Identité et altérité : la nomination des migrants traversant la Méditerranée

Joëlle Constanza

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Joëlle Constanza, « Identité et altérité : la nomination des migrants traversant la Méditerranée », Archipélies [Online], 10 | 2020, Online since 15 December 2020, connection on 27 September 2021. URL : https://www.archipelies.org/905

L’identité discursive médiatique ou image médiatique est l’identité construite et donnée à voir par le discours médiatique (envisagé comme genre discursif dans la tradition de l’École française de l’analyse de discours). C’est dans l’acte de nomination effectué par les journalistes et notamment dans le choix paradigmatique que nous repérons ce processus.
L’article étudie comment se construit l’identité discursive médiatique des migrants traversant la Méditerranée, analyse conduite sur un corpus de cinq titres de presse écrite française (nationale et régionale), sur une période d’un mois, du 1er au 31 juin 2018, durant l’errance du navire humanitaire Aquarius.

The discursive media identity or media image is the identity built through the media discourse (envisaged as a discursive genre in the tradition of the French School of Discourse Analysis). The act of nomination is carried out by journalists, and in particular in the paradigmatic choice, that we identify this process.
The article examines how the discursive media identity of migrants crossing the Mediterranean is constructed, analysis conducted on a corpus of five french newspapers (national and regional) over a period of one month, from 1 to 31 June 2018,  during the wandering of the humanitarian ship
Aquarius.

Introduction

La notion d’identité remonte aux origines de la pensée philosophique présocratique. Introduit dans les sciences humaines, le concept s’est répandu dans toutes les disciplines des sciences humaines. De ce fait, cette notion est transversale et semble être devenue un concept polymorphe dont il faut spécifier le contenu pour chaque discipline, ce qui engendre de nombreuses définitions et une multitude de significations.

En analyse du discours, la notion d’identité est associée au principe d’altérité qui pose le fait qu’il n’y a pas de conscience de soi sans conscience de l’autre et que c’est en prenant conscience de l’autre que nous posons notre propre existence.

Dans notre travail de recherche, nous nous intéressons à la construction de la représentation de l’identité non pas par le sujet lui-même, mais par un tiers, la presse écrite. Nous appelons cette identité construite en discours identité discursive médiatique ou image médiatique puisque construite et donnée à voir par le discours médiatique (envisagé comme genre discursif dans la tradition de l’École française de l’analyse de discours). Cette identité ne peut donc être saisie qu’en contexte. Elle n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se constitue par touches successives ; toujours en renégociation, elle évolue au fil des actes discursifs. C’est dans l’acte de nomination effectué par les journalistes et notamment dans le choix paradigmatique que nous repérons ce processus.

Nous présentons une étude de cas, la nomination des migrants traversant la Méditerranée, analyse conduite sur un corpus de cinq titres de presse écrite française (nationale et régionale) durant l’errance du navire humanitaire Aquarius1. Dans notre modernité euro-centrée, les différentes dénominations et désignations2 sont autant de traces de l’activité discursive de la construction identitaire de l’image médiatique proposée par les journaux pour ce groupe autre, représentation comme lieu de stratégies et d’enjeux.

1. Présentation du travail de recherche

1.1. La nomination

La société reconnaît aux journalistes, aux acteurs de l’instance médiatique une légitimité à parler. Elle leur délègue aussi la tâche d’identification et de nomination des acteurs de l’actualité car elle leur reconnaît une déférence linguistique. La déférence linguistique définie par Putnam (1975) permet, dans le cadre plus général d’une division du travail linguistique, à des individus experts, dans notre cas les journalistes, de fixer le sens des termes.

Le journaliste nomme les migrants et c’est par l’intermédiaire de cet acte de nomination, dans les différentes dénominations et désignations, que nous pouvons saisir les traces de la construction interdiscursive et subjective de l’image médiatique que les journaux construisent pour ce groupe. En effet, en nommant, nous identifions, nous catégorisons, mais nous ne nommons pas l’objet ou la personne pour ce qu’il est, mais nous le nommons par rapport à la représentation que nous nous en faisons.

Le journaliste dispose d’un ensemble de dénominations et désignations, d’un paradigme désignationnel (Mortureux 1993), mais aussi de stratégies discursives lui permettant de traduire sa représentation des migrants, cette identité médiatique qu’il va construire et leur attribuer.

Ces différents éléments linguistiques, mobilisés par le journaliste, se lient et se combinent entre eux pour opérer une structure combinée que nous exprimons sous forme d’un cercle avec comme élément central le terme migrant et comme éléments périphériques les autres dénominations et désignations.

« Dans la mesure où nous ne pouvons désigner les choses “pour elles-mêmes”, que nous les nommons “pour nous”, ces nominations disent notre rapport aux choses et non les choses “en elles-mêmes”. À travers la désignation de l’objet nommé, nous exprimons à son égard un “point de vue” inscrit dans la catégorisation ou la qualification » (Siblot 2007 : 38).

Au cours de l’énoncé, les migrants ne sont pas identifiés par une seule dénomination, mais par plusieurs formes. Nous avons le terme « migrant », dénomination sur laquelle viennent se greffer, s’additionner d’autres formes, liées au discours, au point du vue du locuteur. Les zones périphériques correspondent à des zones où la subjectivité peut s’exprimer dans le choix des éléments.

Figure 1 : Structure combinée du paradigme désignationnel

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Le rôle du journaliste est de rapporter des faits et des dits de l’espace politique avec une visée informative qui inclut une dimension didactique, une fonction d’explication et d’éclairage en direction d’une instance réceptrice, les citoyens lecteurs, et l’enjeu de crédibilité voudrait qu’il le fasse de la façon la plus impartiale possible. Mais l’enjeu de captation met à mal ce principe de distanciation et de neutralité.

