Senghor, pédagogue et didacticien

Pierre Dumont

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Pierre Dumont, « Senghor, pédagogue et didacticien », Archipélies [Online], 2 | 2011, Online since , connection on 20 June 2024. URL : https://www.archipelies.org/1789

Pierre Dumont démontre, dans cette communication, que depuis 1936, date de sa célèbre conférence prononcée à la Chambre de Commerce de Dakar consacrée au problème culturel en Afrique de l’Ouest, jusqu’à la fin de ses jours, L.S. Senghor a été l’apôtre de la convergence des langues et des cultures en Afrique.

Pierre Dumont demonstrates: explains in this communication than since 1936, date of his famous lecture delivered at the Dakar Chamber of Commerce, devoted to the cultural problem in Ouest Africa, until the end of his life, L. S. Senghor was the apostle of the languages and cultures didactics in Africa.

Ce colloque, Senghoriana, est pour moi l’occasion de poursuivre un dialogue jamais interrompu que j’ai eu la chance, l’honneur et le bonheur de vivre avec Léopold Sédar Senghor (LSS) pendant de longues années.

C’est aujourd’hui au linguiste, au didacticien et à l’homme d’État que je vais m’adresser en me fondant sur trois documents essentiels :

  • Une lettre que m’a écrite le Président le 2 février 1979, en réponse à un rapport scientifique que je lui avais soumis, par lequel je lui demandais d’amender certains articles du décret n° 75-1026 du 10 octobre 1975 relatif à l’orthographe et à la séparation des mots en sérère et en wolof.

  • La préface que rédigea LSS au Lexique du français du Sénégal que j’ai publié en 1979 et dans laquelle il affirmait qu’il était « pour une langue française, mais avec des variantes, plus exactement des enrichissements lexicaux ».

  • Et, enfin, mais peut-être surtout, les vingt pages publiées aujourd’hui dans Liberté tome 5, que LSS rédigea en guise de préface à mon ouvrage sur Le Français et les langues africaines au Sénégal, thèse de doctorat d’État soutenue à la Sorbonne en 1981 et publiée en 1983 chez Karthala. Préface hors norme, totalement atypique que le Président Poète présenta lui-même comme « un dialogue entre un Européen, Français, et un Africain, Sénégalais » :

« Le lecteur l’aura remarqué, ma préface sera sortie du modèle ordinaire, où un maître présente le travail de son élève, comme je l’ai fait pour tel ancien élève de l’École nationale de la France d’outre-mer. Il s’agit, dans notre cas, d’une situation différente : d’un assistant technique prêté par la France à la République du Sénégal. D’où le dialogue nécessairement noué entre le chef de l’État et lui, d’autant plus facilement que tous les deux étaient des enseignants de la même discipline. C’est ce dialogue, fait de franchise amicale, que je continue dans cette préface. »

Ce n’est pas sans émotion, après un quart de siècle, que je rouvre aujourd’hui cet échange. Monsieur le Président, sachez que vous êtes toujours présent et que je vais essayer de démontrer l’aspect prémonitoire de votre pensée, de vos idées et de vos propositions dans le domaine scientifique de recherche et d’action qui est le mien depuis bientôt quarante ans, celui de la coexistence des langues et des cultures au sein de l’espace francophone.

Le premier point sur lequel je voudrais aujourd’hui attirer votre attention est l’idée développée par LSS selon laquelle la politique culturelle d’un État – en l’occurrence ici le Sénégal – se définit d’abord en termes de principes pédagogiques devant servir de guide à l’action culturelle et, partant, « pédagogique » (c’est LSS qui emploie cet adjectif) à long terme. Cette convergence, pour parler d’une notion à la mode, reprise dans nombre de travaux de doctorat en cours, est aujourd’hui au cœur de la science didactique dont l’objectif ultime doit être, et là je cite de nouveau LSS, « l’épanouissement de chaque être et tous les êtres ensemble, en hommes intégraux composés chacun d’un corps, d’une âme et d’un esprit ».
Mais comment atteindre cette « intégralité » ? Par la mise en œuvre d’un bilinguisme, voire d’un multilinguisme. Et là, on ne peut s’empêcher de penser à l’avènement du sujet plurilingue et pluriculturel au cœur des réflexions didactiques les plus actuelles, mais que LSS avait préconisé dès 1936 dans la célèbre conférence qu’il prononça à la Chambre de Commerce de Dakar, sur « Le problème culturel en Afrique de l’Ouest » :

