi, l’île, forme close et limitée par excellence, cette « assiette renversée […] avec sa superficie dérisoire » (Tirolien 1977 :162), devient, sous la plume de Tirolien, le lieu d’une expérience esthétique de l’illimité, et l’ivresse qu’elle provoque, euphorie mystérieuse, s’apparente à l’exaltation de l’âme en contact avec l’absolu. Dans cette perspective et de façon éminemment paradoxale, Marie-Galante, excède en tant qu’objet – objet vécu, il s’entend –, une esthétique du beau et les images convenues qu’elle appelle. En effet, selon Kant, « le beau de la nature concerne la forme de l’objet, laquelle consiste dans la limitation ; le sublime, au contraire, doit être cherché dans un objet sans forme, en tant qu’on se représente dans cet objet ou, à son occasion, l’illimitation, en concevant en outre dans celle-ci la totalité » (Kant 1790 : 137). C’est précisément ce dont il est question dans le poème : la forme close et limitée de Marie-Galante, île et poème, devient le lieu même de l’illimité. Creuset du sublime, Marie-Galante, que Tirolien a souhaité placer à l’orée de son livre, divinité au double visage, échappe à la spatialité limitante qui la caractérise ordinairement pour s’approprier les dimensions de verticalité et de profondeur par lesquelles elle accède à la transcendance.

Il apparaît donc évident que, dans « Marie-Galante », les présentatifs signent, au-delà de leur seule vertu d’ostension, la manifestation d’« une puissance souveraine » (Otto 2001 : 32) qui, comme l’indique Rudolf Otto, « comprend un élément, d’une qualité absolument spéciale, qui se soustrait à tout ce que nous avons appelé rationnel, est complètement inaccessible à la compréhension conceptuelle » (Ibid. : 25), et dont « nous ne pouvons indiquer ce qu’il est qu’en notant la réaction sentimentale particulière que son contact provoque en nous » (Ibid. : 35) – ici, un étourdissement, un trouble, une incertitude. Il est en effet remarquable que les puissances naturelles convoquées dans le poème par la métaphore ne ressortissent aucunement de la réalité géographique objective de Marie-Galante, « île plate » (Tirolien 1961 : 23) dont les « collines orgueilleuses se haussant sur la pointe de leurs pieds sans le moindre espoir de jamais atteindre la taille de la Tour Eiffel » (Tirolien 1977 : 162), ne sauraient s’assimiler aux volcans, et dont « le rire virginal des vagues », sous « l’azur menteur de la mer Caraïbe », ne tient de nulle « puissante marée ». C’est bien, dans la géographie magique et intime de Tirolien, une Marie-Galante « merveilleuse », autrement réelle, que dévoilent les présentatifs, et, ce qui survient alors, que la rationalité échoue à dire, qui dépasse tout savoir acquis, imposant l’aveu d’une incapacité foncière, il n’est pas inconcevable de le lire comme la manifestation d’une phénoménologie du sacré. Un sacré immanent, inhérent à la terre – et à la plus petite terre qui soit, mais un sacré par lequel se dit le sens profond de l’île. « L’homme prend connaissance du sacré, écrit Mircea Eliade, parce que celui-ci se manifeste » (Eliade 1957 : 17). Et c’est bien la manifestation de la puissance de Marie-Galante que donne à lire le poème qui dit la « révélation d’une réalité absolue », se veut le lieu d’une hiérophanie en acte par laquelle l’île se révèle dans son essence la plus vraie. En réalité, c’est à une approche ontologique, ni réaliste, ni exotique, ni doudouiste, de son île que nous invite le poète, à travers cet usage si spécifique des présentatifs ; une approche de son essence certes – ce qu’enclôt à ses yeux l’idée de Marie-Galante, mais aussi de son être, dans le sens le plus actif du terme, comme événement d’être.

3. Éclatement de la deixis

L’usage que fait Tirolien du présentatif dans le texte est, on le constate, fort complexe et pour le moins paradoxal. Dans une première approche, il désigne, conformément à sa vocation fondamentale, « ce qui est positivement dans le temps même de la parole » (Moignet 1969 : 201) et affirme la présence hic et nunc de l’objet de la parole qui, ainsi désigné au regard et à l’attention du lecteur, fait brusquement saillie dans l’épaisseur du réel et demeure dans le suspens d’un éternel surgissement. Il devient ainsi, dans son pur geste d’apparaître, l’événement de sa propre présence. Ce que corrobore le choix par le poète de la forme en -ci du présentatif, dénotant traditionnellement la proximité spatiale ou temporelle. Si la forme en -là, référant plutôt à un objet éloigné, se trouve sous sa plume, dans « Afrique » – par exemple : « Et me voilà planté au carrefour de tes doutes, / Afrique » (Tirolien 1961 : 47) ou dans « Karukéra » : « Dans ma chair le soc brûlant / Des pirogues géantes / Les voilà / Les voilà / Loin très loin par-delà la clameur des cayes » (Ibid. : 11) –, Tirolien semble lui préférer la forme concurrente qu’il fait le choix d’inscrire dans son poème. Doublé, dans la seconde strophe, de l’adverbe spatial déictique « ici » – « C’est ici qu’une erreur guida leur caravelle » –, « voici » semble confirmer l’impression de la présence physique, concrète, de l’objet de sa parole dans l’espace énonciatif du poète qui, un temps exilé, dirait son émotion à son contact, au terme d’un voyage auquel le poème viendrait mettre un terme. De fait, sous la plume de Tirolien, Marie-Galante s’associe volontiers à la thématique des retrouvailles, thématique récurrente, formulée, par exemple, dans un texte de Feuilles vivantes au matin, « Une époque révolue » :