Qui plus est, le discours n’échappe pas à la subjectivité car tout choix implique une prise de position. Ce n’est pas l’identité de ce groupe qui est de par sa nature très hétérogène en terme d’individus, mais seulement le regard, la vision du journaliste sur ce groupe en fonction des attentes postulées de son lectorat. Cette identité médiatique va donc varier selon le journaliste ou le titre. C’est par le processus de nomination que le journaliste locuteur exprime les traits d’identité qu’il sélectionne dans la construction de la présentation ici celle d’un groupe.

1.2. Les objectifs

Nos objectifs sont doubles. Dans un premier temps, il s’agit d’étudier l’activité de nomination dans le genre médiatique de la presse écrite, de répertorier les différents procédés linguistiques mis en œuvre par un locuteur dans l’acte de nomination et d’analyser les fonctionnements sémantico-référentiels de ces différentes formes. Dans un second temps, nous observons le processus d’élaboration de l’identité médiatique discursive des migrants par l’intermédiaire des stratégies de nomination en lien avec l’ethos discursif et nous voyons comment, dans un moment accéléré de crise, la presse écrite mobilise différents procédés et stratégies pour construire cette identité en discours.

1.3. Le corpus d’étude

Le corpus est constitué d’articles d’information politique de presse écrite de cinq titres de presse :

  • Quatre titres de presse nationale de sensibilité différente3 : Libération, Le Figaro, L’Humanité, Le Monde ;

  • Un titre de presse régionale La Nouvelle République4.

Le corpus est constitué sur un mois, du vendredi 1er juin 2018 au samedi 30 juin 2018, ce qui fait un total de 339 articles et brèves répartis comme suit :

Total

Le Figaro

92 articles et brèves

Libération

70 articles et brèves

L’Humanité

49 articles et brèves

Le Monde

89 articles et brèves

La Nouvelle République

39 articles et brèves

Ce corpus est homogène temporellement (un mois du 1er juin au 30 juin 2018), thématiquement (les migrants) et discursivement (discours médiatique de la presse écrite française). Pour recueillir ce corpus, nous avons eu recours à la banque de données Europresse. Les articles retenus font partie des rubriques Politique ou Monde. Nous avons aussi retenu les tribunes libres, les billets d’humeur, les analyses écrites par des personnalités extérieures invitées à écrire dans les pages car ces écrits sont pour la plupart plus polémiques, plus marqués que les articles des journalistes du titre, un moyen parfois de pouvoir faire dire quelque chose sous l’opinion subjective d’un intervenant extérieur (par exemple dans Le Figaro, plusieurs hommes politiques LR s’expriment, Eric Ciotti le 21 juin 2018 « Macron pratique en matière d’immigration un “en même temps” qui ne résout rien », ou Bruno Retailleau le 28 juin « Crise des migrants : le Vieux continent joue son destin »). 

Ce corpus a été dépouillé manuellement. Cette constitution manuelle est fastidieuse et peut être perméable aux erreurs, aux omissions et à la subjectivité de l’analyste, mais il ne semble pas y avoir d’autres moyens de sélectionner les entrées qui nous intéressent. Le discours de presse est un entrelacement de voix plurielles. Nous avons donc pris en compte le discours du journaliste ou de l’expert appelé à écrire dans les colonnes du titre, mais aussi tous les dits rapportés puisqu’ils relèvent eux aussi de la responsabilité du journaliste.

Le discours d’information médiatique ne rapporte pas la réalité, conçue comme une réalité objective. En effet, il n’y a pas de réalité objective car toute réalité est perçue et conceptualisée. Le journal a une finalité d’information avec deux fonctions énonciatrices majeures : faire-savoir et faire-croire. Le journal diffuse un ensemble de données d’actualité qu’il a auparavant collectées, triées, hiérarchisées. L’information diffusée résulte donc en amont d’un travail de sélection, de construction, de mise en scène. Ce qui est donné à lire ou à voir au lecteur n’est pas le monde ou l’événement en direct, mais une vision du monde, une interprétation de l’actualité avec un effet de réel.

Il en résulte que, dans le cas de ce corpus, les articles retenus peuvent se regrouper en quatre ensembles :

  • Un premier ensemble ayant trait aux faits divers : les naufrages et l’épopée en Méditerranée de l’Aquarius et de ses passagers ;

  • Un deuxième ensemble sur le traitement politique institutionnel avec les différentes rencontres des chefs d’État ou de gouvernement en Europe (Salvini pour l’Italie, Merkel pour l’Allemagne, Macron pour la France...) ;

  • Un troisième ensemble regroupant toutes les tribunes libres, les billets d’humeur, les analyses écrites par des personnalités extérieures invitées à écrire dans les pages, à donner leur analyse et leur avis sur cet enjeu de société. Ces écrits plus polémiques, plus marqués que les articles des journalistes du titre ou au contraire plus humanistes, reflètent l’univers de croyances et surtout d’attentes de la communauté discursive du titre et correspondent à la ligne éditoriale de chacun des titres ;

  • Un dernier ensemble déterminé par les lignes éditoriales de chaque titre avec des choix d’angle de traitement et des sélections de sujets très différents d’un titre à un autre, comme par exemple le sujet des corps des migrants retrouvés dans les Alpes après la fonte des neiges qui n’est traité que dans Le Monde du 8 juin 2018, mais par aucun autre titre.

