Pour la visibilisation de la variation linguistique

Alejandra Barrio et Elodie Cocote

Citer cet article

Référence électronique

Alejandra Barrio et Elodie Cocote, « Pour la visibilisation de la variation linguistique », Archipélies [En ligne], 8 | 2019, mis en ligne le 15 décembre 2019, consulté le 09 juillet 2020. URL : https://www.archipelies.org/550

Le présent numéro d’Archipélies, « Pour la visibilisation de la variation linguistique », recueille les communications présentées lors de la journée d’étude « La variation linguistique » qui s’est tenue le 27 avril 2018 dans la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université des Antilles, ainsi que deux articles soumis ultérieurement, qui viennent compléter et enrichir le débat surgi à cette occasion.

Cette journée d’étude, organisée par les coordinatrices du présent numéro, Alejandra Barrio et Élodie Cocote, avec le soutien du CRILLASH (Centre des Recherches Interdisciplinaires en Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines), avait pour objectif de contribuer à la visibilisation des variétés à travers la présentation des communications mettant à l’honneur soit des phénomènes relevant de la variation linguistique, soit des variétés traditionnellement dépréciées, ou encore à travers des présentations remettant en question la place accordée à la variation par les politiques et les théories linguistiques.

Nous nous étions proposées non seulement d’établir une réflexion et un dialogue entre spécialistes autour de ce champ d’étude, dont l’intérêt grandissant est évident, mais aussi de sensibiliser et encourager les futurs chercheurs à entreprendre des recherches contribuant à une meilleure connaissance de cette caractéristique inhérente à toute langue qui est la variation. Ainsi, compte tenu du contexte linguistique complexe dans lequel les jeunes Martiniquais sont immergés, l’un de nos souhaits était que, par le biais des travaux des communicants, jeunes – et moins jeunes – pourraient mieux appréhender cette réalité linguistique qui fait partie de leur quotidien, de manière consciente ou non.

La thématique choisie a réussi à réunir des chercheurs travaillant en Martinique, dans la France hexagonale, en Espagne et au Canada, sur des langues comme le créole, le kokoy, l’anglais, le français et l’espagnol, dans plusieurs de leurs variétés diatopiques, comme l’anglais dominiquais, le français martiniquais et l’espagnol andalou. Sous d’angles d’attaque divers, avec des méthodologies et des approches différentes, l’ensemble des travaux partage la revendication de la prise en compte de la variation dans les études linguistiques.

Bien que les phénomènes de variation deviennent de plus en plus centraux dans la discipline linguistique, la revendication de leur étude s’avère encore essentielle, étant donné la place marginale qui leur était généralement réservée. C’est en ce sens que s’exprime l’article de Corinne Mencé-Caster, issu de la conférence inaugurale avec laquelle elle nous avait honorés lors de la journée d’étude. L’auteure présente une analyse critique du traitement – ou plutôt du manque de traitement – que certaines théories linguistiques ont donné à la variation linguistique et propose une interprétation politique et idéologique de cette invisibilisation. Cette analyse trouve un certain écho dans le travail de Patricia Fernández qui met en exergue l’absence d’une véritable considération des phénomènes de variation dans le traitement que la Nueva Gramática de la Lengua Española (RAE 2009) donne à certaines formes ou constructions en les catégorisant comme « archaïques ». En faisant cela, non seulement on simplifie la caractérisation de ces éléments linguistiques, mais on donne une vision réduite et uniformisée de la langue qui ne correspond pas à la réalité, car ce qui peut être considéré comme « archaïque » par la norme académique, ne l’est sans doute pas pour certains groupes de locuteurs, selon des facteurs diatopiques, diaphasiques ou diastratiques.

