La reconstruction de l’identité par le dialogue entre les personnages fictifs/réels et la narratrice

Sara Ziaee Shirvan

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Sara Ziaee Shirvan, « La reconstruction de l’identité par le dialogue entre les personnages fictifs/réels et la narratrice », Archipélies [Online], 10 | 2020, Online since 15 December 2020, connection on 23 April 2021. URL : https://www.archipelies.org/924

Ce travail de recherche s’intéresse à la création identitaire par le dialogue dans La Reine Alice (2011) de Lydia Flem.
L’écrivaine et psychanalyste belge Lydia Flem a vécu l’expérience traumatisante d’un cancer du sein à laquelle s’ajoute celle des traitements douloureux pendant quelques années de sa vie. Dans ce récit de soi, elle essaye de révéler ces moments difficiles et de reconstruire son identité brisée par la maladie. Néanmoins, se retrouver et se représenter dans cet état de perte physique et mentale devient une pratique incontestablement difficile pour elle.
Dès lors, elle développe une stratégie narrative et situe le processus de la narration dans un monde où le réel et le fictif s’entrecroisent. Pour créer ce monde hybride, elle traverse le miroir du réel pour ensuite entrer dans un pays fictif où à la maladie, à la douleur et à la souffrance se substituent respectivement la consolation, le soulagement et le rétablissement. C’est grâce à ce passage du monde réel au monde allégorique et aux dialogues qui y apparaissent que l’écrivaine/narratrice devient finalement capable de manifester ce qui a été indicible à propos de soi. Nous allons donc étudier comment les dialogues entre la narratrice Alice (qui représente l’auteure) et les personnages ont permis à l’auteure de reconstruire son identité.

This research work focuses on identity creation through dialogue in The Queen Alice (2011) by Lydia Flem.
The Belgian writer and psychoanalyst, Lydia Flem, experimented the traumatic moments of breast cancer, as well as painful treatments during a period of her life. In this self-narrative, she tries to reveal these difficult moments and rebuild her identity broken by the disease. Nevertheless, self-representation in this state of physical and mental loss becomes an unquestionably difficult practice for her.
Therefore, she develops a narrative strategy and places the process of narration in a world where reality and fiction intersect. In order to create this hybrid world, she passes through the mirror of reality and then enters in a fictional land where illness, pain and suffering are replaced by consolation, relief and recovery.
Thanks to this passage from the real world to the allegorical world and the construction of the dialogues that the writer/narrator is capable to unveil which was unspeakable about herself.
We will therefore study, during this research, how the dialogues between the narrator Alice (who represents the author) and the characters allowed the author to reconstruct her identity.

Introduction

L’objectif principal de cet article est l’étude de la reconstruction identitaire qui s’accomplit par le moyen du dialogue dans le monde fictif/réel du récit de soi.

Pour ce faire, nous avons choisi La Reine Alice de Lydia Flem pour base de notre étude où l’auteur narre « la longue traversée intime et personnelle de la maladie » (Dusaillant-Fernandes 2016 : 252).

Après avoir été atteinte d’un cancer du sein et dans le but de révéler la réalité cruelle de la maladie, Lydia Flem, écrivaine et psychanalyste belge, connue pour ses biographies sur Freud (Flem 1991) et sur Casanova (Flem 1995) ainsi que pour quelques autofictions notamment Comment j’ai vidé la maison de mes parents (Flem 2013), publie sa propre histoire dans La Reine Alice dont le processus narratif s’insère entre « conte et autobiographie » (Dusaillant-Fernandes 2016 : 258). Ainsi, afin de connaître sa démarche identitaire, nous nous intéresserons à analyser le dialogue établi, dans un monde métaphorique, entre la narratrice renommée Alice, qui représente l’auteure elle-même, et d’autres personnages empruntés à la fois de la vie réelle de l’auteure et du monde des merveilles de Lewis Carroll dans Les Aventures d’Alice au pays des merveilles (Carroll 1865).