1.4. L’événement

Les premiers naufrages en Méditerranée sont rapportés dans la presse dès octobre 2013 avec un premier bateau transportant 500 personnes environ, essentiellement d’origine érythréenne et somalienne qui se renverse au large de l’île de Lampedusa : le bilan annoncé est de 360 morts. Le décompte macabre continue en 2014 avec notamment 150 migrants qui se noient près des côtes libyennes en juin. C’est en 2015 après une succession de naufrages en avril avec à chaque fois un nombre important de victimes que l’on commence à parler d’une « crise des réfugiés » ou « crise des migrants » selon le titre. En septembre 2015, la photo du corps d’un petit garçon kurde mort noyé sur une plage turque émeut le monde entier. Mais l’hécatombe continue au fil des mois et des années. De fait, entre le 1er janvier 2014 et le 30 juillet 2018, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), organisation rattachée à l’ONU, recense 5 773 morts, mais estime à 11 089 le nombre de personnes disparues, selon les témoignages des survivants, soit un total de 16 862 victimes en Méditerranée en quatre ans et demi. Mais selon l’OIM, les chiffres pourraient être supérieurs à ces estimations et traduire la catastrophe humanitaire qui se déroule sur la Méditerranée.

Les situations dramatiques, en construisant du pathos, en recherchant à toucher l’affect des lecteurs sont du pain béni pour l’instance médiatique : une situation dramatique et manichéenne avec d’un côté une victime (ou des victimes), et de l’autre, un agresseur (ou des agresseurs), avec un discours de victimisation, présentant la victime (ou les victimes), rapportant un témoignage poignant et émouvant, obligeant le lecteur à compatir avec elle, éventuellement à s’identifier. Le problème pour nos journalistes occidentaux est que cette situation dramatique, avec l’accumulation et le temps qui passe, se banalise et perd de sa force émotionnelle. De plus, les victimes sont essentiellement africaines et le lecteur français a du mal à s’y identifier. Quant à l’agresseur potentiel, il n’est pas clairement identifié : les gouvernements européens ? Pour L’Humanité, c’est sûr. Les gouvernements africains ? Nous Européens qui nous contentons de tenir un macabre décompte et qui nous rassurons avec la phrase « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » ? En fait, le lecteur semble absent de la mise en scène, réduit au rôle d’observateur passif, voire de voyeur malsain.

2. Construction de l’identité médiatique des migrants

Pour chaque titre, nous avons relevé et comptabilisé les expressions co-référentielles et anaphoriques utilisées pour référer aux migrants, ce qui donne lors d’un premier relevé 2670 occurrences.

2.1. Migrant, réfugié, demandeur d’asile, exilé, émigré/immigré

Nous avons dans un premier temps répertorié toutes les occurrences de « migrant » et nous y avons associé les autres principales dénominations telles que « réfugié », « demandeur d’asile », « exilé » et « immigré/émigré », employées co-référentiellement dans le discours médiatique.

Il est donc nécessaire dans un premier temps de rappeler les définitions de chacun de ces termes car, bien que non-synonymes, ils sont utilisés indistinctement par les journalistes, provoquant ainsi chez le lecteur une confusion sur la question globale de l’immigration, mais aussi sur les différents statuts que peuvent avoir ces migrants.

Il n’existe pas en droit international de définition du terme « migrant ». Pour le Petit Robert (2017), un migrant est « un travailleur originaire d’une région peu développée, s’expatriant pour des raisons économiques ». Le TLFi (Trésor de la Langue Française informatisé) axe aussi sa définition sur le côté travailleur avec comme synonyme « immigré » et par extension, toute « personne effectuant une migration. »

Ces différentes définitions lexicographiques auraient tendance à associer le terme « migrant » à des motivations économiques et de fait, d’aucuns estiment que le terme ne serait pas dénué d’idéologie. Pour la Cimade5, cela serait « une manière d’opérer un tri entre les personnes qui quittent leur pays selon des causes supposées de leur départ. Les “migrants” feraient ce choix pour des raisons économiques, quand les réfugiés ou les demandeurs d’asile y seraient forcés pour des motifs politiques ». Il y aurait de fait une hiérarchisation dans les motifs, certains étant plus nobles, plus légitimes que d’autres.

Parmi les occurrences relevées de migrants, nous retrouvons cette opposition et nous relevons une partie des occurrences de « migrant » pour lesquelles le motif économique est spécifié :

  1. À ses valeurs civilisationnelles tant l’Europe peine à trouver un juste équilibre entre le principe d’hospitalité et le principe de responsabilité, entre le droit d’asile nécessaire aux réfugiés et l’accueil déraisonnable des migrants économiques. (Le Figaro 28/06/2018)

  2. Cet effort implique non seulement l’accueil évident des demandeurs d’asile, mais aussi une large politique coordonnée d’investissements dans les pays du sud pour soutenir leur développement et diminuer leur flot de migrants économiques. (La Nouvelle République, 13/06/2018)

  3. Pour couper ce dernier lien, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont envisagé, mardi dernier, de créer des « centres » en Afrique du Nord placés sous le contrôle de l’ONU afin de trier sur place ceux qui pourront demander l’asile dans l’Union et les migrants économiques. (Libération, 25/06/2018)

Pour notre part et pour cette étude, nous considérons que toutes ces personnes qui traversent la Méditerranée sont au sens strict des migrants puisqu’elles se déplacent, qu’elles effectuent une migration, quelle qu’en soit la raison.

Quand un migrant arrive dans un pays d’accueil, il peut faire une demande d’asile s’il souhaite obtenir le statut de réfugié et il devient un demandeur d’asile. La procédure de demande d’asile lui permet de bénéficier d’une autorisation provisoire de séjour. Si sa demande d’asile est rejetée définitivement, il devient un débouté et il est donc expulsable.

Si sa demande d’asile est acceptée, le migrant devient un réfugié. Le Petit Robert (2017) définit le réfugié comme « une personne qui a dû fuir son pays d’origine afin d’échapper à un danger (guerre, persécutions politiques ou religieuses, etc.) ». En droit international, « réfugié » est le statut officiel d’une personne qui a obtenu l’asile d’un État tiers. Il est défini par une des conventions de Genève (« relative au statut des réfugiés »), signée en 1951 et ratifiée par 145 États membres des Nations unies :

« Le terme “réfugié” s’appliquera à toute personne (…) qui, craignant d’être persécutée du fait de sa race [son origine], de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

Quant au terme « exilé », il s’agit d’une personne qui est expulsée ou obligée de vivre en dehors de sa patrie. Le Petit Robert (2017) parle d’« exilé politique », qui « bénéficie du droit d’asile » et donne le terme « réfugié » comme synonyme. Le TLFi donne comme définition pour « exilé » employé comme substantif « Personne que l’on chasse de son pays ou qui choisit de le quitter ». Alors que le terme « migrant » diffuse l’idée d’un choix, le terme d’« exil » donne l’idée qu’on n’a pas eu le choix, que ce soit économique ou politique et du coup, ce terme n’est pas utilisé sans idéologie.