« Il s’agit de partir du milieu et des civilisations négro-africaines où baigne l’enfant. Celui-ci doit apprendre à en connaître et exprimer les éléments dans sa langue maternelle d’abord, puis en français. Peu à peu, il élargira, autour de lui, le cercle de l’univers où, homme, il sera engagé demain. »

Il faut signaler qu’à l’époque, pas un intellectuel africain ne soutint l’engagement du futur Chef d’État sénégalais pour l’enseignement des langues maternelles. Là encore, je ne peux que faire référence aux principes les plus actuels de ce qu’il est convenu de dénommer pédagogie de la convergence, méthodologie qui prône le recours à la pratique du bilinguisme pour assurer le développement du sujet, en instaurant au sein des systèmes éducatifs une didactique par compétences prenant en cause les besoins de l’apprenant aux plans cognitif, social, pédagogique, le tout intégré à une politique linguistique cohérente et réaliste.

Dans l’ouvrage paru chez Karthala, je m’étais permis, et il m’arrive aujourd’hui de le regretter, de critiquer l’homme d’État Senghor à qui je reprochais, certes discrètement, mais clairement (LSS en fut parfaitement conscient comme il le rappelle, non sans humour à la page 8 de sa préface) d’avoir prôné le dire sans jamais s’engager réellement dans le faire.
C’était là, je le reconnais aujourd’hui, critique aisée. Celle du chercheur retranché sur son campus universitaire. Que constate-t-on aujourd’hui ?
Près de cinquante années après les indépendances, quels États d’Afrique francophone peuvent aujourd’hui présenter un bilan positif concernant la mise en place de systèmes éducatifs bilingues ? Le compte serait vite fait. Il a fallu attendre les premiers États généraux de l’enseignement du français en Afrique francophone subsaharienne (Libreville 2003), organisés sous l’égide de l’OIF, pour qu’un état des lieux honnête, et parfois cruel, soit dressé. Mais aujourd’hui, plus de trois ans après cette première étape révolutionnaire, le bilan reste désespérément vide, ou presque. Dans sa préface, LSS prévoyait cent ans pour l’installation du bilinguisme dans son pays. La moitié du chemin a déjà été parcourue. Encore une fois, l’homme d’État avait mesuré l’ampleur des obstacles à franchir.

Faut-il en conclure que LSS ne fut qu’un démagogue, comme la plupart des politiciens ? Non. Il a lui-même, et en cela c’est un vrai didacticien, défini deux aspects complémentaires de la politique linguistique qu’il préconisait à long terme. Avant de le démontrer, je voudrais abattre définitivement un vieux cliché : celui de l’émotion nègre et de la raison hellène ! Cliché repris et mille fois cité par les opposants à l’homme d’État, à l’inventeur et au promoteur de la Civilisation de l’Universel faite, selon lui, des « apports complémentaires de tous les groupes sociaux ». Cette notion même de groupe social est désormais, encore une fois, au cœur du développement de la didactique par compétences. Les malintentionnés pourront toujours citer les analyses senghoriennes opposant, par exemple, à propos des systèmes verbaux des langues en présence (français et langues négro-africaines du groupe sénégalo-guinéen pour ce qui nous concerne ici) le génie de la langue française, c’est-à-dire sa rationalité et sa puissance d’abstraction, au génie des langues africaines, celui de la vie, du concret et de l’image.