La spécificité de cet ouvrage vient de l’emploi de l’espace et des personnages hybrides qui permet à l’auteure de révéler des moments choquants et même inexplicables de sa vie à partir de sa maladie et d’orienter la narration vers la constitution identitaire dont elle a besoin.

Pour découvrir le rôle de l’entrecroisement entre le réel et le fictif dans la quête de soi, une étude bidimensionnelle nous sera indispensable. C’est pourquoi nous porterons un regard psychanalytique sur la démarche littéraire de l’auteure, étude qui nous permettra ensuite de comprendre comment, malgré ses mauvaises conditions corporelles et mentales, elle a réussi à trouver un moyen de se rétablir.

Ainsi, pour atteindre l’objectif de nos recherches, nous tiendrons dans un premier temps à porter un regard psychanalytique sur La Reine Alice afin de comprendre les difficultés identitaires auxquelles elle a été confrontée et à savoir comment la maladie a divisé en deux parties la vie de l’auteure. Ensuite, nous étudierons comment la démarche narrative appliquée par l’auteure entre le réel et le fictif lui a permis de surpasser des obstacles et de relater sa vie dans un monde original ; nous pourrons alors scruter le rôle des personnages et leurs dialogues dans la construction de l’identité. L’étude de ces étapes nous permettra de savoir comment l’auteure accède à « une meilleure connaissance de son moi blessé » (Dusaillant-Fernandes 2016 : 250).

La collaboration d’une analyse littéraire et psychanalytique donnera lieu à l’application d’une perspective plus complexe sur la question de l’identité.

1. La maladie et la rupture identitaire

La Reine Alice montre l’expérience traumatisante d’un cancer du sein à laquelle s’ajoute celle des traitements douloureux où l’auteure cherche un moyen pour s’identifier au nouvel état de son corps, bouleversé par la maladie ainsi que par la chimiothérapie. Le récit commence en évoquant la présence d’une « petite boule » cancéreuse qui a perturbé immédiatement l’existence de l’auteure : « Un instant plus tôt rien n’était arrivé, un instant plus tard tout était bouleversé. » (Flem 2011 : 11).

Cet extrait évoque que la situation sanitaire de l’auteure a été modifiée d’une manière soudaine ; son image de soi a alors été subitement ébranlée. La maladie peut entretenir avec l’écriture de soi des liens étroits car elle peut créer de nouvelles relations, aussi bien à soi-même qu’aux autres. Elle engendre même dans certains cas un choc et devient un élément traumatisant dans la vie de l’individu, par l’angoisse qu’elle produit, surtout quand des changements surgissent soudainement et brutalement. D’après Claire Marin1, il existe un lien de cause à effet entre la maladie et l’identité :

« La maladie, en particulier dans le cas de maladies graves ou chroniques, est une expérience qui remet profondément en question le sentiment d’identité du sujet. » (Marin 2014 : 11).

Elle explique ainsi jusqu’à quel point une maladie grave pourra avoir des impacts sur l’identité de l’individu et en diminuer certains aspects :

« L’identité du malade peut alors apparaître comme une identité en demi-teinte. Le sujet n’est plus que l’ombre de lui-même. Se sentant amoindri, réduit à une “moitié de lui-même”, le malade ne cesse d’exprimer son sentiment de diminution, voire d’amputation. » (Ibidem 2014 : 13).

Ainsi, l’incapacité de l’auteure à évoquer le choc reçu et à révéler la réalité de sa maladie est mise en évidence dès le commencement du récit lorsqu’elle dit que « [q]uelque chose avait basculé » (Flem 2011 : 11).

La maladie produit une sorte de rupture dans l’identité de telle manière que l’individu « ne sait plus vraiment qui il est, ne se reconnaît plus, il est comme égaré dans sa propre vie. Son monde intérieur est sens dessus dessous. » (Marin 2014).