Quant aux derniers termes, « émigré » et « immigré », nous avons choisi de les garder parce que dans les années 60 à 80, c’étaient ces deux termes qui étaient en majorité utilisés avec souvent l’adjonction du substantif « travailleur » que l’on retrouvait dans « travailleur immigré ». Nous avons avec ces deux termes une différence de point de vue puisqu’un émigré quitte son pays pour aller s’installer dans un autre alors qu’un immigré entre dans un pays étranger pour s’y fixer de façon durable ou définitive et c’est donc par rapport au pays d’arrivée que l’on parle d’immigration.

Graphique 1 : répartition des principales dénominations « migrant », « réfugié », « exilé », « demandeur d’asile », « émigré/immigré »

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Les cinq titres de presse utilisent principalement le terme de « migrant »6 pour nommer ces personnes qui traversent la Méditerranée. Nous notons une analogie générale entre les profils du Figaro et de La Nouvelle République.

Pour Le Figaro, ce collectif est essentiellement des migrants (43, 85%) ou des immigrés, occurrences que l’on trouve dans un contexte qui relève plus de la clandestinité, de l’illégalité (« clandestins », « sans papiers », « économiques », « entrés irrégulièrement »...). Peu de dénominations font référence au statut de réfugié ou à leur qualité potentielle de demandeurs d’asile. De plus, quand Le Figaro emploie ces termes, on les relève dans un contexte axiologiquement négatif ou tout au moins ambigu qui leur fait perdre de leur valeur connotative positive : « des réfugiés reconnus », « les vrais réfugiés », « des réfugiés économiques », « les réfugiés déboutés », « les immigrés demandeurs »... Le titre n’utilise que très peu le terme « exilé » (deux occurrences seulement).

Quant à La Nouvelle République, si le titre utilise principalement le terme de « migrant » (41,24%), c’est qu’il est le terme générique employé majoritairement dans la presse. Le lectorat de la presse régionale est un lectorat hétérogène, le journaliste se doit d’observer une certaine neutralité s’il ne veut pas déplaire à une partie de ses lecteurs.

Pour les titres Libération, Le Monde et L’Humanité, c’est aussi le terme de « migrant » qui est le plus utilisé (respectivement 37,3%, 34,08% et 32,66%), mais les différences se font jour dans la répartition des autres dénominations. Si Libération et Le Monde ont des profils équivalents avec des répartitions semblables, L’Humanité se distingue avec l’emploi du terme « exilé » (12,43%) qui correspond à une stratégie militante. Le terme « exilé » relève du point de vue du locuteur et participe à la construction de l’ethos discursif du titre.

Pour les autres dénominations et désignations relevées, nous les avons classées par thèmes et nous ne présentons ici que les quatre principaux : l’altérité, les axiologiquement négatifs, le pathos et la personnalisation.

2.2. L’altérité

Graphique 2 : L’altérité dans les différents titres

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Nous entendons par altérité toutes les occurrences qui expriment la différence, le fait que ces personnes ont des origines différentes des nôtres. Nous avons relevé toutes les désignations qui faisaient référence à l’origine géographique des migrants par l’emploi d’un substantif :

  1. Ces Tunisiens, Sénégalais, Maliens et Gambiens ont encore les yeux révulsés par l’épuisement. (Le Monde, 13/06/2018)

  2. En outre, de source humanitaire, les 43 Algériens et les 11 Marocains se sont tous portés candidats à l’offre d’Emmanuel Macron de rejoindre la France [...] (Libération, 18/06/2018)

par l’emploi d’un adjectif :

  1. Partis des îles tunisiennes de Kerkennah à bord d’un bateau de pêche, près de 110 exilés africains sont morts noyés ou ont été portés disparus dans la nuit de samedi à dimanche, au large de Sfax. (L’Humanité, 5/06/2018)

  2. En mars, un réfugié soudanais, Karim, est ainsi mort dans la rue, dans le XVIIIe arrondissement de Paris [...] (Libération, 20/06/2018)

par d’autres indications données dans la désignation :

  1. Le 17 juin 2018, l’Aquarius, un navire européen affrété par les organisations non gouvernementales (ONG) SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, a débarqué dans le port espagnol de Valence 630 immigrants clandestins venus d’Afrique, repêchés une semaine auparavant au large des côtes de Libye. (Le Figaro, 18/06/2018)

  2. Lundi 11 juin au matin, 629 migrants venus d’Afrique, dont 123 mineurs isolés, 11 enfants en bas âge et 7 femmes enceintes, étaient toujours bloqués en Méditerranée, à 28 milles nautiques de Malte et 32 des côtes siciliennes, otages d’un contentieux international qui les dépasse. (Le Monde, 12/06/2018)

Dans un deuxième temps, nous avons relevé toutes les occurrences « étranger » qui font aussi référence à cette altérité dans une logique binaire étranger/pas étranger.

Ce sont Le Figaro et Le Monde qui exploitent le plus ce thème avec respectivement 12,29% et 11,80% et qui donnent le plus d’indications sur les pays d’origine des migrants.

Le Monde a la réputation d’être le journal de référence avec un objectif de faire-savoir dans une visée d’information, de sérieux et d’objectivité. Dans l’ensemble, Le Monde construit un portrait factuel des migrants avec notamment des portraits très renseignés de migrants.