Le voyage durait une éternité. Nous nous réveillions d’un long sommeil, touffu que hantait la plainte monotone du navire, rythmiquement secoué par la fureur des vagues, pour voir surgir, radieuse, à l’horizon, la baie de Saint-Louis avec sa ceinture de plages blanches. Et les petites cases de bord de mer recroquevillées à l’ombre des cocotiers (Tirolien 1977 : 153)

et qui suscite une posture quasi archétypique que le poème « Redécouverte » énonce de la sorte :

Je reconnais mon île plate, et qui n’a pas bougé.
Voici les Trois-Îlets, et voici la Grand Anse.
[…]
Salut, île ! C’est moi. Voici ton enfant qui revient. (Tirolien 1961 : 23)

Cette posture, si chère à Tirolien, se retrouve dans « Îles » :

 Voici la maison basse
où ma race a poussé (Ibid. : 25) 

mais également dans « Oraison à mi-voix », un poème non publié, écrit en l’honneur de Saint-John Perse : « Me voici las revenu à ce pays de haute solitude » (Tétu/Tirolien 1990 : 207), dans un vers qui n’est pas sans rappeler, au reste, la dernière strophe de « Marie-Galante ». On le voit, le présentatif « voici » affirme une incontestable affinité avec le contexte sémantique du retour et avec la figure du poète, dressé devant son île, dans un face à face plein d’amour, Ulysse, heureux qui, après « un beau voyage », « est retourné, plein d’usage et de raison / Vivre entre ses parents le reste de son âge » (Du Bellay 1558). Marie-Galante est fondamentalement, pour Tirolien, le pays quitté et retrouvé ; elle appelle tout à la fois l’exil et le retour et semble n’exister que dans cet entre-deux de l’absence et de la présence. Elle est le lieu d’une expérience phénoménologique du retour, marquée, on l’a vu, par ces deux signes essentiels que le sentiment de la magie et l’ivresse qui libère la parole5.

Mais cette impression se révèle en réalité n’être qu’un leurre : le texte, en effet, instaure une fiction de la présence. On s’avise que les présentatifs y assument une fonction paradoxale, en ce qu’ils affirment et dénoncent dans le même temps la déixis ; ils imposent une présence qui se révèle être, dans le même temps, une absence. Tirolien confiait : « J’ai écrit la plupart de mes poèmes en Afrique ou en France. Vous le voyez, être Antillais, ce n’est pas seulement vivre dans les Antilles » (Tétu/Tirolien 1990 : 42). L’auteur s’est exprimé sur les différentes étapes de son poème et il en évoque en ces termes le moment ultime : « ensuite, après mon séjour en Afrique qui a été très long, mon retour chez moi, que j’évoque par anticipation parce que la fin du poème a été écrite en Afrique ; j’évoque mon retour chez moi à l’image des retours provisoires que je faisais pour mes congés. […] Donc ce sont les souvenirs qui sont remémorés, condensés dans la conclusion. » (Ibid. : 27). Les présentatifs glosent ainsi une présence brûlante qui défie la proximité, qui nie l’espace et le temps, et transcende le contexte énonciatif. Ils disent tout à la fois le surgissement et l’effraction de la deixis. Mais ce faisant, au cœur même de l’absence, dans le creux des souvenirs, se dresse la vérité ardente de l’île évoquée : « Je retrouve mon pays » (Ibid. : 26), dit encore Tirolien. Retrouvailles, en effet, que chante ce texte, mais retrouvailles essentielles, absolues, non plus factuelles ou biographiques.