Cet inversement et l’incompréhension des sens surgissent également dans La Reine Alice, lorsque « ce qui devait être à gauche se trouvait à droite et vice versa jusqu’à brouiller tous les repères habituels. C’était extrêmement inconfortable. » (Flem 2011 : 12).

Ou encore « je suis passée de l’autre côté du miroir, là où tout est à l’envers, le temps comme l’espace » (Ibidem 2011 : 59).

Pour la narratrice, la maladie demeure un facteur transformateur de l’identité qui la situe quelque part dans l’univers de la non-identité où elle ne peut plus « prononcer le mot “je”. » (Ibid 2011 : 118).

Par ailleurs, c’est l’aspect traumatisant de la maladie qui est considéré comme important dans le rapport à l’identité ; le traumatisme est un facteur indispensable en psychanalyse lors de l’étude d’une identité blessée.

D’après la théorie de Boris Cyrulnik basée sur celle de Freud, le traumatisme apparaît lorsqu’« un événement peut effracter le moi […] que ce soit une déchirure ouverte ou une déchirure fermée » (Cyrulnik 2018 : 28). C’est pourquoi la vie de l’auteur, à cause de la brutalité et l’intensité de la maladie, a simultanément subi la rupture physique et psychique : « ce n’était pas du chagrin, mais un fracas de tout son être » (Flem 2011 : 62).

2. Le récit de soi dans un mode hybride

L’envie et le besoin de la connaissance de soi après un événement traumatisant apparaissents chez de nombreux écrivains, comme chez Hervé Guibert dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie ou encore chez Anny Duperey dans Le Voile noir, qui cherchaient, dans leurs récits de soi, à répondre à certaines questions existentielles en mettant en scène quelques dimensions de leur vie.

Pour étudier la création de l’identité dans la narration, nous tenons en premier lieu à comprendre comment un récit de soi2 permet à l’auteur de se raconter, de se construire et de se connaître. Le récit de soi se forme à travers une série d’événements historiques et personnels ; d’après Paul Ricœur, « un sujet se reconnaît dans l’histoire qu’il se raconte à lui-même sur lui-même » (Ricœur 1985 : 445). Il soutient que le rôle du récit de soi est de permettre au sujet d’accéder à son histoire et à son identité narrative.

Paul Ricœur considère qu’un individu est capable, à travers le récit, de « se désigner lui-même en signifiant le monde » (Ricœur 1990 : 137-138) ; il explique aussi que la construction et l’évolution du personnage, ainsi que le développement de l’intrigue tout au long du récit, permettent « la construction de l’identité du personnage, qu’on peut appeler son identité narrative, en construisant celle de l’histoire racontée. C’est l’identité de l’histoire qui fait l’identité du personnage. » (Ibidem 1990 : 175).

D’après les réflexions de ce philosophe, chaque individu peut expérimenter plusieurs désunions et divisions au cours de sa vie ; son corps s’affaiblit par la maladie ou en vieillissant et ses caractéristiques morales évoluent de différentes manières. De ce fait, pour retrouver la trace permanente de l’identité à travers ces altérations, il faut prendre en considération que l’identité personnelle « ne peut précisément s’articuler que dans la dimension temporelle de l’existence humaine » (Ibid 1990 : 138). Cette dimension temporelle se produit dans le récit et permet à l’auteur de reconstituer ce que Ricœur appelle « l’identité narrative » qui est « la sorte d’identité à laquelle un être humain accède grâce à la médiation de la fonction narrative » (Ricœur 1988 : 295). C’est pourquoi se comprendre et se connaître est se comprendre dans le récit de soi.

De là, l’importance de l’étude du récit de soi et de son lien avec et dans la construction de l’identité individuelle justifie l’usage du récit de soi chez Lydia Flem pour parler de ses souvenirs traumatisants. Néanmoins, une problématique survient : l’expérience du cancer et de la chimiothérapie ainsi que la perte physique et mentale sont si élevées que l’auteure se retrouve dans un état indicible et qu’un simple récit de soi demeure insuffisant pour les évoquer, comme elle le révèle elle-même : « Comment dire ce qui ne pouvait être dit avec des mots, ce qui demeurait sous les mots, entre eux ou à côté ; dire et taire en même temps ? » (Flem 2011 : 220).