Quant au Figaro, il y a, au cours de ce mois de juin, très peu de numéros qui ne contiennent pas d’articles sur les migrants ou plus précisément sur l’immigration. Alors que les autres titres parlent souvent de migrants africains subsahariens, Le Figaro explique longuement les pays d’origine de ces migrants africains :

  1. Sur les 124 000 personnes disposant de l’allocation droit d’asile en France, il y a une forte poussée venant de la Guinée, de la Côte d’Ivoire (+ 68%), d’Algérie (+ 26%) et du Mali (+ 35%). (Le Figaro, 15/06/2018)

  2. Auparavant, ces migrants, pour la plupart originaires de pays lointains d’Afrique noire, comme le Nigeria, la Côte d’Ivoire ou la Guinée, avaient chacun payé un minimum de 3 000 euros par personne à des réseaux de passeurs [...] (Le Figaro, 18/06/2018)

  3. Leurs nationalités ? Quasi exclusivement des personnes issues d’Afrique, de la zone subsaharienne, mais aussi de pays arabes, ont pu constater les autorités. (Le Figaro, 20/06/2018)

  4. [...] les migrants à bord du navire humanitaire Lifeline qui a accosté mercredi soir à La Valette étaient en majorité des Somaliens, des Érythréens et des Soudanais. Mais « il y a aussi des originaires des pays d’Afrique de l’Ouest », a déclaré une fonctionnaire de ce ministère. (Le Figaro, 29/06/2018)

Pour Le Figaro, le migrant vient d’Afrique, il est « black » (Le Figaro, 15/06/2018). Pour ce titre, ce n’est pas tant le processus de l’immigration en question qui est appréhendé, mais la problématique des personnes elles-mêmes qui immigrent, la problématique de leurs origines.

A contrario dans L’Humanité, les origines très diverses des migrants forment un inventaire à la Prévert : « un Malien honorable », « exilés africains », « trois jeunes Algériens », « ce jeune Circassien », « les réfugiés venus du Moyen-Orient en guerre », « Magda Gegenava, Georgienne », « un jeune homme de Homs, migrant syrien », « des Syriens et des Irakiens »...

Ils sont étrangers, mais néanmoins le titre n’oublie pas de souligner que derrière cette différence, ce sont des êtres humains, comme nous :

  1. Ces nouveaux drames sont la conséquence directe des choix des États membres de l’Union européenne (UE), qui, en rendant l’accès à l’asile de plus en plus difficile, poussent nos semblables, fuyant guerre et pauvreté, à prendre toujours plus de risques. (L’Humanité, 5/06/2018)

  2. Mais nous parlons d’êtres humains. (L’Humanité, 20/06/2018)

  3. Ces déshérités, « et nos frères pourtant », ont été sauvés in extremis de la noyade par l’action désintéressée d’une organisation non gouvernementale, SOS Méditerranée. (L’Humanité, 22/06/2018)

  4. [...], mais également pour interpeller les dirigeants sur le fait qu’un étranger est d’abord une personne humaine qui a sa dignité et ses droits. (L’Humanité, 27/06/2018)

2.3. Les axiologiquement négatifs ou les dépréciatifs

Les qualificatifs axiologiques sont des formes linguistiques caractérisantes qui qualifient de façon péjorative (ou méliorative) dans une opération d’identification. Kerbrat-Orecchioni (1977) définit ainsi les termes axiologiques :

« Nous appelons “axiologiques” les unités linguistiques qui reflètent un jugement d’appréciation, ou de dépréciation, porté sur le sujet dénoté par le sujet d’énonciation. » (p.110)

D’après le même auteur (1980), « le trait axiologique est une propriété sémantique de certaines unités lexicales […] » (p.79). Cette précision prend ici tout son sens : il y a des unités lexicales qui possèdent une axiologie négative (ou positive) intrinsèquement, comme clandestin par exemple. Mais il nous faut prendre en compte le contexte d’emploi, la mise en situation de certains termes qui, dans le voisinage d’autres, peuvent prendre un trait axiologique en discours.

Nous avons donc relevé toutes les occurrences qui nous semblaient axiologiquement négatives comme les termes « clandestin », « en situation irrégulière », « sans papiers », « irrégulier », mais aussi d’autres combinaisons ou d’autres associations comme « le fardeau », « le fardeau migratoire », « la vague migratoire », « la submersion migratoire », « un fléau à éradiquer », « tous les indésirables ».

Graphique 3 : les axiologiquement négatifs dans les différents titres

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Les qualificatifs dépréciatifs ou négatifs sont plus nombreux et plus forts dans Le Figaro. En effet, certains articles font même un parallèle implicite entre migrant et terrorisme7 :

  1. La libre circulation ne saurait être celle des clandestins, ni celle des terroristes. Les cas d’Anis Amri (Tunisien auteur de l’attentat du marché de Noël de Berlin de décembre 2016, NDLR) et de Mehdi Nemmouche (terroriste français auteur de l’attentat du musée juif de Bruxelles), qui ont pu traverser librement les frontières intracommunautaires, nous démontrent tragiquement la nécessité de refonder radicalement Schengen. (Le Figaro, 5/06/2018)

  2. […] les 18 000 dossiers acceptés par l’administration doivent être vérifiés. Parmi eux une quarantaine a concerné des islamistes jugés dangereux par le service de renseignement, assure le journal Bild. (Le Figaro, 5/06/2018)