Conclusion

« Il ne faut pas espérer qu’une île soit jamais autre chose qu’une île » (Ibid. : 242), disait Guy Tirolien à propos d’un poème de Balles d’or. « Marie-Galante » semble bien vouloir lui donner tort. Ce poème circulaire qui recèle en son sein l’histoire et la biographie, qui défie le temps et l’espace, fait de son objet le lieu même de l’origine et du sens. Les présentatifs, au début et à la fin du texte, déjouant leur fonction traditionnelle, font éclater les frontières spatio-temporelles : l’ici se révèle là-bas, le passé surgit au cœur du présent. Se découvre ainsi « une forme de Marie-Galante qui est peut-être plus vraie » (Ibid. : 222) sortie du « ghetto » des idées toutes faites. Une Marie-Galante plus vraie et en même temps plus « merveilleuse », si l’on en croit ce que confie Tirolien lui-même de sa poésie : « Nous faisons du surréalisme, un réalisme autre, c’est-à-dire qui trouve sa source dans l’inconscient parfois, mais reste une forme de réalité. C’est la réalité elle-même qui est quelque chose de merveilleux. Et c’est la réalité qui nous inspire des images à caractère poétique, à caractère magique, pour employer le mot. » (Ibid. : 188) C’est ainsi la réalité magiquement « merveilleuse » de Marie-Galante que cherche à saisir et à dire le poème, ce qui de l’île tient à la fois du réel le plus objectif et de ce « réalisme autre » résonnant depuis les tréfonds de l’inconscient. Lieu du sens et d’un sacré immanent, elle est le lieu où s’originent le moi et la parole poétique : dans le grondement sourd du volcan intérieur, le « je » se découvre habité d’une altérité plurielle qui définit la vérité du lyrisme de Tirolien. Enfin, peut-être faudrait-il, pour en prendre la pleine mesure, rapporter à ce poème ce que Maurice Blanchot écrivait du récit dans les pages qu’il consacrait à « La rencontre de l’imaginaire » : « Le récit n’est pas la relation de l’événement, mais cet événement même, l’approche de cet événement, le lieu où celui-ci est appelé à se produire […] » (Blanchot 1959 :14). « Marie-Galante » n’est pas la description de Marie-Galante, n’est pas la relation de Marie-Galante, mais l’événement même de l’île dans l’espace intime du poète. Sans doute encore, est-ce le vœu fou de ce poème de l’origine, que de désigner « cette région de source et d’origine », l’« espace où chanter commencerait vraiment » (Ibid. : 9).

1 Évoquant ses grands-parents, Tirolien précise : « tous de Marie-Galante d’ailleurs, cette petite île que vous voyez. Je suis le seul à ne pas être

2 La formule est reprise des pages que Jean-Pierre Richard (1955) consacre à Gérard de Nerval.

3 Voir sur cette question, l’étude de Ronald Selbonne, « Rocher de rochers […] suant » sur « l’azur menteur de la mer caraïbe », analyse comparative :

4 Voir les analyses de Tzvetan Todorov (1970).

5 « Chez moi, confie Tirolien, il y a tout un retour et c’est l’« ivresse déjà versée », « la magie qui est retrouvée ». Je retrouve mon pays », (Tétu

Blanchot, Maurice, Le Livre à venir, Paris, Gallimard, « Folio-essais », 1959.

Du Bellay, Joachim, Les Regrets, 1558.

Eliade, Mircea, Le Sacré et le profane, Paris, Gallimard, « Folio-essais », 1957.

Gombaud-Saintonge, Yvonne, Fleurs du Gaïac. Poètes guadeloupéens du XXe siècle, Éditions Jasor, Pointe-à-Pitre, 2011.

Kant, Emmanuel, Critique du jugement (1790), traduction par Jules Barni, Librairie philosophique de Ladrange, 1846.

Larousse, Pierre, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, t. XIV, Paris, Administration du Grand dictionnaire universel, 1866-1877.

Moignet, Gérard, « Le Verbe voici/voilà », Travaux de linguistique et de littérature de Strasbourg, tome 7, no 1, 1969.

Otto, Rudolf, Le Sacré, L’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel, (1949), traduction par André Jundt, éditions Payot et Rivages, Paris, 2001.

Richard, Jean-Pierre, Poésie et profondeur, Seuil, Paris, 1955.

Selbonne, Ronald, « Rocher de rochers […] suant » sur « l’azur menteur de la mer caraïbe », analyse comparative : « Marie-Galante » de Sonny Rupaire et « Marie-Galante » de Guy Tirolien (non publié).

Tétu, Michel, Tirolien, Guy, Guy Tirolien, De Marie-Galante à une poétique afro-antillaise. Entretiens recueillis par Michel Tétu, [1990], Fort-de-France, Idem, 2017.

Tirolien, Guy, Balles d’or, Présence africaine, Paris, 1961.

Tirolien, Guy, Feuilles vivantes au matin, Présence africaine, Paris, 1977.

Todorov, Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Paris, Seuil, « Points », 1970.

1 Évoquant ses grands-parents, Tirolien précise : « tous de Marie-Galante d’ailleurs, cette petite île que vous voyez. Je suis le seul à ne pas être né ici : par accident », (Tétu/Tirolien 1990 : 20).

2 La formule est reprise des pages que Jean-Pierre Richard (1955) consacre à Gérard de Nerval.

3 Voir sur cette question, l’étude de Ronald Selbonne, « Rocher de rochers […] suant » sur « l’azur menteur de la mer caraïbe », analyse comparative : « Marie-Galante » de Sonny Rupaire et « Marie-Galante » de Guy Tirolien (s.d.).

4 Voir les analyses de Tzvetan Todorov (1970).

5 « Chez moi, confie Tirolien, il y a tout un retour et c’est l’« ivresse déjà versée », « la magie qui est retrouvée ». Je retrouve mon pays », (Tétu/Tirolien 1990 : 26).

Odile Hamot

Université des Antilles, odile.hamot@univ-antilles.fr

licence CC BY-NC 4.0