3. Indicible et fiction

Incapable d’expliquer ses nouvelles conditions existentielles, l’auteure s’oriente vers la fiction et, en créant un monde métaphorique, essaye de constituer de nouveau son identité. Dans ce monde fictif de « la maison du miroir », elle se représente comme Alice : « Je suis née de l’imagination de Lewis Carroll » (Flem 2011 : 77). Elle s’en explique :

« Ceci n’était pas un choix. Je me sentais réellement comme ça, fictive. Lorsque la réalité est là, dans toute sa violence et sa crudité, se transformer en créature de papier est une manière de survivre. » (Noiville 2011).

Sous ce déguisement du personnage d’Alice par lequel la réalité se transforme en fantaisie, l’intention de faire apparaître la réalité des expériences vécues par l’auteure se dévoile. Dans un dialogue entre Alice et son voisin écrivain, Lydia Flem explique comment la maladie l’a métamorphosée en personnage fictif :

« Ça se peut, fit Alice nullement vexée. Je suis une créature de fiction comme Dinah, le Ver à Soie, le Lapin Blanc… [...] Aussi y a-t-il deux Alice : celle de la fiction et celle de la réalité. Quant à moi, je ne sais à quel monde j’appartiens. Suis-je d’un côté ou de l’autre ? Depuis que j’ai réellement traversé le miroir en tombant gravement malade, j’ai perdu tous mes repères, j’ignore qui je suis à présent. Ai-je changé de nom sans m’en apercevoir ? Étais-je déjà Alice avant de pénétrer dans la Maison du Miroir ? Suis-je toujours la même avant et après ? Non, je ne le crois pas, tout a changé dans ma vie. Je n’avais jamais pensé qu’un tel bouleversement puisse m’arriver. C’est un ouragan, une succession de tempêtes, de tourbillons, vous n’en avez pas la moindre idée… » (Flem 2011 : 76-77).

Dès lors, le rôle de la fiction demeure dans l’évocation de ce qui est indicible pour aller vers la réalité : « Si au moins elle pouvait s’inventer un fil, un fil de fiction pour reprendre pied dans la réalité. » (Ibidem 2011 : 20).

C’est là où l’auteure va à la rencontre de son soi-même avec un esprit dégagé du monde réel :

« Alors, demanda Alice d’une voix presque transparente, je ne me suis pas perdue en vain ? Traverser le miroir, ce n’était pas seulement une catastrophe, c’était aussi une chance… sans plus chercher à se défendre, à se protéger, à se cacher, à vouloir éviter à tout prix ses peurs, oser faire connaissance avec soi. » (Ibid 2011 : 286).

Le mode fictif d’écriture de La Reine Alice évoque en effet l’incapacité de l’auteure à présenter son état souffrant. La fiction est pour elle la meilleure solution et un mode indispensable de représentation de soi et de refus de la maladie. Effectivement, grâce à la symbolisation, « l’écrivain[e] dépose dans l’œuvre ce qui demeure intraitable en [elle] : c’est la transformation des contenus irreprésentables de l’inconscient qui permet […] l’émergence des représentations qui vont s’organiser pour dire une histoire. » (Anargyros 2008 : 1695).

Sous le masque du personnage d’Alice, la narratrice parvient à transformer la réalité en une fantaisie agréable. Elle entre dans un monde de non-sens qui évoque son état de non-identité ; le soi commence à s’y reconstruire progressivement, par et au cours des dialogues entre elle et différents personnages.