Le Figaro emploie principalement les termes « irréguliers » et « clandestins ». C’est à la fin du XIXe siècle avec les premières lois8 remettant en cause le droit d’asile et définissant les conditions de droit de séjour des étrangers que le terme « clandestin » apparaît comme catégorie administrative. Lié à la notion de délit, il semblait néanmoins être tombé en désuétude car trop marqué, trop péjoratif, et remplacé peu à peu par « sans papiers ». Apparue dans les années 70 après les circulaires Marcellin-Fontanet (72-73) qui liaient contrat de travail et titre de séjour, l’expression est réactualisée durant les années 90 avec le mouvement pour la régularisation des étrangers en situation irrégulière. Si les deux termes, « clandestin » et « sans papiers », recouvrent la même notion (étranger en situation irrégulière et sans statut), le premier garde une connotation négative liée à la clandestinité et à l’illégalité, alors que le second est le nom employé notamment par le mouvement « Des papiers pour tous » en faveur d’une régularisation pour tous les migrants. « Sans papiers » est le terme le plus usité dans Libération :

  1. Le sans-papiers malien, arrivé à Paris en septembre, […] (Libération, 1/06/2018)

  2. C’est la France et l’Allemagne qui ont donné l’exemple, la première le suspendant au nom de la lutte antiterroriste, la seconde au nom de la lutte contre les sans-papiers… (Libération, 5/06/2018)

  3. Paris, furieux de voir arriver des étrangers sans papiers sur son sol, a même rétabli les contrôles à la frontière italienne et pratique une chasse impitoyable aux migrants. (Libération, 13/06/2018)

  4. Si, malgré tout, des étrangers sans papiers parviennent dans les eaux territoriales de l’Union, ils seront débarqués dans des « centres fermés » […] (Libération, 30/06/2018)

Nous trouvons aussi des termes axiologiquement négatifs dans L’Humanité, mais certains sont employés dans un contexte provocateur, soit en reprenant avec des guillemets, en marquant typographiquement l’emprunt à un discours autre, en prenant ses distances avec ces dires et en renvoyant la responsabilité à un tiers, soit en forçant le trait avec une touche d’humour noir :

  1. Un autre stigmatisait, voici peu, ceux qui prennent le bateau « en sachant très bien qu’ils seront sauvés ». (L’Humanité, 22/06/2018)

  2. Et de renvoyer dans leurs pays ces touristes de la prestation sociale, ces chercheurs sans scrupule d’un avenir meilleur, qui composent la horde de l’« immigration économique ». (L’Humanité, 27/06/2018)

Alors que la migration, l’exil choisi ou non est une décision individuelle, les migrants sont présentés comme un collectif sans visage. C’est le caractère humain qui est effacé au profit d’une représentation métaphorique naturelle, celle de l’eau, comparant les migrants à une « vague migratoire » (Le Figaro), à « une énorme vague migratoire » (Libération), parlant de « pression migratoire », de « flux migratoires », « d’une grosse fuite d’eau », « de robinet fermé », « d’étiage ».

2.4. Le pathos

L’instance médiatique dispose de différents procédés pour « construire et exprimer » les émotions, mais ces moyens visent surtout à provoquer des émotions dans son lectorat. Se pencher sur les relations entre langage et émotion, c’est retrouver tout d’abord la longue tradition d’association entre la rhétorique et l’émotion, le pathos étant l’une des trois perspectives (avec le logos et l’ethos) selon lesquelles l’activité rhétorique est pensée. Le pathos, « ensemble des émotions, passions et sentiments que l’orateur doit susciter dans son oratoire grâce au discours » (Reboul 1991 : 60) est largement sollicité (c’est même la spécialité de la presse à sensation) car « l’instance médiatique est […] condamnée à faire ressentir des émotions à son public, à mobiliser son affect, afin de déclencher chez lui intérêt et passion pour l’information qui lui est transmise » (Charaudeau 2005 : 74).

Les thèmes abordés se rapportent pour beaucoup à la souffrance des migrants qui traversent la mer, aux naufrages avec des occurrences qui réfèrent à des corps, des morts. Mais surtout le pathos est présent dans les descriptions de ces migrants : ce sont des femmes, des enfants, des bébés, des femmes enceintes, des personnes vulnérables.

Graphique 4 : le pathos dans les différents titres

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L’Humanité est le titre qui utilise le plus le pathos en insistant surtout sur le côté humain des migrants associé à une dialectique très militante :

  1. Ces exilés sont les premières victimes du gouvernement italien. (L’Humanité, 12/06/2

  2. Si un ministre sans cœur laisse mourir en mer des femmes enceintes, des enfants, des vieux, des êtres humains [...] (L’Humanité, 12/06/2018)

  3. Hier, à Valence en Espagne, des milliers de citoyens se sont rassemblés pour accueillir les réfugiés abandonnés en mer par les dirigeants d’une Europe xénophobe et meurtrière. (L’Humanité, 18/06/2018)

  4. [...] la France accueillera quelques dizaines de personnes, parmi les 630 exilés victimes de l’inique décision italienne de dimanche dernier [...] (L’Humanité, 18/06/2018).

Nous relevons dans tous les titres sans exception des occurrences construisant du pathos car même si les traversées et les naufrages se banalisent car se répétant toutes les semaines, aucun titre ne peut décemment ne pas montrer de la compassion a minima pour ces populations qui ont souffert dans leur pays, durant leur voyage vers l’Europe, durant la traversée et qui se noient en Méditerranée, pour ces hommes, ces femmes et surtout les enfants :

  1. Subissant l’afflux de clandestins sur ses côtes fuyant les guerres, les famines et les dictatures dans une partie de l’Afrique ou du Moyen-Orient. (La Nouvelle République, 12/06/2018)

  2. On a des personnes qui ont été exposées à la violence dans leur pays, dont le parcours a fait des témoins d’autres violences, qui, arrivées en Europe, ont été victimes de brutalités par les autorités, la police ou par d’autres exilés. (Libération, 20/06/2018)

  3. Et c’est elle qui nous dicte de ne pas laisser mourir dans l’indifférence des malheureux sur un radeau de fortune. (Le Figaro, 16/06/2018)