Se contenter de ce type d’approche extrêmement superficielle, relèverait purement et simplement de la malhonnêteté intellectuelle. En effet, si l’on veut bien étudier, avec plus d’attention qu’on ne le fait habituellement, les analyses que propose LSS des langues en présence sur son terrain sénégalais, celui du groupe sénégalo-guinéen, on s’apercevra que ce qu’il appelle « non rationnel » correspond à tout ce qui, aujourd’hui, constitue l’émergence du sujet parlant dans la langue qu’il emploie. Et, de ce point de vue là, les marques linguistiques de type aspectuel, pour ce qui concerne les modalités verbales, sont beaucoup plus nettes au sein des langues africaines qu’en français où seuls le temps et le mode, a priori, possèdent leur expression propre. Le sujet parlant, c’est cela, la vie, l’image, le concret d’une langue ! Jamais il n’y eut chez LSS le moindre soupçon de hiérarchisation entre les systèmes qui favoriseraient le temps et ceux qui accorderaient une place centrale à l’aspect, c’est-à-dire à l’expression de soi. Et l’on pourrait multiplier les exemples. C’est ainsi que la parataxe (juxtaposition et coordination) est assimilée à la seule « intuition » du sujet, alors que l’hypotaxe relèverait de la « rationalité », c’est-à-dire de la suprématie du système linguistique en tant que tel sur l’expression de soi. De ce point de vue, LSS a eu le tort d’être de son temps et de subir l’autorité d’un structuralisme triomphant, aujourd’hui fortement remis en question, d’où cette espèce de respect sacro-saint pour tout ce qui participe du système en tant que tel et non de l’énonciation. Et pourtant, ses explications elles-mêmes prouvent à qui le lit en toute objectivité, que LSS, comme Benveniste, était en avance sur son temps, même s’il en subissait parfois les contraintes, les stéréotypes, les lois.

Là encore, quelques exemples didactiques pourront nous être très utiles. Si dans sa préface à mon ouvrage LSS reconnaît le pouvoir, l’emprise et même la domination de la « norme bourgeoise parisienne », qui, aujourd’hui, serait à même de le contredire ? Patrick Poivre D’Arvor, Claire Chazal, Audrey Pulvar et Harry Roselmac n’ont-ils pas opté pour ce modèle ? Les récentes études que je dirige dans le cadre des activités scientifiques du CRILLASH, équipe de recherche de l’UAG que dirige le Professeur Jean Bernabé, ne démontrent-elles pas une évolution notable de la norme martiniquaise ? Mais ceci n’a jamais empêché LSS de prôner ce qu’il a appelé dans la préface du Lexique du français du Sénégal auquel je faisais allusion dans mon introduction, « une symbiose entre la rigueur rationnelle du français central et l’imagination créatrice du français du Sénégal » ? Là encore, on peut être sûr que le père de l’indépendance sénégalaise ne renierait pas les travaux les plus contemporains sur l’appropriation du français par tous ses locuteurs, y compris, et peut-être surtout, par tous ceux qui, écrivains, ont prouvé qu’ils étaient capables de forger leur propre langue d’écriture conduisant à la pratique de ce que Jean-Louis Joubert appelle « des lectures excentrées » apportant la preuve que l’Autre existe.

En ce qui concerne les langues africaines, LSS, s’il a toujours revendiqué l’importance du point de vue pratique, en particulier à travers sa volonté d’accorder une valeur pédagogique aux systèmes de transcription et de découpage des mots dont il a doté, en 1971 et en 1975, les six langues nationales sénégalaises, on pourrait lui reprocher aujourd’hui une certaine rigidité didactique. Cette rigidité est, d’abord, celle de l’homme d’État. C’est ainsi qu’à propos de l’existence des géminées consonantiques en wolof, prouvée à maintes reprises par tous les linguistes sénégalais, français, belges et américains travaillant sur cette langue, il déclare dans la lettre que j’ai déjà citée, en date du 2 février 1979 :

« Vous savez bien qu’on a discuté longuement de la question en commission et qu’après avoir écouté et entendu tous, j’ai tranché, en consentant, au demeurant une concession. J’ai tranché parce que, dans un État démocratique, doté d’un régime présidentiel, c’est le chef de l’État qui décide en définitive après avoir entendu des experts qualifiés. On ne peut, tous les deux ou trois ans, remettre en chantier un décret. »

Quelle est la réalité linguistique de ce débat ? La suivante, en deux mots : la gémination consonantique est, en wolof contemporain, le résultat d’une évolution diachronique. C’est donc en spécialiste de linguistique historique et en adoptant un point de vue quelque peu normatif, comme beaucoup de diachroniciens, qu’a réagi LSS, sans doute mû par le désir et la volonté de préserver une langue dont il craignait qu’elle n’évolue de façon anarchique, comme une lingua franca, un patois, un dialecte urbain. Là encore, il aurait fallu donner du temps au temps, mais le débat s’envenima très rapidement et autour de la gémination se cristallisa une attitude politique : les opposants à LSS se faisant les champions des consonnes doubles dans leur orthographe ! LSS n’en fut jamais dupe :