Grâce au processus de la narration, l’écrivaine fait figurer dans un monde fictif certains éléments de son entourage, comme par exemple des objets quotidiens, des connaissances (ses amis, les médecins, les cadres de l’hôpital...). En créant différentes conversations avec eux, elle parvient à une sorte de connaissance de soi. De ce fait, ce sont des personnes réelles qui sont à l’origine de l’histoire et qui sont la source d’inspiration et le référent principal dans la construction des personnages de ce récit. Les dialogues entre ces personnages établis durant la narration sont le moyen par lequel l’auteure parvient à expliquer son état de perte, ses efforts de reconstruction et sa nouvelle identité après avoir supporté des traitements douloureux.

4. L’identité dans la voie du dialogue des personnages

Le dialogue dans La Reine Alice permet de faire l’économie d’un commentaire psychanalytique où la narratrice mettrait en évidence ses inquiétudes, ses douleurs et ses doutes existentiels apparus avec la maladie : « - Non, ne me prenez rien, je vous en prie, je suis au bord du néant. Bientôt il ne restera de moi qu’un pauvre sourire au-dessus de rien… » (Flem 2011 : 59).

Le dialogue se produit avec la présence de différents personnages qui, grâce à leurs spécificités, permettent à l’auteure d’évoquer certains aspects de ses conditions corporelles ou mentales.

Valérie Dusaillant-Fernandes les divise en deux catégories : « agresseurs » et « pourvoyeurs ». (Dusaillant-Fernandes 2016 : 262-263).

Les deux groupes sont plutôt liés à l’univers hospitalier et s’intéressent plus à la maladie et à la science qu’aux malades, ce qui montre ici que l’identité de la personne malade est réduite à la maladie. La Reine Rouge, la Grande Chimiste et les contrôleurs représentent métaphoriquement ce monde où la tâche la plus importante est d’être au service de la science. À travers leurs conversations avec la narratrice, nous constatons que les conditions mentales de la narratrice ne sont pas considérées chez eux. L’existence de la narratrice malade est ainsi mise en question dans un dialogue entre Alice et la Reine Rouge :

– Mais, protesta Alice, déconcertée, c’est à moi qu’on vient de faire une prise de sang, c’est le creux de mon bras qui est jaune et violet ! C’est moi qui ne me sens pas bien, vous devez confondre. Ma tension est trop basse, je suis au bord de l’anémie, quant à mes globules blancs…
– Vous dites n’importe quoi, je suis la Reine, tout m’appartient ici. Votre corps n’est pas à vous, il est à la Science, et la Science, c’est moi !
– [...] Je ne puis croire une chose pareille ! Je suis la malade, et, et… je suis dans mon corps, il n’y a, hélas, aucun doute à ce sujet.
– Vous faites erreur, les malades n’existent pas ; vous n’êtes qu’une maladie. Mais, consolez-vous, vous avez obtenu la reine des maladies, précisa la souveraine sur un ton de plus en plus courroucé. (Flem 2011 : 83).

Nous pouvons constater qu’il existe des commentaires similaires par les contrôleurs qui considèrent de nouveau l’identité de la narratrice réduite et au service de la Science :

« Ici, vous ne vous appartenez pas, vous êtes un objet de manipulation pour le progrès de la Science, notre Reine Rouge bien-aimée. Vous êtes sous mon contrôle […]. » (Ibidem 2011 : 131-132).

À l’opposé, une deuxième catégorie de personnages permet à Alice de ne pas se décourager dans la longue traversée de la maladie. Ces personnages sont créés pour provoquer de la joie et de l’espoir et pour aider Alice à continuer sa quête identitaire et à accepter les modifications de son corps « qui se défait » (Ibid 2011 : 136). Nous le constatons par exemple lorsque la Reine Blanche essaye de lui indiquer comment il faut agir dans le monde de la maladie pour pouvoir survivre :

« Ma pauvre, vous êtes complètement écervelée, rétorqua la Reine Blanche. Dans le Monde du Miroir, il faudrait se mouvoir dix fois plus vite pour seulement rester là où l’on est » (Ibid 2011 : 107).