  4. Mme Van Gestel abrite alors un Soudanais de 16 ans blessé, torturé et abusé durant son périple. (Le Monde, 5/06/2018)

  5. Refoulement d’une autre Nigériane au dernier mois de grossesse qui décédera à l’hôpital de Turin quelques jours plus tard. (Le Figaro, 15/06/2018)

  6. Trois bébés sont morts et une centaine de personnes sont portées disparues, dont des femmes et des enfants, lors d’un naufrage vendredi au large des côtes libyennes, dans un nouveau drame de l’immigration clandestine. (La Nouvelle République, 30/06/2018)

  7. Les autorités tunisiennes ont mobilisé deux patrouilleurs, deux vedettes d’intervention rapide et deux équipes de plongeurs pour tenter de retrouver les disparus. (Le Monde, 5/05/2018)

2.5. La personnification

Pour ce thème, nous avons relevé toutes les occurrences de noms propres (anthroponymes ou prénoms) ici en gris foncé et toutes les occurrences qui donnaient un quelconque renseignement sur le sexe ou l’âge des migrants (âge, mais aussi les termes « adolescent », « mineur », « enfant », « bébé »…) en gris clair.

Graphique 5 : la personnification dans les différents titres

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La Nouvelle République et Le Figaro n’individualisent que très peu les migrants par leur nom (patronyme ou prénom). Le haut pourcentage pour le titre de presse régionale est la conséquence de l’emploi très fréquent du terme « jeune » dans ses colonnes9.

L’autre manière de construire du pathos est de personnifier les migrants et c’est Le Monde qui individualise le plus les migrants en faisant des portraits, en s’attachant à des individus que le titre met en scène, en racontant des parcours de vie.

  1. Le corps de Blessing Matthew, interrogé par le scalpel du médecin légiste, racontera peut-être les circonstances de son décès à 21 ans. Que sa mère au Nigéria, sa sœur Christina en Italie comprennent pourquoi sa dépouille a fini dans les filtres d’un barrage, défiguré par la violence des eaux de la Durance, dans laquelle elle était tombée. […] Le 6 mai, la jeune Nigériane est partie du refuge Chez Jésus, à Clavières, derrière la frontière côté italien, pour rallier Briançon, puis monter vers Paris, son terminus. […] Blessing avait quitté la région de Turin à la fermeture du camp où elle était hébergée. (Le Monde, 8/06/2018)

Conclusion

Graphique 6 : récapitulatif des quatre thématiques pour les cinq titres

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Si nous regardons les profils des cinq titres concernant les quatre thèmes exposés, nous remarquons des similitudes dans les profils du Monde, de La Nouvelle République et de L’Humanité, ce dernier exploitant plus le pathos et Le Monde privilégiant plus la personnification, en donnant un nom et un visage à ces migrants. Pour L’Humanité, le migrant est un exilé, de toutes les nationalités, c’est un de nos semblables, victimes des politiques des gouvernements notamment européens. Le Figaro privilégie l’altérité et les termes dépréciatifs quand il nomme les migrants et il est à rappeler que l’emploi de termes axiologiquement négatifs renvoyant « à des présupposés ségrégatifs est aussi efficace qu’une argumentation explicite » (HuybrechtsReyrat et Youssef 1998 : 305). L’identité médiatique construite de ce groupe en est du coup plutôt négative : le migrant est africain, plutôt d’origine subsaharienne et c’est un migrant économique. Quant à Libération, tout en privilégiant le terme de réfugié, le titre construit une identité médiatique neutre des migrants ne privilégiant aucune des thématiques envisagées.

Par l’acte de nomination, le journaliste locuteur, énonciateur de l’acte, catégorise et par le choix qu’il effectue dans le paradigme désignationnel, il énonce aussi la position qu’il a par rapport à l’objet nommé (les migrants) tout en se situant dans l’arène interdiscursive. Ces choix sont conditionnés par un ensemble de facteurs : contraintes génériques, commerciales... Le journaliste écrit pour des lecteurs avec lesquels il doit partager un univers idéologique, une vision du monde et les actes de nominations qu’il effectue vont participer à la construction de représentations, mais représentations qui doivent aussi correspondre aux attentes des lecteurs.

1 Le bateau Aquarius était un bateau affrété par une organisation humanitaire SOS Méditerranée en coopération avec Médecins sans frontières, qui après

2 Dans le cadre d’une sémantique référentielle, Kleiber (1984) distingue dans les relations référentielles deux types différents : la dénomination et

3 Pour rappel, les quatre titres nationaux sont de sensibilités différentes : Le Figaro est plus conservateur, Libération est de sensibilité de gauche

4 L’intégration d’un titre de presse régionale (celui de notre région) à notre corpus devait nous permettre d’observer et de noter d’éventuelles

5 La Cimade est une association de solidarité active et de soutien politique aux migrants, aux réfugiés et aux déplacés, aux demandeurs d’asile et aux

6 La plupart des titres parlent de « crise des migrants ».

7 Il est à remarquer que très peu de dénominations et de désignations font référence à la religion des migrants : deux occurrences dans Libération, « 

8 Notamment la Loi relative au séjour des étrangers en France et à la protection du Travail national de 1893.

9 L’emploi de l’adjectif jeune a été, à plusieurs reprises, reproché par les lecteurs du titre. Le terme est trop générique, passe-partout. Par

Barats, Christine, « Les mots de l’immigration et l’ethnicisation des rapports sociaux. Le cas des débats télévisés français sur l’immigration » Réseaux, n° 3, 2001, pp.147-179.

Bonnafous, Simone, Limmigration prise aux mots. Les immigrés dans la presse au tournant des années 80, Kimé, 1991.

Bonnafous, Simone, « Mots et paroles de l’immigration. Essai de mise en perspective sur vingt ans », in Revue française des Affaires sociales, 1992.

Bonnafous, Simone, « La médiatisation de la question immigrée : état des recherches », Études de communication, n° 22 | 1999, pp.59-72.