« L’affaire des géminées consonantiques m’a toujours paru une affaire de “politique politicienne”. C’est pourquoi j’ai maintenu le décret en question, d’autant qu’au départ, nous voulions simplifier l’orthographe au maximum, contrairement à la tradition française et conformément aux réformes de pointes faites, en la matière, par certains pays développés. »

Simplification ? Soit. Mais plutôt blocage ! D’autant que LSS, de façon totalement arbitraire, finit par accepter la présence des géminées exclusivement dans les « paires minimales » lorsque, par exemple, la structure du verbe inversif en wolof se fonde sur le redoublement consonantique, comme dans les exemples suivants :

lemi : aller plier / lemmi : déplier
ubi : aller fermer / ubbi ouvrir
suuli : aller enterrer / suulli : déterrer

Limiter l’existence d’un phonème aux seuls contextes identiques, ceux des paires minimales, est tout simplement une erreur !

« Il ne faut pas oublier que l’État sénégalais s’est placé sur le terrain solide de la pédagogie, c’est-à-dire de la pratique. Les poularophones ne se trompent jamais sur l’emploi des géminées, tandis que les wolofophones (sic) militants des géminées ne s’entendent pas sur la liste des mots qui doivent, obligatoirement, avoir une géminée à l’intervocalique ou à la finale et sur celle des mots qui n’en ont pas. Comment donc enseigner les géminées du wolof s’il n’y a pas de règle ? »

Mais il n’y a pas de règle, Monsieur le Président ! Pas plus qu’il n’y a de règle en français pour expliquer la distribution du [y] et du [i], du [t] ou du [d] !
Doit-on en conclure aujourd’hui que LSS était un dictateur ? À l’époque, ni l’ONU, ni l’OUA ne voulurent instruire ce procès, mais sait-on jamais ? Je suis prêt à engager ma foi de scientifique pour prouver le contraire puisque LSS accepta, toujours dans cette lettre du 2 février 1979 de procéder à d’autres amendements (la question des géminées n’était pas la seule à l’ordre du jour !) concernant, par exemple, la transcription de certaines consonnes sourdes et sonores ! Nous avons affaire à un amoureux des langues africaines, parfois victime des enseignements reçus dans un contexte décalé par rapport à celui de la réalité africaine des années soixante.
Mais ces quelques critiques ne doivent pas nous faire oublier le caractère très actuel de la pensée senghorienne en matière de Francophonie. Je laisserai au Président, encore une fois, le soin de conclure, de prononcer le dernier mot du dialogue, comme lors des entretiens de vingt minutes (mais jamais vingt et une) qu’il avait coutume de m’accorder :

« Que dirai-je en conclusion générale sinon que je suis d’accord avec Pierre DUMONT quand il intitule sa conclusion “Pour une nouvelle francophonie !” En effet, celle-ci tourne le dos à la vieille francophonie de l’assimilation colonialiste. Il y a surtout que la nouvelle francophonie, qui préconise un bilinguisme fondé sur les études contrastives des langues et cultures, entend favoriser, non pas la confrontation, mais la symbiose des valeurs complémentaires, parce que différentes. Il est question, dans l’un et l’autre cas, de s’enraciner dans sa terre mère pour s’ouvrir aux pollens fécondants de l’Autre. »

Merci, Monsieur le Président pour votre écoute et vos encouragements. Votre décret de 1975 sur la gémination n’a toujours pas été modifié. Qu’en conclure ? Rien. Sinon qu’aujourd’hui le français est à loger à la même enseigne que le wolof : qu’en est-il de la réforme de l’orthographe de 1991 ? Qui la respecte ?
Nous en reparlerons d’ici une centaine d’années, et LSS vivra toujours.

Senghor Léopold Sédar. Lettre à Pierre Dumont. Directeur du CLAD. 1979.

Senghor Léopold Sédar.Liberté 5, Le Dialogue des cultures. Paris, Seuil 1993.

Senghor Léopold Sédar. Préface au Lexique du français du Sénégal. Paris, EDICEF, 1979

Senghor Léopold Sédar. Préface, Le Français et les langues africaines au Sénégal. Paris, Karthala, 1983.

Pierre Dumont

Professeur des Universités – Directeur de l’ISEF,
Université des Antilles et de la Guyane,
pierre.dumont@martinique.univ-ag.fr

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