L’un des personnages pourvoyeurs le plus important est le Ver à Soie qui, grâce à un dialogue saturé de jeux de mots, essaye d’accompagner la narratrice dans les moments difficiles où elle se sent isolée, seule ou incapable de continuer les traitements :

« Continuez, Alice, écrivez, prenez des images, acceptez tout ce qui vous fait du bien, soyez vous-même. Les jours difficiles sont devant vous ; prenez le bon pour traverser le mauvais. Il faut donner du temps à la joie. N’oubliez jamais, très chère Alice, la joie est un grand remède. Et merci pour le gingembre ! lança le Ver à Soie, qui s’évanouit d’une manière aussi imprévisible qu’il était survenu » (Ibid 2011 : 88).

Il encourage la narratrice et ce dès le commencement de la chimiothérapie : « Ne vous découragez pas, le pire est derrière vous. » (Ibid 2011 : 284).

Pourtant, certaines conditions physiques, des pensées différentes et l’état mental de la narratrice comme la solitude (« Chacun est seule avec sa solitude » [Ibid 2011 : 21]), le désespoir (« Regardez de quoi j’ai l’air, c’est pitoyable, je ressemble à un cadeau de Noël mal ficelé. » [Ibid 2011 : 31]), ou encore la désidentification (« Je ne me reconnais plus » [Ibid 2011 : 117]) trouvent une brèche au cours des conversations entre elle et des personnages, qu’ils soient bienveillants ou malveillants. L’évocation du monde intime et intérieur de la narratrice se manifeste aussi dans les dialogues intérieurs qu’Alice établit avec elle-même :

« Alice s’interrogeait : À quel moment la joie s’était-elle retirée ? Quand le basculement s’était-il produit ? Où était la frontière entre ici déjà étrange et un là-bas inquiétant mais encore familier ?
À quel instant le noir avait-il cessé d’apparaître blanc et le blanc noir ? En quel point de l’espace-temps la main se refermait-elle pour devenir un poing et inversement ?
N’était-ce que le résultat d’un imperceptible cheminement ou y avait-il un seuil, une ligne rouge qui marquait un avant et un après irrévocable ? À partir de quel dixième de degré supplémentaire survenait la fièvre ? Comment sous le doigt innocent une petite boule éveillait-elle l’attention ? » (Ibid 2011 : 12).

Le dialogue intérieur d’Alice fait aussi surgir une démarche de connaissance de soi et une sorte d’exploration des alternations rencontrées. Les pensées inconscientes de la narratrice par rapport à la perte de soi deviennent ainsi conscientes, ce qui permettra par la suite une sorte de consolation mentale chez l’auteure. Comme Alice le confirme : « Les choses n’existent que si on pense à elles » (Ibid 2011 : 92-93).

À ceci s’ajoute également un autre type de dialogue qui apparaît avec la personnification des objets qui sont à leur tour bénéfiques ou maléfiques et qui permettent de présenter certains détails durant le processus de narration. Par exemple, la plume représente pour la narratrice un double de soi par une mise en abyme à travers le récit d’un photographe. La narratrice, dans un état inconscient, puisque sous l’effet de médicaments, « avec toutes ces drogues, dans les veines » (Ibid 2011 : 91), pratique en quelque sorte une auto-analyse pour se reconnaître à travers ses écritures :

« Que dis-tu de ce qui naît de toi, de nous ? En penses-tu du bien ou du mal ? Plus de mal que de bien ? Ce n’est pas important. Ce n’est qu’un brouillon, un premier jet, un galop d’essai… Ne te cabre pas, avançons, nous verrons bien où cela nous mènera… Imitons nos personnages, ne cherchons pas à maîtriser ce qui surgit. Laissons-nous surprendre. » (Ibid 2011 : 268).