Charaudeau, Patrick, Les médias de l’information. L’impossible transparence du discours. Bruxelles, Ed. De Boeck, coll. « Médias recherches études », 2005.

Charaudeau, Patrick, « Identité sociale et identité discursive. Un jeu de miroir fondateur de l’activité langagière », in Identités sociales et discursives du sujet parlant, Charaudeau P. (dir.), Paris, L’Harmattan, 2009.

Constanza, Joëlle, Nom propre et nomination. Étude d’un cas : la nomination des hommes politiques dans la presse écrite française, thèse de doctorat, Université de Tours, 2016.

Fichard, François, « Une approche discursive de la nomination : le cas des dénominations partisanes », in La nomination : quelles problématiques, quelles orientations, quelles applications ?, Montpellier III, Praxiling, 2004, pp.117-128.

Hailon, Fred, « Figure de l’hétérogène : l’immigré dans la presse », DIversités REcherches et Terrains, n° 1, 2012, pp.4-13.

Huybrechts, Corinne & Reyrat, Emlie & Youssef, Aissani, « Le discours médiatique sur l’immigration : étude d’une représentation sociale », Horizons Maghrébins - Le droit à la mémoire, Année  35-36, 1998, pp. 295-308.

Kerbrat-Orecchioni, Catherine, La Connotation, Lyon, Presse Universitaire de Lyon, 1977.

Kerbrat-Orecchioni, Catherine, L’énonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, Paris, 1980.

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Moirand, Sophie, Les discours de la presse quotidienne : observer, analyser, comprendre, PUF, 2007.

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Reboul, Olivier, Introduction à la rhétorique, Paris, PUF, 1991.

Siblot, Paul, « Nomination et point de vue : la composante déictique des catégories lexicales », in L’acte de nommer, une dynamique entre langue et discours, Presses Sorbonne Nouvelle, 2007, pp.25- 38.

Valence, Aline & Roussiau, Nicolas, « L’immigration et les droits de l’Homme dans les médias : une analyse représentationnelle en réseau », Dans Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, n° 81, 2009, pp. 41-63.

1 Le bateau Aquarius était un bateau affrété par une organisation humanitaire SOS Méditerranée en coopération avec Médecins sans frontières, qui après une campagne en Méditerranée en juin 2018 avait recueilli à son bord 630 migrants à la dérive ou naufragés. Le gouvernement italien et Malte refusant au bateau l’entrée dans un de leurs ports, le bateau erra pendant plusieurs jours avant que le gouvernement espagnol ne lui ouvre le port de Valence et accepte d’accueillir les migrants sur son sol avant répartition dans l’Europe.

2 Dans le cadre d’une sémantique référentielle, Kleiber (1984) distingue dans les relations référentielles deux types différents : la dénomination et la désignation. La dénomination est le résultat dynamique d’un acte de baptême préalable, mais lointain, non toujours identifiable, une relation référentielle stable et durable, codée, mémorisée et partagée par l’ensemble des locuteurs permettant la communication et l’intercompréhension. La désignation est aussi une relation référentielle, mais association occasionnelle non codée car momentanée et donc non mémorisée.

3 Pour rappel, les quatre titres nationaux sont de sensibilités différentes : Le Figaro est plus conservateur, Libération est de sensibilité de gauche, L’Humanité a une ligne proche de celle du Parti communiste français alors que Le Monde revendique une plus grande neutralité, une « objectivité ».

4 L’intégration d’un titre de presse régionale (celui de notre région) à notre corpus devait nous permettre d’observer et de noter d’éventuelles différences dans les processus de construction de l’identité médiatique des migrants (presse nationale vs presse régionale).

5 La Cimade est une association de solidarité active et de soutien politique aux migrants, aux réfugiés et aux déplacés, aux demandeurs d’asile et aux étrangers en situation irrégulière. https://www.lacimade.org/faq/qu-est-ce-qu-un-migrant/

6 La plupart des titres parlent de « crise des migrants ».

7 Il est à remarquer que très peu de dénominations et de désignations font référence à la religion des migrants : deux occurrences dans Libération, « des étrangers dont ils ne veulent pas : en clair, les musulmans (13/06/2018), “de réfugiés syriens musulmans(26/06/2018), une occurrence dans Le Figaro, “des réfugiés chrétiens(26/06/2018) et une occurrence dans La Nouvelle République, “ce jeune chiite(8/06/2018).

8 Notamment la Loi relative au séjour des étrangers en France et à la protection du Travail national de 1893.

9 L’emploi de l’adjectif jeune a été, à plusieurs reprises, reproché par les lecteurs du titre. Le terme est trop générique, passe-partout. Par exemple, l’expression dans La Nouvelle République du 9/06/2018, de « jeunes mineurs non accompagnés » montre que, même si le journaliste a certainement voulu accentuer le jeune âge de ces migrants, l’emploi du terme « jeune » associé à « mineur » frôle le pléonasme.

Figure 1 : Structure combinée du paradigme désignationnel

Figure 1 : Structure combinée du paradigme désignationnel

Graphique 1 : répartition des principales dénominations « migrant », « réfugié », « exilé », « demandeur d’asile », « émigré/immigré »

Graphique 1 : répartition des principales dénominations « migrant », « réfugié », « exilé », « demandeur d’asile », « émigré/immigré »

Graphique 2 : L’altérité dans les différents titres

Graphique 2 : L’altérité dans les différents titres

Graphique 3 : les axiologiquement négatifs dans les différents titres

Graphique 3 : les axiologiquement négatifs dans les différents titres

Graphique 4 : le pathos dans les différents titres

Graphique 4 : le pathos dans les différents titres

Graphique 5 : la personnification dans les différents titres

Graphique 5 : la personnification dans les différents titres

Graphique 6 : récapitulatif des quatre thématiques pour les cinq titres

Graphique 6 : récapitulatif des quatre thématiques pour les cinq titres

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