Ces différents facteurs, ainsi que celui de la variation diachronique, devenus classiques depuis Coseriu, permettent de différencier l’origine de la variation qui peut relever de la géographie (diatopique), du contexte (diaphasique), de la classe socioéconomique (diastratique) ou du facteur temporel (diachronique). Or, comme l’illustrent plusieurs articles, dont celui d’Alejandra Barrio, à propos de la variation et des processus de changement des modalisateurs de doute en espagnol, il n’est pas toujours aisé de distinguer ces facteurs, car le plus souvent ils interagissent dans les phénomènes de variation ainsi que dans l’aboutissement des processus de changement. Comme le souligne cet article, il importe d’approfondir dans l’étude des manières dont les différents facteurs de variation interagissent et des rôles qu’ils jouent dans les processus de changement linguistique.

Depuis les travaux fondateurs de William Labov, les études sur la variation se sont fondamentalement intéressées aux phénomènes d’ordre phonétique et phonologique qui se trouvent en parfaite conformité avec la définition attribuée traditionnellement à la notion de variable linguistique : « different ways of saying the same thing ». Cette définition permet aussi d’expliquer le moindre développement des travaux concernant la variation lexicale. Or, ce numéro a le mérite de proposer plusieurs articles abordant la variation linguistique sur le plan lexical. Parmi eux, nous pouvons citer, outre le travail d’Alejandra Barrio, précédemment commenté, les articles de Noémie François-Haugrin, d’Antonia López et d’Élodie Martin.

Noémie François-Haugrin présente dans son article les résultats d’une analyse qu’elle a conduite prenant en compte le facteur de la variation diatopique entre le français martiniquais et le français hexagonal. Celle-ci mène plus précisément à l’observation de différentes formes de lexicalisation des évènements de déplacement selon le type de locuteurs. Les locuteurs sont catégorisés non seulement selon leur origine, mais aussi selon leur âge, ce qui permet à l’auteure de proposer des conclusions plus poussées.

En plus de s’intéresser à la variation lexicale, plusieurs des travaux présents dans ce numéro ont comme objectif de réfléchir sur l’incidence du facteur diatopique dans ce type de variation. C’est aussi le cas de l’article d’Antonia López qui présente une contribution originale, car elle élargit l’analyse de la variation diatopique au niveau des lexies complexes. L’auteure étudie des variantes des proverbes en langue espagnole prenant en compte leurs origines diverses au sein du territoire espagnol. Cette étude met en relief l’importance des notions comme le continuum linguistique et des langues en contact, fondamentales pour l’analyse de la variation.

La variation lexicale entraînée par le facteur du contact entre langues constitue le principal axe de réflexion de l’article d’Élodie Martin. Ainsi, l’auteure propose de considérer la variation non exclusivement dans un cadre monolingue, mais aussi comme l’un des résultats du plurilinguisme mondial et de la mondialisation. Élodie Martin illustre ce phénomène à travers un exemple très voyant de ce type de variation : le recours de la langue française à un lexique anglais dans le domaine des réseaux sociaux. Comme le montre l’auteure, malgré l’existence d’équivalents en français, l’emploi des emprunts semble plus fréquent, ce qui l’amène à postuler l’émergence d’une nouvelle catégorie d’« emprunts facultatifs qui fonctionnent comme des emprunts obligatoires ».

Enfin, deux articles s’interrogent sur la place et le statut des variétés diatopiques dans l’enseignement des langues. D’une part, la contribution de Marina Mora Núñez et de Diego Jiménez Palmero défend l’inclusion des variétés linguistiques dans l’enseignement de l’espagnol comme langue étrangère et fait une proposition didactique pour l’enseignement de la variété andalouse. D’autre part, Zephrine Royer, dresse un panorama de la situation linguistique de l’île de la Dominique, où coexistent plusieurs langues et variétés, mais dont la politique linguistique en milieu éducatif voudrait imposer l’anglais standard comme seule langue acceptable. L’auteure remet en question cette politique et avance des mesures pour la préservation de la diversité linguistique dominiquaise.

Pour reprendre les termes de la conférence inaugurale de la journée d’études, prononcée par Corinne Mencé-Caster, nous espérons que les articles réunis dans ce numéro pourront œuvrer à la visibilisation de la variation linguistique et qu’ils encourageront d’autres chercheurs à travailler dans la même direction.

licence CC BY-NC 4.0