De même, Dinah, sa chatte, l’accompagne silencieusement au cours de sa vie quotidienne. Alice s’adresse à elle lorsqu’elle se retrouve seule. La conversation avec Dinah lui permet de révéler son stress causé par la propagation de la maladie ou encore son angoisse créée par les traitements difficilement supportables :

« Sais-tu, dit-elle, s’adressant à la minette qui continuait imperturbablement à dormir, sais-tu que demain matin j’ai rendez-vous avec le Grand Chimiste pour la deuxième fois ? Je suis toujours un peu inquiète la veille, tu comprends cela, n’est-ce pas ? Je ne suis pas sûre d’ailleurs que ce soit de l’inquiétude, ce serait plutôt de la fébrilité » (Ibid 2011 : 43).

Ainsi, le dialogue entre Alice et divers personnages illustre le mode de la représentation de soi. De surcroît, l’aspect polysémique du dialogue (« Je ne me porte justement plus » [Ibid 2011 : 58]), l’usage figuratif de mots comme la forêt qui est ici une représentation métaphorique de la victoire sur la maladie (Dusaillant-Fernandes 2016 : 261), ainsi que l’emploi de jeux de mots (« Cela va de soie, non, de soi, excusez ce jeu de mots, je n’arrête pas d’en faire, d’en refaire aussi » [Flem 2011 : 21]) génèrent un style particulier qui permet une représentation détaillée et approfondie de sa situation dans ses moments de perte identitaire. Ce sujet s’étoffe tout au long de la narration, c’est-à-dire depuis le commencement de la chimiothérapie, quand Alice n’est encore qu’un simple « pion » (Ibidem 2011 : 151) errant, jusqu’aux épreuves de la maladie, par lesquelles elle devient elle-même la reine de sa propre histoire : « la Reine Alice » (Ibid 2011 : 287).

Conclusion

Nous avons vu, d’une part, que le dialogue, moyen indispensable de la communication, et son développement progressif dans le récit de soi créent un support à l’écriture autobiographique de Lydia Flem. D’autre part, la création du dialogue dans un espace d’entre-deux fictif/réel permet à l’écrivaine, qui ne peut se reconnaître dans le monde réel, de se recréer dans un monde métaphorique et de surpasser les moments difficiles de la maladie. Lydia Flem parle d’elle-même et de son intimité par le concours d’interlocuteurs qu’elle ajoute afin de révéler les différents aspects de soi. Les dialogues dévoilent l’état intérieur de l’auteure, dans un cheminement allant de la crise identitaire jusqu’à sa reconstruction qui a été finalement considérée comme nécessaire :

« Alors, demanda Alice d’une voix presque transparente, je ne me suis pas perdue en vain ? Traverser le miroir, ce n’était pas seulement une catastrophe, c’était aussi une chance… sans plus chercher à se défendre, à se protéger, à se cacher, à vouloir éviter à tout prix ses peurs, oser faire connaissance avec soi » (Flem 2011 : 286).

1 Claire Marin, docteure en philosophie et membre du Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine à l’ENS.

2 Le récit de soi peut être également considéré comme important dans la cure ; Boris Cyrulnik neuro-psychiatre français évoque l’importance du récit

Anargyros, Annie, « Construction dans l’analyse. Fiction et réalité dans l’écriture », in Revues française de psychanalyse, 2008/5 (Vol.72), pp. 1693-1698. URL : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2008-5-page-1693.htm.

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1 Claire Marin, docteure en philosophie et membre du Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine à l’ENS.

2 Le récit de soi peut être également considéré comme important dans la cure ; Boris Cyrulnik neuro-psychiatre français évoque l’importance du récit de soi dans ses recherches. Il a rédigé son récit de soi, intitulé Autobiographie d’un épouvantail (2008), où il explique le processus de résilience des enfants et des adultes ayant subi des traumatismes importants au cours de leur vie. D’après ce psychiatre, il est possible de modifier le sentiment intime d’une personne en agissant sur les récits qui l’entourent, sur ce qui est dit autant que sur la manière de le dire. Voir Cyrulnik 2016 : 11.

Sara Ziaee Shirvan

École normale supérieure, sara.z.doc@gmail.com

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